JAÏRE, ET UN COMMISSAIRE DE POLICE CONFONDRE
C CRIME » AVEC <f REMORDS »
. Le médecin amené par M. Gédéon dans le petit logement de la Cité des Bains avait — par hasard — prophétisé jufte : Cœurderoy était fou parce que sa fille était morte.
Elle était morte, la pauvre . chère enfant, et son père eût pu dire à quel moment précis son âme de colombe avait brisé les frêles barreaux de sa cage charnelle & s'était envolée vers réternelle lumière, vers Téternelle béatitude, vers réternel repos ! Pendant trois jours & trois nuits, depuis le moment où il Pavait ramenée de Meudon jusqu'à celui où il avait compris, tout en refusant d'y croire cependant, que tout était
fini, Jean n'avait pas quitté le chevet de Marie, ses yeux n'avaient pas cessé d'être rivés sur ce pâle visage marqué de la fatale craie rouge par l'Invisible Main ! Il avait avidement é|fié, anxieusement interrogé chaque souffle, chaque pli, chaque contradion, le moindre indice enfin qui lui permît d'espérer, & la douce enfant s'était obftinée dans son immobilité désespérante, non pas morte encore, mais non plus vivante.
Pendant ces trois longs jours, pendant ces trois plus longues nuits, Jean avait souffert de souffrances innommées, de douleurs surhumaines, telles que n'en saurait inventer l'imagination du bourreau le plus artifte. Il avait senti entrer dans son cœur paternel les pointes les plus aiguës, qui l'avaient déchiré sans relâche & mis en lambeaux, — & il n'avait pas osé se plaindre, pleurer trop haut, sangloter, crier, de peur d'être entendu de celle qui ne devait plus jamais l'entendre.
— Oh ! mon enfant ! mon enfant ! avait-il cent fois murmuré en mordant chaque fois les draps pour étouffer ses sanglots.
Si elle avait ouvert ses chers yeux de myosotis, au moins ! Leur doux & bon regard fût tombé comme une rosée sur le cœur brûlé d'angoisses de ce pauvre homme que le ciel châtiait si cruellement à cette heure de l'impiété de sa vie passée. Mais non ! les yeux reliaient clos, les
lèvres reftaient muettes, rien ne venait dire Espère ! à celui qui avait tant besoin d'espérer !
Il y eut un moment où Jean, à bout d'espérances, se releva, révolté. Mais son regard, en quittant le visage de sa fille, s'arrêta sur la Vierge en ivoire placée au fond de Talcôve ; il retomba à genoux, &, courbant la tête, humiliant son orgueil, se faisant humble pour se faire mieux écouter de Celle à qui il s'adressait, il murmura ;
— O vous qui avez été mère & qui êtes reftée sainte ! divine martyre aux sept glaives ! au nom de votre fils, sauvez ma fiUe ! Marie, mère de Dieu, sauvez Marie, fille de Jean !,,,
Cette courte prière faite avec une ferveur rare, il reporta lentement ses regards vers Ti;nique objet de leur sollicitude, & il poussa un cri de joie, immédiatement suivi d'un cri de douleur:^ Marie avait ouvert les yeux & le3 avait aussitôt refermés ! Ce n'avait été qu'un éclair, — l'adieu d'une âme...
Marie était morte, bien morte !
Jean frissonna en proie à une terreur folle.
Son corps trembla, ses dents claquèrent, il étendit les mains comme pour retenir quelque chose qui lui échappait ; des paroles sans suite, comme un bégayement d'enfant, sortirent de ses
Le grand et l^ petit trottoir 267
lèvres, puis, après, de sa gorge secouée par une sorte de râle, des sanglots convulsifs, abondants. Le pauvre homme criait & pleurait à la fois, &, de temps en temps même, s'arrêtant brusquement, il riait... Mais, pour quiconque Teût entendu, ce rire eût été plus douloureux que ses sanglots.
Quelques voisins entendirent, &, comme ils savaient ou devinaient une partie de la vérité, ils entrèrent, s'avancèrent sur la pointe des pieds dans la chambre de V enfant^ & reculèrent épouvantés...
Jean tenait sa fille étroitement serrée contre sa poitrine, ses lèvres étroitement collées à celles dû cher cadavre déjà froid auquel il essayait d'insufHer la chaleur & la vie.
On l'appela : il ne répondit pas. Un voisin, plus hardi ou plus dévoué que les autres, s'approcha de lui, lui mit bien doucement la main sur l'épaule pour attirer son attention & n'y réussit pas. Bientôt, cependant, Jean fit un mouvement &, sans cesser d'étreindre de se& bras le corps de son enfant, il descella sa bouche ardente de ses petites lèvres froides & se mit à chanter d'une voix à fendre l'âme, en la berçant comme une nourrice fait de son nourrisson, quelques fragments de la Complainte de Jean Renaud j — des vers sans suite, comme ses pensées :
Quand Jean Renaud d*la guerr' revint,
Il s'en revint triste & chagrin.
— Bonjour, ma mèr'... — Bonjour, mon fils !.,.
Jean Renaud a rendu Tesprit...
Mère, dites au fossoyeux Qu*il fosse la fosse pour deux.
Et que Tespace y soit si grand Qu'on y metf le père & Tenfant!...
Bonjour, ma mèr'.., — Bonjour, mon fils...
Pourquoi les homm's ont-ils des p'tits?..,
— Pauvre M. Jean! murmurèrent les voisins en se retirant. Il ne peut pas refter ainsi avec le cadavre de sa fille... Il faut remmener...
— Oui, répondit quelqu'un; mais, pour remmener, il faut le pouvoir... Il n'y a que le commissaire de police. . .
Et les voisins se retirèrent.
Le lendemain matin, le commissaire de police se présenta, en effet, suivi de deux agents & des voisins compatissants de la veille, & s'avança au milieu de la chambre. Gœurderoy était toujours dans la même position, berçant toujours dans ses bras, en chantant à voix basse & trifte sa lugubre complainte, le cadavre de son enfant dont les jambes & la tête ballottaient à chaque mouvement de son père. C'était horrible
à voir, & cette chanson monotone faisait mal à entendre. Le commissaire était ému ; mais il avait un devoir à remplir, & il fallut bien se décider à troubler cette douleur, au risque de l'augmenter.
— Au nom de la loi, monsieur, dit-il à Jean, Je vous arrête comme auteur ou complice du meurtre de la fille Annette Fourdinois, votre maîtresse, & d'une tentative de meurtre sur la personne de la dame Louise Cœurderoy, votre femme...
Jean avait relevé la tête & aperçu le commissaire de police & ses agents qui l'entouraient significativement. En entendant l'étrange accusation que formulait contre lui le magiftrat, il le regarda, les yeux démesurément agrandis, comme pour mieux comprendre.
— Annette ?. . . Louise ?. . . Meurtre ?. . . répéta-t-il. '
— Oui, reprit le commissaire, madame Louise Cœurderoy a été trouvée, il y a quatre jours, baignant dans son sang, à deux pas de la forêt de Meudon, dans le voisinage de la porte du Bel- Air, & c'eft vous qu'elle accuse de cet attentat... Vous auriez voulu la tuer, prétend-elle...
— La tuer? répéta Jean en passant la main sur son front comme pour en chasser les nuages & ressaisir le fil de ses idées. La tuer?... Ah !
oui... je me souviens!... Eft-ce qu'elle serait morte ? demanda-t-il avec une sorte de joie farouche.
— Non, grâce au ciel ! elle eft sauvée.
— Ah ! tant pis ! murmura Jean en redevonant sombre.
Le commissaire de police soubresauta, indigné.
— Emmenez cet homme ! ordonna-t-il à ses agents, qui se disposèrent à obéir.
Jean se recula en grondant comme un dogue à qui on veut prendre un os. Il tenait sa fille entre ses bras, contre sa poitrine frémissante.
-r- Mais si ce crime a avorté, par la protection spéciale de la Providence, ajouta le commissaire, il en eft un autre dont vous aurez à rendre un compte plus sévère à la juftice ; le meurtre d'Annette Fourdinois, trouvée il y a trois jours dans Pétang de Villebon où la rumeur publique, qui eft la voix de Dieu, vous accuse de Tavoir précipitée. . . •
— La Borgnotte?,., Ah!... s'écria Cœurderoy en tressaillant sous Taiguillon du remords. Pauvre chère hoftie ! murmura-t-il avec un pâle sourire dont personne ne pouvait comprendre la poignante signification. Oui! c'eft moi qui ai été ton bourreau !... Je t'ai tuée, chère bête aimée ! Cœur d'ange ! c'eft moi qui t'ai crevé de mes mains impies ! . . .
— Vous l'avouez donc? s'écria le commissaire de police triomphant. Il l'avoue, le misérable ! Agents, emparez-vous de lui ! Garrottezle! ne craignez rien... Je réponds de tout!,.. Ah ! il avoue, le brigand ! Eh bien ! son affaire eft claire !...
Les agents s'avancèrent, l'un devant, l'autre derrière, rapidement, habilement, en hommes habitués à ces sortes d'expéditions. Cœurderoy rugit, &, serrant plus frénétiquement encore sa fille contre sa poitrine, l'œil hagard, les lèvres frémissantes, il s'élança pour se frayer un chemin vers la fenêtre entr'ouverte... Mais il n'alla pas loin : quatre poignets vigoureux s'abattirent sur lui, quatre étaux, & le clouèrent au sol. Il écuma, il blasphéma, il mordit, — mais il fut terrassé, vaincu, garrotté.
— Marie ! Marie ! râla-t-il désespérément , comme on l'emportait, en essayant d'apercevoir une dernière fois le cher cadavre qu'on lui avait arraché & qu'un voisin avait pieusement déposé sur le lit en désordre.
— Oui ! hurle, gredin ! hurle à ton aise ! disaient les agents en serrant plus étroitement encore les cordes dont ils l'avaient ficelé pour se mettre à l'abri des « éclaboussures. »
— Pauvre Jean ! murmura ChifFonnette qui se trouvait parmi les curieux ' attirés là par le bruit de l'arreftation. Pauvre Borgnotte ! Pau-
vre petite Marie ! ajouta-t-elle en s'avançant au milieu du logement, maintenant désert, & en venant s'agenouiller en pleurant au pied du lit de la morte.