‹ Le grand et le petit trottoirChapitre 23 sur 31 · CHAPITRE XXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXI

ou l'on voit APPARAITRE LE COMMENCEMENT DE LA FIN

Cœurderoy courait follement, se reprochant le temps — une seconde à peine ! — qu'il avait perdu à délibérer avec lui-même sur le parti qu'il avait à prendre, sur le choix qu'il avait à faire entre la Borgnotte mourante & Marie enlevée.

Il courait , maudissant la lenteur de ses Jambes, — des ailes pourtant ! ~ & proférant les plus horribles menaces contre la ravisseuse de sa fille. Mais Louise avait une avance considérable sur lui & elle courait aussi d'une course folle. En outre, la nuit la favorisait de son ombre, & les sentiers de la forêt lui étaient familiers , surtout ceux qui conduisaient de la porte du Bel- Air à rétang de Villebon.

En arrivant au sonimet de la bruyère, &

254 L^ grand et le petit trottoir

après avoir interrogé d'une rapide coup d'œil les cinq ou six routes herbues auxquelles elle servait, pour ainsi dire, de carrefour, Jean poussa un hurlement de blasphème : la robe blanche deTenfant, qui Tavait guidé jusque-là, s'était évanouie comme une fumée.

— Arrête-toi, marâtre d'enfer ! cria-t-il d'une voix qui résonna dans le silence comme un coup de tonnerre.

Louise l'entendit, & la terreur lui donnant de nouvelles forces, elle prit l'enfant dans ses bras , en lui tournant la bouche contre sa poitrine pour étouffer ses cris, & sa fuite, quoique alourdie par ce fardeau , recommença avec ardeur.

— Ah ! vipère ! je t'écraserai ! ajouta Jean en s'engageant dans le premier sentier qui s'offrit à lui, avec l'impétuosité désespérée d'un sanglier poursuivi par les chiens, brisant tout sur son passage, bondissant sur les hautes herbes, traversant les halliers épineux sans en sentir les épines qui lui déchiraient les mains & lui rayaient de rouge le visage.

Comme il débouchait, haletant, sur l'avenue bordée de hautes futaies qui aboutit à la grille du Bel- Air, il lui sembla voir flotter à quelque diftance de lui une forme blanche, indécise. Un soupir de joie s'échappa bruyamment de sa poitrine : il avait enfin retrouvé sa fille ! Il vola sur

ses traces. Mais Louise ne marchait pas, elle volait aussi, & l'avance qu'elle avait au départ sur son mari, elle Pavait encore à Tafrivée, & Jean avait beau redoubler de vitesse, elle le sentait derrière elle & ne voulait pas être atteinte.

— Marie ! me voilà ! cria Cœurderoy.

Comme il s'élançait dans un bond suprême ,

les bras étendus pour ressaisir la chère viftime que son bourreau emportait, il se heurta à quelqu'un, une femme ou un homme, qui marchait devant lui , & tomba en le faisant tomber.

— A l'assassin ! au meurtre ! murmura une voix de femme, de vieille femrrie, épouvantée.

C'était la vieille Ursule, qui rentrait après deux heures de recherches vaines.

Cœurderoy, en tombant, avait poussé un sourd grognement de rage. Il se releva aussitôt, sans songer à relever aussi la pauvre créature qui lui devait sa chute & â qui il devait là sienne, & reprit de plus belle sa poursuite effrénée.

Il sortit du bois & s'ehgagea sur le chemin déclive qui , de la porte du Bel-Air, conduit à la rue des Capucins, en faisant un coude à gauche & en longeant, à droite, les murs du parc réservé 8c les bâtiments de là gendarmerie. Au moment où il désespérait presque d'atteindre Louise, celle-ci, â son tour, épuisée, hors d'haleine, & succombant sous son prédèux fardeau,

tomba de toute sa hauteur sur le pavé de la route.

En deux bonds puissants, le sujwrême effort de ses forces épuisées aussi, G]eurderoy fut auprès d'elle.

— Marie ! chère aimée ! cria-t-il en se baissant sur le corps évanoui de sa femme & en lui arrachant brutalement Tenfant, évanouie comme elle. Du sang! ajouta- t-il en apercevant une large tache rouge sur la robe blanche de Marie. Du sang! tu Tas tuée, misérable?... Tu as tué ma fille, vipère!...

Fou de douleur & de colère, il leva le pied au-dessus de la tête de Louise & il allait l'écraser de son talon : il s'arrêta. Le sang qui tachait la robe de Marie , c'était le sang de Louise qui , en tombant, s'était blessée.

Cœurderoy recula, &, reportant ses regards sur l'enfant :

— Marie! parle-moi, ma chérie! dit-il d'une voix suppliante en remarquant que les yeux de sa fille étaient clos & que son visage avait la pâleur & l'immobilité du sommeil éternel. Marie ! c'eft moi ! ton père Jeto ! ton vieux Jean ! ne m'entends-tu plus? Es-tu m...

Il n'osa pas prononcer le mot, qui l'épouvantait.

Marie n'était pas morte, cependant, car son cœur battait.

— Ah! je te sauverai! je te sauverai! murmura-t-il en remportant, farouche, dans ses bras, et en sautant par-dessus le corps de Louise, qui barrait la route.

Quand il fut dans l'avenue du Château, il songea d'abord à regagner le village de Meudon pour aller requérir Tassiftance d'un médecin, &, en conséquence de cette résolution, il descendit en courant la rue Terre-Neuve. Mais, en passant devant le reftaurant Dumoulin-Picard, dont le premier étage était illuminé comme un jour de fête publique, & d'où partaient par les fenêtres les fusées d'une gaieté qu'alimentait le Champagne, il se ravisa & continua sa route vers Paris. Cœurderoy n'avait pas une grande confiance dans la médecine, il en avait une moins grande encore dans les médecins ; d'ailleurs, il savait de quel mal était malade sa chère petite Marie, il la traitait, la soignait & la guérissait lui-même — avec son amour, la panacée souveraine. Il marchait droit devant lui, portant son cher fardeau dans ses bras, comme saint Chriftophe le sien sur ses épaules, heureux de la fatigue que cela ajoutait à celle qu'il avait gagnée à courir dans la forêt.

Aux Moulineaux , il rencontra un fiacre qui revenait de Sèvres à vide. Il le prit & se fit conduire chez lui, à Montmartre, non sans pefter à chaque pas contre la lenteur désolante de ce vé-

hicule, non sans mettre à chaque inftant la tête à la portière pour supplier ou menacer le cocher, selon qu'il croyait la menace ou la prière plus efficace. Une fois à la barrière des Martyrs, il respira : il était enfin chez lui !

Marie dormait toujours,— comme dorment les morts. Jean la monta avec précaution dans sa chambre, la déshabilla doucement, maternellement, & la coucha dans son petit lit virginal, non sans Tavoir baisée au front. Toute la nuit, quoiqu'il fût brisé d'âme &. de corps, il relia agenouillé devant le lit, épiant anxieusement le réveil de sa fille. L'aube blanchissante le surprit dans cette attitude ; Marie dormait toujours, A midi, Marie dormait encore. Vers le soir, l'inquiétude s'empara de Jean; bien qu'il eût été fréquemment témoin de ce phénomène léthargique, & que, d'ailleurs, le pouls de l'enfant continuât à battre, faiblement il efl: vrai, il craignit que cette fois l'accès fût plus grave 8c l'issue fun«fte : il trembla sérieusement pour la vie de son enfant, & ne voulant pas quitter le chevet de sa chère malade, il appela la Borgnotte pour qu'elle allât chercher un médecin. On a beau ne pas croire à la médecine, nia Dieu : quand le péril presse & que la mort menace, on n'en demande pas moins le médecin &. le prêtre.

La Borgnotte ne vint pas...

Je^n l'appel^ de nouveau, — avec impatience.

La Borgnotte était une créature si dévouée que si, du fond de sa tombe humide, elle avait pu entendre la voix de son maître, ellç se fût relevée, la plaie au flanc, le couteau au cœur, & fut accouru, humble & soumise, prête à lécher la main qui Tavait frappée. Mais la pauvre Borgnotte ne pouvait plus rien entendre des bruits de la terre, elle ne vint pas, & Jean se rappela en frissonnant la scène terrible de la veille,

— Ah ! murmura-t-il accablé en détournant la tête de peur de rencontrer les yeux reprocheurs de sa fille.

Il n'appela plus.

Dans la soirée, on frappa à la porte : il n'entendit pas. On frappa de nouveau : il entendit, mais ne se dérangea pas, occupé qu'il était à épier le retour à la vie de son enfant.

Le clef était sur la porte : la personne qui avait frappé entra.

C'était Chiffonnette.

— Mon pauvre Jean... dit-elle. *

Puis elle s'arrêta en apercevant Cœurderoy agenouillé & sanglotant au chevet du lit.

La veille, en jouant dans les bois avec Marie, elle avait rencontré Louise qui s'était avancée vers l'enfant avec des sourires dans les yeux & des caresses dans la voix ; mais Marie avait eu

26o Le grand et le petit trottoir

peur & s'était enfuie. ChifFonnette, ne pouvant la rejoindre, s'était empressée d'aller prévenir Ck^eurderoy. On sait le relie, mais Chiffonnette ne le savait pas, & c'était pour le savoir qu'elle venait voir Jean.

— Où donc eft la Borgnotte? reprit-elle doucement.

Cœurderoy se i^tourna à moitié du côté où partait la voix, mais sans lui répondre. Il avait l'œil hagard & le visage convulsé. Chiffonnette n'osa pas répéter sa queftion. Elle n'osa même pas relier seule dans cette chambre avec Jean, qu'elle croyait devenu subitement fou ; elle sortit à reculons, sans bruit, & s'empressa d'aller conter l'aventure chez la mère Gédéon, où l'on conclut qu'il fallait envoyer un médecin aux deux malades , le père & la fille.

M. Gédéon alla en chercher un qu'il accompagna chez Cœurderoy, voulant juger par ses yeux du plus ou moins de gravité de cette double situation. Le médecin examina l'enfant & le père & s'en alla en hochant la tête.

— Eh bien, monsieur le doéleur ? lui demanda' M. Gédéon sur l'escalier.

— Eh bien! mon garçon, répondit le médecin, le père n'eft peut-être pas tout à fait fou, ni la fille tout à fait morte; mais cela ne peut tarder pour l'une comme pour Tautre. Je n'ai rien

à faire là, ni moi ni personne, excepté peut-être un commissaire de police...

M. Gédéon, attrifté, retourna annoncer cette mauvaise nouvelle à sa femme, qui s'empressa de l'annoncer à ses pensionnaires des deux sexes.

— Mais où eft donc passée la Borgnotte dans tout cela? tel fut le cri général.

Ceux que cela intéressait, ou plutôt qui s'intéressaient à cela , surent à quoi s'en tenir le lendemain matin , en lisant dans la Galette des Tribunaux, à la rubrique Faits divers ^ les lignes que voici :

a Ce matin^ vers six heures^ des femmes de journée au service du propriétaire de l'Ermitage de Villebon^ en arrivant pour laver du linge dans l'étang où elles ont l'habitude de se rendre, ont aperçu à fleur d*eau le cadavre d'une femme, jeune encore, vêtue d'une robe* de soie grise & dont la mort ne paraissait pas remonter à plus d'une douzained'heures. Elles se sont empressées d'aller porter à Meudon la nouvelle de cette lugubre découverte; le corps a été retiré de l'eau, placé sur une civière & transporté dans la salle basse de la mairie, en atten- , dànt la décision de l'adminiftration supérieure, immédiatement prévenue.

< Eft-ce un suicide? Eft-ce un crime? La viftime eft jeune, elle a un visage intéressant, que la mort semble avoir respeflé ; ses vêtements indiquent * qu'elle appartenait à la classe aisée; un portc-

monnate, contenant une quarantaine de francs en or , trouvé intaél dans la poche de sa robe, dit assez que s'il y a eu crime, en tous cas le vol n'en a pas été le mobile. D'un autre côté^ un reftaurateur de la rue des Princes, M. Dumoulin-Picard, qui a assifté au transport du cadavre de l'étang de Villebon à la mairie, a déclaré le reconnaître positivement pour celui d'une dame qui était venue dîner chez lui la veille avec son mari, sa fille & des ami«> tous de Paris. Selon le récit de M. Picard^Dumoulin, cette jeune dame serait descendue vers les six heures du soir, en plein jour par conséquent^ avec sa fille & une dame de ses amies, & toutes trois se seraient dirigées vers la forêt d*oîi bientôt la seconde dame serait revenue , seule & dans un état d'agitation singulier. Assurément tout cela cache un myftère qui ne tardera pas à être éclairci, nous n'en doutons pas. »

Puis, quelques lignes plus bas, d'autres lignes que le rédafteur de la feuille judiciaire n'avait pas songé à rapprocher des précédentes, quoique leur connexité fût évidente :

a On nous écrit de Versailles : — Hier, à la brune, une dame qui habite l'avenue du Château, à Bellèvue, a été viélime d'une attaque audacieuse, commise à deux pas de la caserne de la gendarmerie & de la maison du garde de la porte du Bel-Air. Relevée sans connaissance & baignant dans son sang par des habitant? de la rue. des Capucins qui

étaient accourus en entendant crier : A l'assassin ! elle a déclaré qu'un homme, dont les intentions ne sauraient être douteuses, après l'avoir suivie & poursuivie dans le bois oîi elle était allée se promener avec sa domeftique, l'avait enfin atteinte & renversée à l'endroit oii on l'avait trouvée évanouie, & qu'il s'était enfui aux cris qu'elle avait poussés & qu'il supposait avec raison avoir été entendus. La juftice informe. »

Enfin la Casquette de loutre du même jour contenait Tentre-filet suivant :

a Une rencontre à i'épée a eu lieu ce matin, dans l'île de Croissy, entre un de nos plus jeunes poètes^ M. Henry de La B**%& un homme qui s'eft acquis dans la chiromancie, sous le nom italien d'A*** qui^ paraît-il , n'eft pas son nom véritable , une réputation pour ainsi dire européenne. Au premier engagement, qui a eu lieu avec la plus grande vivacité de part & d'autre, M. A*** a reçu en pleine poitrine un coup droit qui l'a mis sur-le-champ hors de combat; on l'a transporté à Bougival, dans la maison Souvent j oîi un médecin, aussitôt appelé, a déclaré la blessure extrêmement grave, sinon mortelle. Les témoins de M. Henry dé La B*** étaient MM. Sigismond du R**% notre collaborateur, & Alexandre D*** de S**\ vaudevillifte ; ceux de M. A*** étaient deux sous-officiers qu'il avait pris en passant à Rueil. »

Page 1