CHAPITRE XIII
ou l'on apprend a impéria, qui semblait l'ignorer,
qu'elle a quelque part un mari qui ne se
soucie pas de sa femme, et une enfant
qui ne connait pas sa mère
Ce fut Le Mayeur qui rompit le premier le silence.
— Il eft tard, madame, vous êtes fatiguée...
Si vous le désirez, nous remettrons cet entretien à demain, chez moi ou ailleurs?
— Non , non ! Il vaut mieux en finir tout de suite... coûté que coûte... Parlez, monsieur... Ne soyez pas trop cruel, Georges ! ajouta Impéria d'un ton humble.
— Cela dépendra de vous, madame, répondit Le Mayeur en faisant signe à Impéria de s'asseoir, afin qu'il pût s'asseoir lui-même, car il paraissait fatigué.
i54 Le grand et le petit trottoir
Impéria s'assit & attendit, la tête baissée, comme une vaincue devant son vainqueur.
— Ainsi donc , reprit lentement Georges en contemplant tout à son aise la femme qu'il avait devanjt lui; ainsi donc nous nous retrouvons, nous qui ne devions plus jamais nous revoir, séparés que nous étions par tant de choses!.,. Nous nous retrouvons! Ironique fantaisie de la deftinée! Vous deviez me croire mort, perdu au milieu de TOcéan , & je devais vous croire morte aussi, noyée dans cette grande mer pai:isienne si fertile en naufrages de toutes sortes... Oui, je vous croyais, je vous espérais morte!
— Vous m'espériez morte ! répéta Impéria en frissonnant.
— Comme vous comptiez bien que j'étais disparu à jamais... A vous dire vrai, cela n'a pas été de ma faute... j'ai fait consciencieusement tout ce qu'il fallait pour vous donner cette sécurité... Quand on va dans l'Indé, on s'expose presque toujours à y refter... Mais non! la fièvre jaune & les taughs me dédaignent ! ... J'ai beau me promener dans les jungles pendant la nuit , & marcher sur des fakirs pendant le jour : nul ne fait attention à moi, ni les tigres ni les hommes; on me laisse tranquille, & je suis forcé de revenir en Europe très-bien portant. La mort a été aussi cruelle que la femme : elle n'a pas voulu de moi, malgré les avances que je lui ai faites. Je re-
viçns au bout d'un certain nombre d'années... j'arrive à Paris... aussi pauvre qu'au départ... plus pauvre mênfie... Je m'y établis marchand de nuages & débitant de mensonges; la foule accourt dans ma boutique, &, parmi cette foule, un jour, la femme que j'avais le plus aimée, la seule même que j'eusse aimée, & que je croyais morte, je vous le répète...
— Morte! répéta Impéria. Vous prononcez ce mot comme vous prononceriez un arrêt, Georges!.,.
— Et si c'en était un, madame? dit Le Mayeur d'un ton calme.
— Oh! ne me dites pas cela, Georges! s'écria la marquise terrifiée.
— Nous sommes seuls tous les deux, madame; seuls pour la première fois depuis sept années... Il eft trois heures du matin... vosdo-^ meftiques sont endormis sur les banquettes de Tantichambre, ou ils s'enivrent en votre honneur à l'office... J'ai suf moi du poison & un poignard, deux armes qui ne me quittent jamais... Devant moi, livrée sans défense à ma haine, une femme... Comprenez-vous, madame?
— J'ai peur de comprendre! murmura Impéria avec épouvante.
— Vous comprenez mal, sans doute, reprit tranquillement Le Mayeur : vous me jugez en-
i56 Le grand et le petit trottoir
core avec vos yeux d'autrefois... Des yeux toujours superbes & charmants, du refte... mais qui voient mal, comme les trop beaux yeux...
Vous me méprisez assez pour croire que je tue les femmes... Je ne les tue pas plus que je ne les bats... Les lâchetés ne sont pas de mon goût... Vous vous êtes effrayée à tort...
— Georges, dit Impéria, vous êtes un homme terrible!... Votre tranquillité m'effraye... Vous avez des projets siniftres... Vous êtes venu ici dans un but que j'ignore & qui cependant me fait frissonner... Georges, au nom de notre amour d'autrefois... de mon amour d'aujourd'hui... car je t'aime toujours... je n'ai jamais aimé que toi !... C'eft toi que je cherchais dans les autres... & c'eft pour te retrouver que j'ai tant cherché !...
Le Mayeur, à cet aveu inattendu, avait fait un haut-le-corps significatif; puis il avait souri & s'était incliné ironiquement.
— Il eft trop tard, madame, pour me dire cela, reprit-il : les coins de mon cœur & les étapes de ma vie sont comme les cippes de la Voie Appienne, il n'y a que des cendres & des ci-gît... Je suis sorti, pour n'y jamais rentrer, de ce décevant pays des Chimères où j'aurais souhaité voyager longtemps avec vous. . . Je marche désormais comme tout le monde sur les routes royales & bien pavées de la réalité... Je ne connais
Le grand et le petit trottoir iSy
plus d'autres routes... je n'en veux plus connaître d'autres.
— Je ne vous crois pas! je ne vous crois pas, Georges ! s'écria Impéria avec désespoir. Vous ne pouvez pas me fouler ainsi aux pieds; vous ne pouvez pas fouler ainsi aux pieds votre passé, qui eft aussi le mien... Puisque vous voilà revenu; ne repartez pas... ne nous séparons plus... vivons ensemble comme autrefois ! . . . Veux-tu ?. . . ajouta Impéria avec passion en saisissant les mains de son ancie^j amant & en les portant à ses lèvres.
— Madame, répondit Le Mayeur en se débarrassant doucement de cette étreinte & en détournant la tête pour ne pas laisser voir son émotion; madame... je vous supplie de m'épargner... Ces tértioignages d'une affeftion morte m'attriftent & me remuent comme des souvenirs... Ils ne font qu'amollir mon esprit sans modifier ma résolution... Je ne puis rien changer à la ligne de conduite que je me suis tracée... Épargnez- moi & épargnez-vous... Tout ceci n'eft ni digne ni prudent... Je vous demande pardon de vous dire toutes ces choses-là... Je ne suis pas, assurément, le gardien de votre honneur... mais je suis le protecteur du mien... Si l'éloquence & la passion pouvaient faire des miracles, vous en feriez un... Mais, malgré votre éloquence passionnée, vous ne pouvez ressus-
i58 Le grand et le petit trottoir
citer un amour mort... Laissez Impéria dormir dans la tombe de rindifférence où je Tai ensevelie, & laissez-moi respeder en vous Louise Cœurderoy, la femme de mon ami d'enfance...
A cette révélation, plus inattendue encore que la précédente, Impéria fit un soubresaut convulsif, comme si elle eût marché par mégarde sur un nid de serpents.
— Vous... êtes l'ami... de.., de Jean?.,, balbutia-t-elle, épouvantée , n'osant en croire ni ses oreilles ni ses yeux.
— Je suis l'ami de Jean, répondit froidement Le Mayeur, Ne nous avez-vous donc pas vus ensemble l'autre soir?...
— Ah ! mon Dieu ! mon Dieu ! murmura Impéria en se cachant la tête dans les mains &. en sanglotant amèrement.
Les larmes d'une femme — & surtout d'une femme jeune & belle comme l'était la marquise de Sauges — touchent toujours un honnne; quelque cuirassé que fût Le Mayeur contre toutes les émotions de ce genre, il se sentit remué par cette douleur sincère où s'abîmait, comme une Madeleine, cette créature, tout à l'heure si orgueilleuse. Tout concourait d'ailleurs à le troubler : l'heure, myftérieuse, — le lieu, imprégné de parfums, — le coftume d'Impéria, d'un désordre si séduisant.
Georges détourna involontairement ses re-
Le grand et le petit trottoir iSg
gards de ce qui les sollicitait si vivement, &. brusquement, sans transition, pour échapper plus vite aux dangers de sa situation, il s'écria :
'r— Il faut cesser d'être femme, madame, & redevenir mère! Le petit être qui dort au cimetière vous pardonnera peut-être votre crime si vous consentez à l'expier par votre amour pour Marie !...
•^ Plus bas, -Georges! plus bas! murmura la marquise en joignant les mains d'un air suppliant & en jetant des yeux effarés autour d'elle, dans le salon, pour s'assurer qu'il n'y avait là personne qui pût entendre ce que disait Le Mayeur.
•r— Ah! c'eft vrai! répondit celui-ci, j'oubliais que vous étiez la marquise de Sauges! Marquise de Sauges &. femme du plébéien Jean Gœurderoy ! Cela s'appelle de la bigamie , madame ! A merveille ! vous ne glissez pas sur le crime, vous, quand vous vous y mettez: vous appuyez dessus, vous y enfoncez jusqu'au ventre, jusqu'au cœur, comme dans de la boue!... Tous mes compliments 1
— Georges ! Georges ! épargnez-moi , je vous en supplie! Épargnez-moi!... Je suis moins coupable que vous ne le pensez... Et puis, j'ai- tant pleuré... tant pleuré!
— Cela se dit, madame, mais cela ne se prouve pas... Pourquoi auriez-vous pleuré, d'ailleurs?
1 6o Le grand et le petit trottoir
Ne deviez- vous pas être rassurée sur les suites de votre... faiblesse? L'enfant était mort sans avoir eu le temps de naître, & le vase de pervenches qui lui avait servi de tombeau ne pouvait trahir le secret que vous lui aviez confié... C'était à oublier comme un mauvais rêve... & vous avez oublié... Ne me dites pas non... je serais forcé de vous répéter que vous avez oublié le mort comme vous aviez oublié la vivante, Tenfant sans nom comme la petite Marie, Georges Le Màyeur comme Jean Cœurderoy !...
— Oh ! vous êtes cruel, Georges ! bien cruel ! murmura Louise. Mais, ajouta-t-elle en tournant ses beaux yeux pleins de larmes vers Le Mayeur, pour implorer sa miséricorde; mais, cette horrible passé taché de boue & de sang dont vous m'éclaboussez ainsi sans pitié, ne puis-je donc le racheter par quelque sacrifice, par quelque expiation ? . . .
— Parlez-vous sincèrement, Louise ? demanda Le Mayeur, en se rapprochant vivement d'Impéria.
— Ordonnez, J'obéirai! répondit celle-ci.
— Eh bien! reprit Le Mayeur, eh bien!...
Il allait continuer, il s'arrêta en faisant un gefte de découragement.
— C'eft impossible! murmura-t-il. Pour réparer un peu du mal que vous avez fait, pour racheter les fautes commises, il faudrait que
Le grand et le petit trottoir i6i
vous fussiez libre... & vous êtes marquise de Sauges!...
— Pour les autres, oui; mais non pour vous, Georges ! répondit avec empressement la pécheresse repentante. Je ne suis pas plus marquise de Sauges que je n'ai été jadis Impéria... Je m'appelle Louise Cœurderoy !...
— Allons! tout n'eft pas perdu, si vous persiflez dans les bons sentiments que vous avez en ce moment & qui vous vont aussi bien, qui vous vont mieux, même, que les mauvais ! Tout n'eft pas perdu, non ! Et d'abord, ajouta Le Mayeur, il faut quitter ces vêtements, quitter cet hôtel, quitter tout, pour me suivre...
— •Je vous suivrai au bout du monde, Georges! répondit Louise avec un élan passionné.
— G'eft. trop loin pour mon cœur fatigué de tant de voyages infruftueux! dit Le Mayeur avec un sourire mouillé d'amertume. D'ailleurs, il ne s'agit plus ici de moi, mais d'un autre...
— Jean ! murmura Louise en frissonnant involontairement.
— Oui, de Jean & de sa fille, la vôtre...
— Je n'oserai jamais le revoir en face !...
— Vous avez bien osé le quitter? L'audace était plus grande... Vous n'aviez pas d'excuse, alors; vous en aurez une aujourd'hui. Il ne vous battra pas, d'ailleurs, yous n'avez rien à craindre...
— Je ne crains rien que son mépris !
— Je vous rendrai le devoir plus doux & Texpiation plus facile... Quand je viendrai vous prendre pour aller vers votre mari, c'eft quMl vous attendra, &, quand un homme attend une femme, & que cette femme arrive, il n'a plus le courage de la^maudire. . . Il Ta trop maudite!...
— Je vous obéirai, Georges, murmura de nouveau Louise, résignée. Et, ajouta-t-elle en hésitant, ma... Marie eft bien belle, n'eft-ce pas?
— Çeft une queftion de femme, non une ques* tion de mère que vous me faites là! répondit Le Mayeur. •
— J'étais sûre qu'elle se portait bien, reprit Louise ; si elle avait été malade, vous vous seriez empressé de me le dire afin de m'alarmer &,de me décider plus vite à vous obéir... Laissez-moi donc vous répéter ma queftion & vous demander si Marie eft une belle enfant?
— Ne saviez-vous donc pas qu'elle eft le portrait vivant de sa mère?... Ah! rassurez-vous! elle ne lui ressemble qu'extérieurement...
— J'ai mérité toutes ces rigueurs, & d'autres encore, dit Louise -, & puis , à cause de ce que vous venez de m'apprendre, je ne saurais vous en vouloir... Chère petite Marie !
La transformation de Louise, pour soudaine
Le grand et le petit trottoir i63
qu'elle avait été, était trop complète pour qu« Le Mayeur n'en fût pas. frappé comme d'un miracle— ou comme d'une habile impofture. Il entendait & voyait, & il hésitait à en croire ses yeux & ses oreilles. Le temps des miracles eft passé depuis dix-huit cents ans, mais celui des impoftures dure toujours, & les femmes sont en cela de bien plus grandes artiftes que les hom-» m^s,.. Commçnt cette princesse du Grand Trottoir parisien consentirait-elle ainsi, en un clin d'œil, en un tour de cœur, à se métamorphoser en sœur grise du Devoir obscur, — à abdiquer, en un mot ? Car c'était une abdication, & les femmes ne sont pas ordinairement assez Charles- Quint, lorsqu'elles ont encore devant elles de longues années de règne & de triomphes , pour s'enfermer dans un monaftèrç de SaintJuftquel' conque ! Tant qu'elles se sentent vivantes, c'eftà-dire tant qu'elles se savent belle? & admirées, elles se refusent à descendre au cercueil, c'eft-àdire dans l'oubli !
Georges Le Mayeur hésitait à croire, parce qu'il avait vécu, parce qu'il avait pratiqué la femme & qu'il la connaissait. Cependant l'évidence était là, le miracle opérait devant lui : Impéria n'était plus Impéria, la marquise de Sauves avait disparu, Louise était transfigurée, — à ce point que son coftume païen Jurait sur ses épaules comme eût juré sur ses lèvres une
phrase obscène. L'âme de la mère éclairait le corps de la femme & le purifiait.
Louise fit un gefte pour déchirer sa tunique de gaze, mais elle s'arrêta — rougissante. La pudeur lui revenait avec le cœur.
— Je possède à Bellevue un petit pied-à-terre, se hâta de dire Le Mayeur qui avait hâte de se retirer ; vous pourrez vous y réfugier en toute confiance quand vous voudrez, aujourd'hui même, si cela vous plaît... Voici le jour, j'y vais aller afin d'y faire tout préparer pour votre inftallation... provisoire... Vous serez là, non chez moi, mais chez vous... Ne craignez pas d'user & d'abuser... J'ai, moi aussi, quelque chose à réparer... & je serais eh vérité trop heureux si cela ne me coûtait que de l'argent!... Adieu, Louise... Au revoir, madame... Prenez un peu de repos, vous en avez besoin... Et puis... à la grâce de Dieu !
Le Mayeur salua & disparut en murmurant :
— Qui trompe-t-elle ici?... Elle ou moi?...
Louise l'accompagna d'un long regard trifte qui semblait dire : « Adieu ! ô le seul homme que j'aie aimé ! »
Le seul? mais l'amant tué par Jean? mais l'amant tué par Georges ? mais le cabotin de Montmartre? mais le poëte provençal? mais tant d'autres encore, sans doute ? Tout cela, des étincelles ! Georges avait été la vraie flamme.