CHAPITRE XV
ou l'on DECRIT LE DESERT DANS LEQUEL MADELEINE
s'Était réfugiée pour expier ses péchés et rêver a une foule de choses
Connaissez -VOUS Meudon, ce petit village dont on prétend que Rabelais a été le curé ?
C'eft, comme tous les villages, une grande rue bordée à droite & à gauche de maisons qui n'ont rien de commun avec celles de la rue de Rivoli. Cette grande rue, qui commence au mur du parc du général Jacqueminot & finit à la porte de la forêt, s'appelle la me des Princes, depuis longtemps probablement, car il n'y a plus de princes aujourd'hui, — & c'eft vraiment dommage, les princes valant mieux que les bourgeois.
Les années qui enlèvent tant aux hommes, n'enlèvent presque rien aux choses. Cette forêt,
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coupes sombres à part, a aujourd'hui la même physionomie qu'il y a deux siècles. Les baliveaux anciens ont été remplacés par d'autres baliveaux de même essence, voilà tout. Les routes sont les mêmes, les sentiers aussi, à ce point que, si' les vieux amoureux d'il y a cent cinquante ans, le Dauphin Louis, fils unique de Louis XIV, & sa jeune Maintenon, mademoiselle Emilie Choin, sortaient pour quelques heures de leurs tombes armoriées & s'en venaient rôder là bras dessus, cœur dessous, comme au temps où ils fuyaient la cour & la ville, ils retrouveraient, au pied de ce même chêne, le même tapis de mousse où ils s'asseyaient si volontiers pour soupirer.
Ce village, non plus, n'a pas beaucoup changé. La route qui y mène depuis le Val, & que suivait toujours le carrosse de louage de mademoiselle Choin, s'eft peut-être modifiée, en se garnissant de maisons de plaisance ; mais le village, j'en répondrais, a le mêtne asped aujourd'hui qu'alors. L'église eft à la même place, avec son petit troupeau de maisonnettes tout autour. Des générations entières ont disparu, comme les arbres de la forêt, mais pour être, comme eux, remplacées par d'autres générations. On n'y crie plus : « Vive Monseigneur! » comme lorsque le Dauphin y passait, escorté du duc de Bcrri ou du duc de Bourgogne, de l'é-
ledeur de Cologne ou de Téleéleur de Bavière ; mais on y crie : « Vive le général Jacqueminot! » — un monseigneur aussi généreux que l'autre, aussi hospitalier au pauvre monde, & peut-être plus riche que l'autre.
Les mendiants eux-mêmes n'ont pas changé, malgré tout ce que la charité publique a pu faire pour les supprimer. Je rencontre encore aujourd'hui, étalant au soleil leurs plaies & leurs guenilles, les loqueteux & les béquillards que j'y rencontrais iTy a trente ans, lorsque je venais m'y promener avec mon père. Peut-être ces malingreux étaient-ils déjà les mêmes au temps où la compatissante mademoiselle Choin vidait son aumônière dans la poussière de la route. La misère étant éternelle, il n'eft pas étonnant que les misérables le soient aussi...
Revenons à la rue des Princes.
C'eft la rue principale du village. D'autres, plus petites, partent de là pour descendre vers le val ou pour remonter vers le château, à micôte duquel il se trouve. Parmi ces dernières, il faut citer la rue Terre-Neuve qui longe une partie de la propriété du général &, tout en faisant des zigzags pittoresques, va gagner la grande avenue du château.
Avenue seigneuriale, — la véritable rue des Princes, cette avenue! D'un côté, elle aboutit à la grille du château de Meudon, de l'autre, au
pavé des Gardes de Bellevue. A droite, elle domine Paris & toute la vallée de la Seine; à gauche, elle eft dominée par les verdoyants avant -poftes de la forêt. Situation admirable entre toutes, salubre autant que poétique, que semblent apprécier, comme il convient, les propriétaires des cottages échelonnés sur tout le parcours de cette avenue, depuis le rond-point du château jusqu'à la tranchée du chemin de fer.
C'était dans une de ces ombreuses retraites, louée à Tannée par Le Mayeur, que s'était réfugiée Louise Cœurderoy, la belle pécheresse repentante.
La maison était modefte, — la plus modefte * de toutes ; mais, malgré son absence de comfort, elle était digne d'être habitée à cause de son silence profond & de sa propreté exquise, le premier dû au lieu même, la seconde due aux soins incessants de la vieille Ursule, l'Holbein de la rue de Douai désencadré par son maître. Elle n'avait qu'un étage, mais les chambres y étaient bien diftribuées & convenablement meublées; en outre, elles prenaient leur vue d'un côté sur l'avenue, de l'autre sur la vallée, — deux aspefts différents qui répondaient à merveille au double besoin d'une âme assez fatiguée de l'agitation ftérile pour aimer à s'isoler du monde par la contemplation de la Nature, & cependant pas
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assez détachée des choses mondaines pour ne pas désirer de temps en temps s'emparisienner par le regard. Un logis de veuve, en un mot.
Veuve, Louise ne Tétait-elle pas? N'avait-elle pas des deuils à porter, des morts à regretter, des larmes à verser ? Ne fallait-il pas le repos à cette âme secouée d'autant de remords que son corps l'avait été de spasmes? L'apaisement des exiftences surmenées par la passion, on ne le trouve que dans la solitude, où l'on dit que les biches blessées par les traits du chasseur trouvent l'herbe souveraine qui les guérit.
Depuis un mois qu'elle était là, seule avec la vieille Ursule, aucune plainte n'était sortie de ses lèvres, aucune révolte ne s'était faite dans son esprit contre cette vie nouvelle à laquelle rien ne l'avait préparée & dans laquelle elle était entrée du jour au lendemain sans effort ni regret. Le couvent a son charme pour les tempéraments les plus bouillonnants, la discipline a sa saveur pour les caraélères les plus indomptables, le cilice a sa volupté pour les chairs les plus délicates. Le côté femme de la nature de Louise avait trouvé sa satisfaction — une jouissance chafte — dans ces mortifications auxquelles l'avait corîdamnée Georges Le Mayeur. Il y a des mains par qui l'on aime à être châtié... Et puis, il faut tout dire : outre que son * ancien amour pour Georges, le plus vrai, le seul vrai
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de sa vie, s'était réveillé, épuré, & brillait 'en elle comme ui^e flamme dans la boue d'un marais, elle espérait revoir sa fille, pour laquelle son amour, trop longtemps muet, s'était réveillé aussi, ardent, vivace, irrésiflible ! Elle ne consentait si facilement à faire cette rude pénitence qu'en vue d'une double récompense, qui lui eût fait braver plus de choses encore qu'elle n'en avait bravé jusque-là. Les fen^mes ne savent rien faire gratuitement, . .
Je viens de parler de couvent : le vêtement de Louise Cœurderoy n'y aurait pas fait scandale comme tous ceux qu'elle avait pris, jusque-là, l'habitude de porter -, il n'eût effarouché aucun regard, alarmé aucun rigorisme : c'était un habit de veuve, un vêtement de deuil, r— de la soie couleur de cendre. La robe montait, impitoyable pour les belles épaules dont la ligne serpentine se trahissait toujours néanmoins ; les plis de devant, flottants comme ceux d'un peignoir, enlevaient au bufte toute possibilité de manifestation orgueilleuse; la taille se devinait sans être accusée. La seule coquetterie de cette toilette funèbre gisait dans la blancheur éclatante du linge, au col et aux poignets, — une proteftatation contre les couleurs éteintes du fefte du coftume. Je ne parle pas des cheveux, — de ces beaux cheveux blonds dont Impéria avait été jadis si fière & qui lui avaient servi de lasso
pour attirer tant de viélimes éperdues ; elle n'avait pas eu le courage de les cacher, encore moins de les couper, elle se contentait de les porter le plus simplement du monde — comme on porte une couronne. Pour tout dire en un mot, & pour mieux prouver la transformation radicale qui s'était faite, au moins extérieurement, chez Louise Cœurderoy, depuis un mois qu'elle habitait l'Avenue du château avec la vieille Ursule, on ne les appelait pas autrement, l'une & l'autre, que les Béguines.
1^ myftère dont s'entourait, à leur insu, naturellement, l'exiftence de ces deux femmes d'un âge si différent, — que l'on eût prises pour la mère & la fille, si la mère n'eût pas eu Tair d'avoir pour la fille un resped mêlé de haine qui n'avait pas échappé aux yeux clairvoyants, — ce niystère allait s'épaississant chaque jour davantage autour d'elles. On avait d'abord voulu savoir, & l'on s'était irrité de ne rien apprendre. Mille suppositions absurdes, folles, téméraires, inju'rieusçs, — comme toutes les suppositions, — avaient fait le siège de la petite maison conventuelle. Si l'aspeift rébarbatif de la vieille Ursule — qi^i, elle, en effet, ressemblait bien à une béguine de Bruges ou de Gand — avait fait fuir les plus audacieux, l'aspefl: adorablement mélancolique de Louise Cçeurderoy avait encourage les plus timides à avancer. Il n'y avait pas -
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d'homme dans cette maison myftérieuse ! Une fois seulement, Georges Le Mayeur était venu sur une invitation pressante de Louise ; mais il n'y était relié qu'une heure, & les curieux qui avaient conftaté son entrée & guetté sa sortie en avaient été pour leurs frais d'indiscrétion . Georges n'étant pas revenu, on avait cessé de s'occuper de lui, puis, peu à peu, de s'occuper des deux recluses, — quelques oisifs de Bellevue exceptés, des gens persiflants.
Le dimanche & le lundi, deux jours où la marée montante des Parisiens envahit et submerge littéralement les environs de Paris, & principalement — peuple démocratique, va ! — les endroits royaux comme Versailles, Saint- Cloud, Meudon; le dimanche & le lundi, les deux recluses ne bougeaient pas du cottage. Ursule allait & venait silencieusement, comme une ombre, dans les quatre pièces du rez-de-chaussée, son département exclusif; Louise, cantonnée au premier étage, dans l'une des pièces qui regardaient la vallée de la Seine, cousait, lisait ou rêvait, & l'heure du repos arrivait sans que l'une ou l'autre des deux femmes eût été seulement entrevue par les passants ou par les voisins.
Mais, les autres jours de la semaine, chaque matin, Louise Cœurderoy sortait, la tête recouverte d'une faille de soie noire sous laquelle son visage disparaissait presque tout entier quand
il le fallait. La vieille Ursule la suivait à diftance respe(Sueuse, toujours la même, pour faire bien comprendre aux gens qui les rencontraient la diftance sociale, ou morale, qui la séparait de sa maîtresse — ou qui séparait sa maîtresse d'elle. Elle avait sa fierté aussi, la vieille Ursule !
En quittant }e cottage, Louise marchait vite, sans se soucier de l'allure grave et compassée d'Ursule. Elle traversait l'avenue, s'engageait dans une viette ménagée entre deux propriétés & aboutissant à l'avenue circulaire, &, du même pas rapide, remontait vers le bois où elle entrait par la Porte du Bel-Air, dont le garde, presque toujours sur sa porte à cette heure-là, lui ôtait respedueusement, comme à une dame, sa petite casquette de drap vert illuftrée d'un cor de chasse, & sans que les chiens du chenil à clairevoie donnant sur la route aboyassent comme ils en avaient l'assourdissante habitude. Une fois dans la forêt silencieuse, hormis ses chansons d'oiseaux & ses bruissements d'inseéles, Louise ralentissait son pas,' s'assurait que la vieille Ursule la suivait bien, & prenait au hasard un sentier — qui était presque toujours le même & qui la conduisait presque toujours soit à l'étang des Fonceaux, soit à l'étang de Villebon, les deux endroits les plus pittoresques peutêtre de cette pittoresque forêt de Mcudon dont