CHAPITRE XXIII
ou JEAN CŒURDEROY DEVIENT LE LIOH DE .PARIS,, — UN LION EN CAGE
Il faut tous les mois aux Parisiens de la Décadence une émotion de Cour d'Assises nouvelle. Les drames de la Gaîté, de l'Ambigu, de la Porte-Saint-Martin, ne leur suffisent pas; c'eft du petit lait, fade, écœurant : cela ne vaut pas le vitriol des drames réels. Au théâtre d'ailleurs, à la fin de la pièce, le traître, le bouc émissaire chargé de toutes les iniquités qu'il a plu à M. Bouchardy ou à M. Dennery d'accumuler, s'en va tranquillement, bourgeoisement, par la rue de Bondy, les deux mains dans ses poches, le cigare à la bouche, impuni, — & prêt à recommencer le lendemain avec la même impunité : cela n'eft pas assez arrivé ! Tandis qu'au Palais-de-Juftice, cela se passe tout autremeot.
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La pièce y eft souvent, y eft toujours plus intéressante, plus corsée ; Fadeur y a une tête mieux grimée par le cynisme ou répouvante, &, après le dernier ade, au moment où la toile tombe, sa tête tombe aussi — pour de vrai : il ne rejoue plus son rôle le lendemain, ni les jours suivants !
Les Parisiens de la Décadence sont si friands de ces spedacles barbares, ils sont si affamés de ces émotions où le bourreau fait Toffice de belluaire, où le sable du cirque se rougit de vrai sang, que, si* les gladiateurs & les bêtes féroces venaient à manquer, ils seraient capables de descendre en amateurs dans l'arène & de s'improviser assassins. Mais, par bonheur pour eux — & par malheur pour l'Humanité sans cesse outragée & attriflée par ces crimes -:- les criminels ne manquent jamais; quand on croît qu'il n'y en a plus, il y en a encore; Poncet succède à DumoUard, & Serreau à Poncet; V Abbaye de Monte-à'Regret ne chôme pas faute de moines : il y en a toujours un sur la planche — à bascule.
Quand on apprit par la ville & par les faubourgs le double meurtre de la forêt de Meudon, une femme noyée, une autre femme assommée, on frissonna, — &., dans le frisson des Parisiens & des Parisiennes, il y eut autant de plaisir secret que de terreui* avouée. Encore un
crime! où donc se ré ugîer pour mettre sa vie à Tabri du couteau?... Encore un criminel! enfin cela va nous chjinger des bergerades musquées d^Arsène Houssaye & des idylles ariftocratiques de Louis Énault!...
Et quand on sut que le meurtrier était enfin arrêté, on respira : TafteUr ne manquant plus au drame, le drame allait pouvoir se jouer, au lieu de relier dans les cartons du Direfteur de la Police. On ne se contenta pas de cette nouvelle, rassurante à tant de titres pourtant : on exigea des détails que les journaux judiciaires s'empressèrent de donner, &, après les journaux judiciaires , les autres journaux parisiens, désireux de plaire à leurs le£leurs en leur servant une littérature de leur goût. Ce fut ainsi qu'on apprit que l'assassin s'appelait Jean G^eurderoy, qu'il avait trente-cinq ans, qu'il était né à Paris, qu^il était ur\ peu chauve, qu'il avait la barbe rouge & les yeux verts , — particularités que relevèrent avec soin les gens qui croient à l'influence des milieux & à celle de la couleur du poil & des yeux. Né à Paris : milieu corrompu, école du vice, gymnase du crime. Calvitie précoce: signe de passions ardentes. Barbe rousse : signe de méchanceté. Yeux verts : signe de duplicité, de félinerie, — les yeux des chats, ces tigres réduits par le procédé-CoUas... Et puis, comme great attraâion, il y avait eh-
core le mj^ère entourant la vie du meurtrier qui, quoique pauvre, semblait appartenir par son éducation aux classes élevées de la société. Les ledeurs plébéiens se réjouissaient d'avance à la pensée du châtiment qui allait frapper ce criminel diftingué en pleine nuque, comme un criminel vulgaire, & prouver ainsi que toutes les têtes sont égales devant le couperet de Charlot... Les leéleurs plébéiens se réjouissaient — & les ledeurs bourgeois avaient des haut-decœur en songeant qu'un des leurs , un homme de leur monde, avait pu oublier à ce point ce qu'il leur devait & se devait à lui-même...
L'affaire Cœurderqy promettait, comme on voit.
Une seule chose chiffonnait le public des deux camps & des deux sexes, les plébéiens & les bourgeois, les petits & les grands, les hommes & les femmes : l'accusé persiflait à se renfermer dans un mutisme absolu. Ne pas se défendre était sa manière de se défendre , — manière assurément fort originale, mais encore plus embarrassante pour la Juftice qui a besoin d'être aidée par le coupable lui-même dans la recherche de sa culpabilité, & qui ne peut se décider à le frapper que lorsqu'il a avoué qu'il méritait de l'être. Or, Jean Cœurderoy reliait muet comme la tombe où était déjà une de ses vidimes', à tout ce qu'on lui disait, à tout ce qu'on
lui demandait, il répondait par une attitude farouche, par des regards de sauvage lié au poteau de ses vainqueurs. C'eft dans ces momentslà & à propos de ces criminels endurcis-là que certaines bonnes âmes, impatientes d'apprendre ce qu'on refuse de leur dire, marmottent entre leurs dents : «r Ah ! si Louis XVI n'avait pas aboli la torture!... »
Si Louis XVI n'avait pas aboli la torture, il serait encore sur le trône — à cent douze ans , — n'eft-ce pas, bonnes âmes? C'eft cette première concession-là, faite aux goûts sanguinaires de son peuple, qui l'a fatalement conduit à faire les autres — jusqu'à celle de sa tête !
Mais, la torture étant abolie depuis le roiserrurier, on ne pouvait appliquer à l'assassin de la Borgnotte d'autre quellion que des questions, & comme on ne les lui épargnait pas, certes, il devait beaucoup souffrir. Jean souffrait en effet, — mais d'autre chose, d'une seule chose, non pas de se voir emprisonné, sous le coup d'une accusation capitale, mais seulement, exclusivement, & horriblement, de la mort de son enfant & de celle de la Borgnotte, se reprochant à chaque minute de n'avoir pas voulu sauver l'une & de n'avoir pas su sauver l'autre. Mortes toutes deux, les deux seules créatures qu'il aimât & dont il fût aimé; mortes par lui & pour lui ! Cette pensïe lui déchirait le cœur &
lui brûlait Tesprit : il se sentait en horreur à lui-même, &, s'il eût eu les mains libres au lieu de les avoir enchaînées, il se fût châtié cruellement & résolument, afin d'en finir avec ses remords en en finissant avec la vie... Pauvre homme ! qui se reprochait comme un crime de n'avoir été ni assez père, ni assez amant, & qui pourtant avait usé ses entrailles à- force d'amour!...
Malgré le silence obftiné de Cœurderoy, son procès s'inftruisait lentement, & le jour du débat solennel en cour d'assises approchait. De nombreux témoins avaient été entendus, qui tous avaient confirmé l'accusation. Cœurderoy dédaignait de se défendre, mais les preuves ne dédaignaient pas de s'accumuler, terribles, contre lui. Les dépositions étaient nombreuses, toutes étaient accablantes; elle ne concluaient pas, mais on concluait pour elles. Ainsi, le restaurateur de Meudon avait déclaré que Jean s'était échappé comme un fou, vers sept heures du soir, de la salle où il riait avec ses amis, êc s'était dirigé vers la forêt, d'où il n'était pas revenu. D'un autre côté, la jeune fille qui était venue l'avertir, ChiflFonnette , avait été aélivement recherchée par la police, & il avait bien fallu qu'elle vînt dire ce qu'elle savait, — & ce qu'elle savait était d'une gravité extrême, surtout en présence du silence de Cœurderoy. Puis
il y avait deux ou trois habitants de la rue des Princes, des promeneurs que Jean n'avait pas rencontrés, mais qui affirmaient avoir rencontré >ean, les vêtements en désordre, le visage livide, fuyant comme fuit Gaïn dans le tableau de Girodet-Trioson. Enfin un concours accablant de circonflances accusatrices !
Paris attendait avec impatience la première représentation de Jean Cœurderofy drame à grand speftacle, myflérieux & sanglant à la façon des lugubres fantaisies de (baignez & Pixérécourt, qui devait être prochainement joué en Cour d'Assises. Paris attendait, & ceux qui, par leurs relations d'amitié ou de parenté, tenaient à une robe noire ou rouge quelconque, intriguaient auprès d'elle afin d'obtenir une entrée , flalle ou tabouret, pour ce grand jour. Grâce aux indiscrétions des avocats flagiaires, ces échotiers de la Basoche, on était au courant des péripéties préliminaires de l'affaire, — le prologue' du drame, jouéd^ns les coulisses du Palais-de-Juflice; on savait ce qui se disait ou faisait, soit dans la cellule de Mazas, où avait été écroué Jean, soit dans le cabinet du juge d'inflruftion, où il avait été appelé plusieurs fois, &^la dernière fois aussi inutilement que la première, puisqu'il avait toujours refusé de répondre, — mutisme qui, par parenthèse, aggravait pour tout le monde son crime & éloignait
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de lui toute commisération, t II ne veut pas parler de peur de se compromettre davantage.
C'eft un malin ! » déclaraient les échotiers de la Basoche. Et le public de répéter : t C'eft un malin ! » Malin ^ ici, signifiait gredin : même rime & même raison, — toutes deux fort riches. Quelques gens sensés, clairsemés, proteftaient cependant contre cette interprétation de la façon la plus simple & la plus logique, en disant : « S'il n'a rien à avouer, pourquoi parlerait-il?...» Mais les avocats ftagiaires n'entendaient pas de cette oreille-là, eux, & ils répliquaient : « Même quand on n'a rien à dire, on doit toujours dire quelque chose. » Une tradition de la Basoche !
C'eft ainsi qu'on apprit successivement que le juge d'inftruftion saisi de l'affaire Cœurderoy avait fait son rapport à la Chambre du Conseil, que les pièces d'inftruftion & de conviftion, avec les procès-verbaux y annexés, avaient été transmises au procureur impérial, qui^ les avait transmises à son tour au procureur général, lequel avait ordonné le renvoi aux assises du prévenu, devenu accusé, & qu'enfin la cause, inscrite au rôle , allait être appelée !
Paris tressaillit d'aise à cette nouvelle. Le rideau allait se lever sur Jean Cœurderoy^ ou V Assassin du bois de Meudon !