‹ Le grand et le petit trottoirChapitre 22 sur 31 · DU JUGEMENT DE SALOMON · texte numérisé non relu

DU JUGEMENT DE SALOMON

Le soleil descendait — ou la terre montait, car enfin, puisqu'il eft convenu, depuis Galilée, que la terre tourne, &, depuis Copernic, que le soleil ne bouge pas de la place où le grand Architede des francs-maçons Ta accroché, je ne vois pas pourquoi on persifle à employer une expression fausse ; le soleil descendait lentement à Thorizon, derrière les bouleaux de la bruyère, & ses rayons mourants frisaient la surface de l'étang & la sablaient de poudre d'or. Dans les profondeurs . de la forêt, les clairières s'allumaient en frissonnant sous le vent du soir. Çà & là, dans les fourrés, sous les arbres, les bruissements d'ailes des oi-

seaux retardataires, vagabonds de Tamour ou de la fantaisie, qui regagnaient leurs ramures protedrices. Sous les herbes, dans les genêts, parmi les mousses, des bourdonnements confus, un immense murmure. Au loin, la sonnerie de retraite du grillon. De temps en temps, la note ftridulée de l'engoulevent.

Debout sur la bruyère, siniflrement pâle & horriblement belle ainsi, Louise regardait, ou plutôt foudroyait de son regard aigu comme une flèche la pauvre Borgnotte terrifiée par cette apparition & par cette attitude menaçante.

Malgré le changement qui s'était fait dans sa physionomie qui, de suppliante qu'elle était trois ou quatre jours auparavant, était devenue si haineuse, elle l'avait reconnue pour la dame voilée du boulevard Rochechouart. Mais pourquoi Tautre jour cette tendresse convulsîve, cette passion sanglotante à propos de Marie, & pourquoi aujourd'hui ces flamboiements de haine & ces airs de menace ? La pauvre Borgnotte n'essayait même pas de comprendre : elle était flupéfîée par l'étonnement & par la terreur !

— Rendez-moi cette enfant ! Elle efl à moi !

Je la veux !

Ces trois phrases retentirent dans le silence comme trois détonations. La Borgnotte chancela, atteinte en pleine poitrine.

L'enfant, la tête toujours cachée dans les plis

de la robe de Trépignette, avait tressailli au son de cette voix coupante comme une lame d'acier.

— Maman Borgnotte ! murmura-t-elle en Pétreignant nerveusement de ses petites mains tremblantes. Maman Borgnotte, sauve-moi !

sauve-moi ! J'ai peur!

Louise entendit. Elle fit quelques pas brefs & saccadés & se rapprocha de Trépignette qui la regarda venir, effarée, n'osant fuir.

— Vous m'avez entendue ? reprit-elle en étendant le bras sur Marie.

- La Borgnotte ne répondit pas. Elle avait la langue collée au palais comme les jambes clouées au sol.

— Marie ! appela Louise de sa voix la plus dure.

L'enfant tressaillit de nouveau, mais ne répondit pas plus que n'avait répondu la Borgnotte.

Louise fit encore quelques pas, de façon à être souffle à souffle avec sa rivale épouvantée.

— De gré ou de force, je l'aurai ! dit-elle en abaissant la main sur l'épaule de l'enfant qui, à ce contaft, poussa un cri déchirant qui se répercuta sur l'étang.

Louise eut un rire amer & douloureux : ce cri de sa fille lui déchirait l'âme en lui souffletant la joue. Un inftant elle hésita & fut sur

le point de reculer, de s'en aller, de s'enfuir, épouvantée à son tour par ce reniement, — un châtiment mérité ! C'était le côté honnête de sa nature qui lui conseillait cette retraite, c'était le sentiment de son indignité comme mère & de son abjeftion comme femme ; mais le côté mauvais l'emporta, la lie impure de sa vie de courtisane remonta à la surface & submergea, en les asphyxiant, les bonnes inspirations de son cœur. Elle oublia qu'elle était mère pour ne plus être que femme ; elle cessa d'être attriftée pour se sentir plus complètement offensée : elle voulut reprendre sa fille comme elle aurait voulu reprendre un amant à une rivale préférée.

— Folle ! dit-elle en éclaboussant de son ricanement le visage de la pauvre Borgnotte. Folle ! Folle ! Folle ! Mais vous ne devinez donc pas qui je suis, pour me regarder ainsi effarée, comme si je parlais une autre langue que la vôtre ?... Mais vous ne comprenez donc pas que si j'appelle Marie ma fille, c'eft que je suis la femme de Jean Cœurderoy, dont vous n'êtes que la concubine, vous !

Deux grosses larmes — deux grosses perles -— coulèrent le long des joues affreusement pâles de la Borgnotte qui, en ce moment, souffrait martyre & passion comme elle n'avait jamais souffert de sa vie, la pauvre chère fille, & comme elle ne devait plus jamais souffrir. Cet outrage,

elle l'eût essuyé héroïquement ; cette boue amère, elle l'eût bue sans se plaindre, — heureuse de souffrir pour son cher Jean. Mais cette révélation inattendue, brutale comme un coup de couteau, qui lui entrait là, en plein cœur, le jour où elle avait cru enfin réalisé le seul rêve de sa vie ! C'était trop ! Ses mains dont elle avait fait jusque-là une ceinture défensive à la jeune fille, se détendirent machinalement, mollement, comme ceux d'une morte. Ses yeux, jusque-là démesurément agrandis par la ftupeur, maintenant noyés de larmes, se refermèrent : elle tomba tout de son long sur la bruyère.

— Maman Borgnotte ! maman Borgnotte !

cria Marie.

— Ta seule maman, c'eft moi, Marie ! lui dit Louise avec une rage sourde, en s'abattant sur elle comme sur une proie que personne ne protégeait plus & qui ne pouvait pas se défendre elle-même. Tu viendras, maintenant! ajoutat-elle, en prenant l'enfant par le bras & en l'entraînant.

— Madame ! vous me faites mal ! je vous hais ! Laissez-moi auprès de ma chère maman morte! Je vous hais! Maman Borgnotte! défends-moi contre la méchante dame ! maman Borgnotte! maman Borgnotte!...

La Borgnotte, à cet appel désespéré, à ces cris déchirants de l'enfant, sortit de sa torpeur & se

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redressa électriquement sur ses pieds. Louise entraînait sa fille, ou plutôt elle la traînait, car Marie était tombée à genoux &, de la seule main qu'elle eût de libre, elle essayait de se retenir à une touffe de genêts verts qui s'était trouvée fort heureusement à sa portée.

— Chère petite maman Borgnotte ! cria une dernière fois Tenfant, épuisée par cette lutte, en jetant un regard plein de prière sur Trépignette, immobile à quelques pas d'elle.

— Il n'y plus de maman Borgnotte ! répondit Louise d'une voix que la haine faisait vibrer plus fortement encore. Il n'y a plus de maman Borgnotte! il n'y a désormais qu'une maman Louise Gœurderoy, que tu le veuilles ou nçn, que tu l'aimes ou non! Allons !

Et elle l'entraîna*

La Borgnotte, toujours immobile, se décida enfin A se mouvoir. Mais, au lieu de se diriger du côté de Marie pour la disputer à sa mère, elle descendit rapidement vers l'étang, à l'endroit où il était le plus profond & où elle se jeta résolument...

En ce moment^ un homme tout haletant, couvert de poussière & de sueur, sortit de la route de Villebon & s'élança vers l'étang. C'était Jean Cœurderoy. Du même regard , rapide comme un éclair, il aperçut devant, lui sa maîtresse qui disparaissait sous l'eau, &, en face de lui, sur

l'autre rive, à mi-chemin de la bruyère, sa fille qui allait disparaître, volée par sa mère, dans les profondeurs de la forêt.

Un cri rauque — un rugissement plutôt qu'un accent humain — sortit de sa poitrine qui anhélait comme un soufflet de forge.

— Marie! La Borgnotte ! Marie!

Ses deux plus chères affections sombraient ^devant ses yeux, les deux seules créatures qu'il aimât au monde s'engloutissaient devant lui, l'une dans la mort , l'autre dans quelque chose de pis! Laquelle secourir la première? laquelle sauver? vers laquelle se précipiter? Ah! dans ces cas suprêmes où la réflexion serait criminelle, puisqu'elle prendrait des minutes plus précieuses que des années, on ne réfléchit pas : on agit, on obéit à l'inspiration dominante du cœur ou de l'esprit, du tempérament ou du caraélère, de la peur ou du courage, de l'égoïsme ou du dévouement. Entre ces deux créatures qui lui étaient chères, pour lesquelles il était disposé à faire le sacrifice de sa vie, Jean n'hésita pas longtemps : il s'élança au secours de Marie.

Comme il passait en courant sur l'étroit sentier qui borde l'étang du côté de la vanne, la Borgnotte reparut un inftant à la surface de l'eau , la chevelure emmêlée d'herbes vertes , le Visage pâle de la pâleur des mortSj & son dernier regard^ en ce moment d'une expression dé-

chirante, se tourna vers lui & l'enveloppa tout entier comme pour mieux emporter son image adorée au fond des ténèbres étemelles... Si Jean eût vu cette pauvre chère tête en proie aux affres du désespoir bien plus qu'à celles de la mort, s'il eût recueilli ce dernier regard si plein de chaud amour & de doux reproche, peut-être se fût-il arrêté, peut-être se fût-il jeté dans Tétang, peut-être la Borgnotte eût-elle été sauvée. Mais il ne vit rien, mais il ne s'arrêta pas, &, pendant qu'il escaladait en deux enjambées furieuses la bruyère au haut de laquelle il avait aperçu Marie, emportée par Louise comme un agneau par une lionne affamée, la Borgnotte disparaissait lentement sous l'eau — pour ne plus reparaître.

Bientôt l'on n'entendit plus rien, que le bramement Jointain des daims, &, par inftants, comme un glas, le cri plaintif de la fressaie. La nuit était venue, une nuit claire & sereine. Les étoiles s'allumaient une à une au ciel pour la veillée des anges, & chacune d'elles, en s'allumant, projetait sa blonde lueur sur l'étang immobile & sombre. On eût dit des larmes d'or tombées des yeux de quelque séraphin compatissait, attendri par la fin tragique de la pauvre Borgnotte...

Une belle nuit pour les amoureux & pour les poètes !

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