COMME IL EN FAUDRAIT AU MOINS QUELQUES-UNEB
POUR N*EN PAS LAISSER PERDRE l'eSPÈCE
La timidité naturelle de la Borgnotte, accrue ce jour-là de son émotion de nouvelle mariée & aussi de Tembarras que lui causaient sa « belle robe » & Ses beaux attifets de noces, — sa timidité eut un nouvel assaut à subir, lorsqu'elle fiit dans la rue du village & qu'elle se trouva au milieu des paysans goguenards attroupés sous les fenêtres du reftaurant Dumoulin par les t largesses » de Sigismond Du Rouvre. Cependant, comme c'était une personne décente, & que sa rougeur n'avait rien que d'honorable, les rires ne furent pas trop grossiers sur son passage & les plaisanteries trop obscènes. Je ne dis pas cela
pour la Borgnotte, qui portait un robe de soie grise significative; mais, en général, les nouvelles épousées , qu'on devrait le plus épargner, à qui on devrait le plus ménager toutes les paroles & tous les geftes qui pourraient alarmer leur pudeur, sont précisément les femmes que Ton accable le plus volontiers d'allusions transparentes comme des photographies prohibées. Il semble vraiment qu'en ce jour-là, solennel à tant de titres, où la jeune fille perd ses ailes, comme la fourmi, & où tout doit effaroucher sa virginité défaillante, les goujats soient heureux de lui arracher de leurs mains brutales les derniers voiles qui la. protègent encore & que la main délicate du mari, seule, doit faire tomber le soir de ses épaules frissonnantes. Et, par goujats, je n'entends pas seulement les maçons, mais bien tous les gens, vêtus de blouses ou d'habits, qui se croient autorisés à souiller de leurs équivoques la robe blanche des nouvelles épousées.
Les rires des Meudonnais ne furent donc pas trop grossiers , leurs plaisanteries ne furent donc pas trop obscènes, — probablement parce que la Borgnotte, comme l'indiquaient la couleur de ses vêtements & l'absence de toute fleur d'oranger, devait avoir, pour eux , les oreilles aguerries & la pudeur cuirassée. S'ils avaient su à quelle âme virginale ils avaient affaire en ce moment , peut-être eussent-ils ri plus fort & plaisanté plus
lourdement, afin de la faire soufifrir davantage. Mais ils ne savaient pas, & la Borgnotte passa.
D'ailleurs, le petit ange qu'elle avait à son côté, la blonde & douce Marie, la protégeait en la couvrant de ses ailes déjà à demi déployées pour le grand départ. Les hommes les plus grossiers se plaisent bien à faire rougir les femmes, mais ils hésitent à faire pâlir les enfants; ils sentent inftinclivement que ce serait la une lâcheté moins excusable que l'autre, parce que beaucoup d'entre eux sont pères.
Marie était célefte, avec sa robe blanche, vaporeuse, comme tissée des fils de la Vierge, &. qui flottait autour d'elle comme un nuage argenté, — avec ses blonds cheveux bouclés auxquels un ruban de soie bleue servait de nimbe , — avec ses beaux yeux céruléens, limpides & profonds comme un lac, — avec son ineffable sourire d'où semblait couler du miel à chaque parole qui sortait de sa bouche, — enfin avec son visage pâlot, d'une expression véritablement séraphique , & qu'on ne pouvait contempler sans se sentir attendri de pitié, en devinant qu'il n'était que le visage d'une ombre deftinée à passer vite parmi les vivants. Marie, en effet, n'était qu'un rayon de soleil projeté dans la vie de Jean Cœurderoy pour Téclairer & la réchauffer, — & les rayons de soleil ne s'éternisent pas à la place qu'ils ont éclairée & réchauffée !
234 ^ grand et le petit trottoir
La Borgnotte & Marie traversèrent les groupes sans encombre. Quant à ChifFonnette, on Vattrapay à cause de son air évaporé, à cause de ses cheveux fiisés à Tenfiguit qui flottaient derrière sa tête comme le drapeau de la mairie — du XIII* arrondissement, — enfin à cause de sa toilette en désarroi & de ses allures générales qui juraient avec celles de la Borgnotte comme une tulipe à côté d'un bleuet; mais Chiffonnette avait bec & ongles : elle s'en servit pour se fi-ayer un chemin à travers la foule moqueuse, qui fut bien forcée de la laisser tranquille.
— Sont-ils impertinents j ces... fonds de pantalons terreux ! dit-elle lorsqu'elle eut rejoint Trépignette & Marie, déjà presque à Textrémiré de la rue des Princes, c'eft-à-dire du village.
— Que t'ont- ils donc feit, Chiffonnette? de* manda la Borgnotte inquiète.
— Oh! que tu es bête! répondit la grisette en riant de l'intérêt que la Borgnotte semblait prendre à son aventure. Ils ne m'ont rien fait : ils m'ont seulement ennuyée en me regardant de plus près que je ne voulais le leur permettre , voilà tout!... Entre nous, ma petite, il n'y a pas là de quoi fouetter un chat!... S'il fallait se fâcher toutes les fois qu'un homme vous manque de respeft, on aurait vraiment trop à faire... Mais il y a homme & homme... Les paysans...
c'eft des paysans, quoi! Tandis qu'Henry...
c'eft un homme ! Tu me comprends Ken, n'eftce-i^w?
-*- J'essaye, répondit naïvement la Borgnotte.
Au moment où elles passaient devant le caM, Poupar d , la dernière maison du village, l'omnibu8 du chemin de fer s'y arrêtait, ^usieurs voyageurs en descendaient, &, parmi les voyageurs ^ Bonaventure Vidoriet & le cabotin Anatole.
— Ah ! ce n'eft pas bien ! murmura Chiffonnette en entraînant rapidement la Borgnotte vers le bois, afin qu'elle ne reconnût pas la Serviette de Cfthère îi le comédien de Montmartre. Ce n'eft pas bien... Ils n'auraient pas dû venir nous retrouver... après l'hiftoire de ce matin... Si la pauvre Trépignette les avait aperçus, tout aurait été perdu ! . . . Non, ce n'eft pas bien ! . . .
La Borgnotte n'avait rien vu. Elle marchait en avant, sur la route qui mène à la forêt, tenant par la main la petite Marie qui sautait de joie d'être en plein air, sous le ciel Weu, sur l'herbe verte.
— Tu es contente d'être avec moi, mignonne aimée? disait-elle à l'enfant, en se penchant sur elle & en lui baisant les cheveux.
-^ Oh ! oui , maman Borgnotte! oui! répondait l'enfant, en baisant à son tour la main de sa conductrice.
On avait dépassé la maison du garde, on avait
laissé à gauche le chemin des Vertugadins, qui monte vers le village de Fleury, & on longeait le mur du haras qui aboutit à Tétang de Trivaux.
— Ma mignonne chérie , reprit la Borgnotte avec douceur, si tu veux me faire bien plaisir désormais, tu m'appelleras mamaa Cœurderoy au lieu de m'appeler maman Borgnotte...
— Pourquoi cela? demanda Tenfant.
• — Parce qu'aujourd'hui je suis ta petite maman Cœurderoy! répondit Trépignette en se rengorgeant.
— Quoi ! s'écria Marie avec chagrin , tu n'es plus ma petite maman Borgnotte ?
— Non ! je suis ta petite maman Cœurderoy. . . parce que je suis la femme de ton père, Jean Cœurderoy... sa femme légitime... & ta mère légitime... tandis qu'auparavant je n'étais que...
— Tu n'étais que ?. . . demanda l'enfant, voyant que la Borgnotte hésitait.
— Tu vas dire des bêtises... tais-toi! murmura rapidement ChifFonnette à l'oreille de cette dernière, qui en refta tout interdite.
Marie attendait toujours une réponse.
— Tu ne m'aimeras donc plus de la même façon? reprit-elle, en s'a rrê tant tout court &en forçant la Borgnotte à s'arrêter comme elle.
— Je t'en aimerai mieux, au contraire ! répondit avec effusion Trépignette, que cette nouvelle
queftion sortait d'embarras. Je t'en aimerai mieux... & nous serons toutes deux bien heureuses, va, ma mignonne! bienheureuses!...
D'abord, nous allons quitter Paris... Jean me Ta dit... Il Ta répété tantôt encore... Je serai fermière... C'était dans ma deftinée d'être fermière... faime tant* les bêtes!... Nous aurons une vache... peut-être deux... pour avoir du lait & faire du beurre & du fromage... Nous aurons un âne, un bourricot, pour porter nos provisions au marché... & aussi pour te porter, mignonne, quand tu seras fatiguée... Nous aurons des poules, beaucoup de poules... afin d'avoir des cèufs... C'eft très-bon, les œufs. frais, pour les petites personnes comme toi... car tu es une mauviette, chère mignonne... il te faut des soins particuliers... une nourriture légère & saine... A Paris, on n'a rien de ce qu'il faut... tandis qu'à la campagne on a tout ce qu'on veut & en abondance... Ah! comme nous serons heureuses !... Je me vois déjà, d'ici, dans la cour de ma ferme, donnant le grain aux poalets, ou dans le verger, tournant mon rouet, filant mon lin pour avoir de bonne toile à chemises... Jean en a besoin... On fera venir les tiennes de la ville... les plus fines... Tu verras! tu verras ! mignonne!...
— Et moi, je n'en serai pas? demanda Chiffonnette en souriant de ce rêve de Perrette.
— Toi... toi? répondit la Borgnotte, embarrassée de nouveau .
— Oui, moi?... J'en voudrais bien un petit morceau de ce bonheur-là ! Eft-ce qu'il n'y aura pas un petit coin pour moi dans votre paradis ?
— Dam ! Chiffonnette...^c'eft que... je t'aime bien... sans doute... mais... enfin... pour demeurer avec nous... il faut... il faut...
— Il faut, tirelifaut, quoi, grosse bête ?
— Je suis madame Cœurderoy, n'eft-ce pas?
Eh bien ! il faudrait que tu fusses madame de La Barthelasse. . . ou madame. . .
— Ou madame n'importe qui, ou n'importe quoi, Chose ou Machin?... Ah! il te faut des madames?... Il y aura donc un salon dans ta chaumière?... Excusez! Tu renies déjà tes camarades?... Parce qu'on eft demoiselle de la petite vertu, comme l'encre de Guyot, on n'eft pas digne de frayer avec madame la fermière !...
Comme ça nous change, pourtant, le mariage !. . . Chez les hommes, cane paraît pas... S'ils n'avaient pas le coftume de croque-mort qu'on a adopté pour cette cérémonie (où l'on enterre en effet bien des choses, sans compter sa gaieté), on ne s'apercevrait pas qu'ils ont quelque chose de plus ou de moins... on ne dirait pas s'ils sont mariés ou garçons. . . Tandis que chez nous, çâ paraît tout de suite, non pas dans le coftume^ mais sur le visage, dans les allures^ dans l'air^
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dans la façon de parler, dans tout... Aussitôt que nous ne sommes plus garçons, nous devenons pincées, guindées, collet monté, bégueules ! Rien que dans la façon de nous asseoir on devine que nous sommes mariées... C eft dégoûtant! Et si je m'étais attendue à quelque chose, vrai ! ce n'était pas à cela, de ta part surtout, ma belle ! car enfin, ma pauvre Borgnotte...
GhifFonnette se mordit les lèvres & s'arrêta.
— J'allais être cruelle ! murmura- t-elle. Parce que cette grue fait sa tête, ce n'eft pas une raison pour que je lui crève le cœur...
La Borgnotte sauta au çou de son amie & l'embrassa.
— Pardonne-moi, Chiffon ! pardonne-moi !
lui dit-elle. Je ne voulais pas te faire de la peine, non ! Tu es une bonne fille, une bonne amie. . . Tu m'as consolée quand j'avais le cœur gros... Tu m'as prêté de l'argent quand Jean avait oublié de m'en donner... Tu as été dévouée... Tu es meilleure que moi. . . Je voudrais ravaler ce que j'ai dit... Ce n'eft pas à cause de toi que je disais cela... c'était à cause de Marie... tu comprends ? . . . Pardonne - moi , Chiffonnette * . . . Quand je serai fermière, viens chez moi, viens chez nous... tu seras toujours la bien accueillie... il y aura toujours pour toi une place â notre table comme il y en a une dans mon
cœur... Petite table & petit cœur, Chiffon, mais assez grands pour te loger, toi qui tiens si peu de place quand tu veux!... Joins-toi à moi, Marie, pour obtenir mon pardon de Chiffonnette, que j'ai offensée sans le vouloir !
— Grosse bonne bête ! répondit ChifFonnette, désarmée par cet élan. Eft-ce qu'on peut t'en vouloir de quelque chose ? Tu ne sais pas plus ce que tu dis que ce que tu fais... Tu es bonne comme du bon pain... Une vraie bête à bon Dieu !... Je t'adore à cause de cela ! On te ferait croire, non-seulement que les vessies sont des lanternes, mais encore que les lanternes sont des vessies ! Une simple innocente ! Embrassonsnous & que cela soit fini !...
— Je ne le ferai plus, Chiffon, murmura la Borgnotte, un peu humiliée, au fond, d'être traitée en enfant devant une enfant, & croyant effacer chez celle-ci la mauvaise impression qu'elle avait pu en recevoir, en exagérant à dessein son enfantillage. '
— Jouons à courir, cela vaudra mieux ! reprit Chiffonnette en s'élançant dans le premier sentier qui se présenta devant elle.
— Oui ! oui ! jouons à courir ! cria Marie en courant après Chiffonnette & en chantant :
Prom*nons-nous dans les bois Pendant qu*Ie loup n'y eftpas!. .
Loup, y es-tu ?...
La Borgnotte les suivit, rêveuse.
Le sentier qu'avait pris Chiffonnette longeait le mur du parc du château, laissant à sa gauche rétang de Trivaux. Il montait, puis descendait en serpentant à travers les buissons, de sorte que tantôt la Borgnotte cessait d'apercevoir Marie, tantôt elle la revoyait, courant toujours & poussant de petits cris de jeune faon.
— Pas si vite, Marie ! pas si vite ! criait la Borgnotte, en essayant de rattraper les deux fugitives.
Marie courait toujours & Chiffonnette aussi, — à ce point que la Borgnotte dut s'arrêter, épuisée, à l'ombre d'un bouquet de noisetiers. Elle s'assit, inquiète d'abord, puis bientôt rassurée par les éclats- de rire joyeux qui lui arrivaient aux oreilles comme uiïe cascade de perles. Puisque Marie riait, il n'y avait pas à prendre souci de son absence.
Quand elle fut suffisamment reposée, la Borgnotte reprit sa marche dans la direftion des éclats de rire qui l'amenèrent bientôt en face de l'étang de Villebon.
L'étang de Villebon, aujourd'hui enclos par un haut treillage & compris, avec ses attenances, dans la réserve de chasse du prince Napoléon, était, il y a quelques années, accessible aux promeneurs & aux baigneurs. Les baigneurs le préféraient aux trois ou quatre autres étangs de la
forêt : à celui du haras, parce qu'il leur était interdit de s'y baigner; à l'étang de Trivaux, parce qu'il y avait plus de boue que d'eau ; à celui des Fjonceaux, parce qu'il avait autant de joncs que de boue. L'étang de Villebon était vafte, l'eau en était claire & profonde, principalement aux approches de la vanne d'épuisement. Les promeneurs le préféraient aux autres, non pas à cause de la limpidité & de la profondeur de son eau, mais uniquement parce qu'il était dans une situation très-pittoresque. A gauche, la route, ombreuse ; sur les côtés, des rideaux d'arbres épais; au fond, en amphithéâtre, une bruyère semée de bouleaux, où il était agréable de faire sa siefte au bruit des battoirs des lavandières & des sifflements gaillards des merles.
Lorsqu'elle fut arrivé là, Trépignette appela à plusieurs reprises Marie d'abord, puis Chiffonnette, sans que l'une ou l'autre lui répondît. Ses appréhensions, un inftant calmées, lui revinrent avec plus de force, — avec d'autant plus de force que le jour déclinait & que dans une heure il allait faire nuit. Elle appela d'une voix éplorée, comme une poule ses poussins à l'approche d'un orage, 8c, tout en appelant, s'engagea fiévreusement dans un petit sentier qui contournait l'étang, du côté du déversoir.
— Marie ! Marie ! répétait-elle avec anxiété^ en songeant aux jufles reproches que Jean n'^ût
pas manqué de lui adresser, s'il était survenu tout à coup, lui demandant ce qu'elle avait fait de sa fille.
Elle arriva ainsi jusqu'au sommet de la bruyère,
— Marie ! cria-t-elle une dernière fois, affolée^ de peur, n'ayant plus de sang dans les veines ni de salive dans la bouche.
Un frémissement eut lieu derrière un buisson, & Marie apparut, empourprée par l'émotion :
— Maman Borgnotte! maman Borgnotte!
dit-elle en se précipitant dans ses bras.
— Ah ! méchante enfant ! murmura la Borgnotte en la couvrant de caresses passionnées. Comme ton petit cœur bat, mignonne !... ajouta-t-elle.
Le cœur de Marie battait, en effet, comme celui d'un oiseau sous la main de l'oiseleur. • — La dame ! la Vilaine dame ! murmura l'enfant avec effroi en se cachant la tête dans le giron de la Borgnotte qui, pour sç remettre de cet assaut, s'était assise sur la bruyère.
— Qu'as-tu, mignonne? demanda cette dernière, ne comprenant rien à cet effroi & à cette exclamation.
Au moment où, ne recevant aucune réponse, elle levait machinalement les yeux pour essayer
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de découvrir la cause de répeurement de la petite fille, elle tressaillit en apercevant, debout devant elle, pâle d'une pâleur haineuse, la femme qui, quelques jours auparavant, avait voulu embrasser Marie sur le boulevard Rochechouart.