COMBATTRE SE DÉCIDE A LE SAUVER
C'était un samedi. Il pleuvait à torrents, avec un vent à décorner tous les George Dandin de la capitale. Un temps à refter chez .soi , auprès du feu, les pieds sur les chenets, écoutant gronder l'orage & siffler la tempête, & riant des pauvres diables forcés, à cette heure-là, de barboter comme des canards dans la boue spéciale dont on doit l'invention à l'Ecossais Mac- Adam & dont nous devons Timportation à je ne sais plus quel ingénieur anglomane. t II pleut, disait Péthion il y a soixante-dix ans ; il pleut : le peuple ne se battra pas aujourd'hui. » Il pleut, aurait-on pu dire le jour du procès de Cœurde-
roy, il pleut : personne ne viendra au Palais-de- Juhice.
Ceux qui auraient dit cela auraient prouvé qu'ils ne connaissaient pas les Parisiens — & encore moins les Parisiennes. Quelque temps • qu'il fasse, vent ou grêle, glace ou neige, soleil ou pluie, ils sortent quand ils ont résolu de sortir pour s'amuser ou se procurer une émotion : le temps ne fait rien à l'affaire ! D'ailleurs, les Parisiens & les Parisiennes qui, par faveur spéciale, avaient obtenu une place à la Cour d'assises, ce jour-là, n'appartenaient pas au petit monde, à cette classe de petites gens qui s'imaginent que les pieds ont été donnés à l'homme pour marcher : ils avaient tous leurs voitures, carrosses, fiacres ou remises, qui, longtemps avant l'ouverture de l'audience, les amenaient rue de la Barillerie, devant le monument de Jacques de Brosse.
A onze heures moins un quart du matin, les portes de la Cour d'assises furent ouvertes au public privilégié muni dç billets & au public populaire muni seulement de patience, *- le premier plus nombreux que le second, déjà excessif. Il y a toujours foule devant les cages des lions, & Içs voyous sont aussi sportsmen que les belles dames & les beaux messieurs, — plus friands même de ce sport sauvage. Et, à ce propos, on me permettra de regretter, avec
tous les bons esprits, cette publicité donnée au^i débats judiciaires, ces portes grandes ouvertes quand elles devraient être au contraire hermétiquement closes. Ce n'eft pas seulement dans les affaires de viol que le huis clos devrait être ordonné, — car le vol & le meurtre outragent autant, davantage souvent, la morale publique & les bonnes mœurs. Les purs, qui suspedent la Juftice parce qu'elle eft représentée par des juges, c'ell-à-dire des hommes, vont crier ; « Le grand jour ! la lumière ! l'examen ! le con-r trôle ! j> Moi, qui ai le respeft des juges parce que je respeéle la Juftice, & qui sais quels dangers entraîne avec soi la publicité, quels périls graves courent la Pudeur &. la Moralité des spectateurs appelés à ces représentations tragiques, je m'écrie : « L'ombre, plutôt] Les ténèbres sur ces myftères ! La nuit sur ces hontes ! » Les Lacédémoniens, peuple sage, fouettaient leurs enfants devant l'autel de Diane pour les accoutumer à la douleur ; mais ils se seraient bien gardés de les envoyer à la Cour d'assises pour y apprendre, avec l'argot du bagne, les chemins qu'on prend pour le mériter!...
Donc, publicité à part, à onze heures moins un quart, les portes de la salle furent ouvertes, & le public entra & se plaça comme il put, assis les uns, debout les autres, & tous pressés & oppressés, se marchant sur les pieds, jouant des
coudes, confondant les haleines, concentrant les regards dans une même attente : celle de l'accusé.
Avant lui arriva la cour ; après la cour vinrent les jurés; après les Jurés parut Tavocat de Jean Gœurderoy, — une des gloires du barreau moderne. M* L*", dont l'entrée excita des rumeurs en sens contraire...
Gomme Jean Gœurderoy, fidèle à son syftème de mutisme, n'avait pas voulu même ouvrir la bouche pour désigner le défenseur de son choix, le président était sur le point de lui nommer un avocat d'office, lorsque était intervenu le célèbre M® L***, séduit par l'étrangeté de cette affaire, alléché par l'éclat nouveau qu'elle pouvait i^ire jaillir sur son nom — déjà fort reluisant.
M* L*** avait gagné ses éperons dans un procès criminel encore présent à toutes les mémoires, bien que 4es personnages, la viélime & rhéroïne en soient morts et enterrés depuis longtemps. Sa réputation, née ce jour-là, n'avait pas cessé depuis de grandir, &, en ce moment, elle était d'une belle taille. Quand les jeunes avocats, dans leurs conférences, avaient prononcé le nom de L***, ils croyaient avoir tout dit, — &, en effet, ils avaient beaucoup dit en peu de lettres. M* L*** aimait sa noble profession de défenseur de la veuve et de l'orphelin, il l'exerçait en artifte, presque fanati-
quement, plaidant pour plaider, parlant pour' parler, — se grisant avec sa salive, tantôt amère, & tantôt sucrée. Comme madame de Staël qui aurait si volontiers noyé tous ses amis pour avoir le plaisir de les pêcher à la ligne, il les eût accusés, lui, des crimes les plus invraisemblables, pour avoir la gloire de les faire acquitter.
Et, de fait, six fois au moins sur dix. M* L*** avait le bonheur de sauver ses clients, — bien plus heureux que lui , puisqu'ils conservaient sur leurs épaules une tête qu'ils considéraient comme précieuse & que, au contraire, le procureur impérial avait jugée digne d'être jetée au panier de Sanson. Puissance de l'éloquence ! Myftères de l'art du bien dire ! M* L*** parlait bien & il parlait longtemps, & si parfois il était prolixe, diffus, déclamatoire, le plus souvent aussi il trouvait, comme Périclès, des mots saisissants, aigus, entraînants, lumineux, — éclairs pour la conscience des jurés, qui en étaient éblouis, — flammes pour le cœur de l'accusé, qui en était réchauffé, — aiguillon pour l'esprit des speftateurs, qui, de cette façon, ne pouvaient plus les oublier, non plus que celui qui les avait trouvés...
J'ai dit que son entrée dans la salle avait été saluée par des rumeurs en sens contraire : on a compris pourquoi. Du moment que l'éloquence
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de M* L*** pouvait sauver la tête de Cœurderoy, on ne la verrait pas tomber, & il y avait dans l'ombre de la foule, des hommes à faces bestiales, gibier de Cayenne — aller ou retour — vqnus là uniquement pour prendre la mesure du courage que Taccusé était deftiné à montrer sur réchafaud. D'où, à côté des murmures approbateurs, les grognements improbateurs...
Charmante humanité !
Cœurderoy tardait à paraître, mais enfin, à on^e heures, au milieu du silence général, il fut introduit dans la salle d'audience & conduit à son banc par' trois gendarmes, un à droite, un autre à gauche, & un troisième derrière lui, pour réfréner toute velléité d'évasion ou de violences. Mais le pauvre Jean songeait bien à cela, vraiment ! Pâle, la barbe longue, les yeux fixés obftinément devant lui, agrandis par la fièvre & par une sorte de folie contenue, il ressemblait plus à un somnambule qu'à un homme terrifié par l'appareil toujours imposant dç la Juftice.
— Ceft pas un crâneur, tout de même ! dit un voyou à son voisin. Eft-il pâle ! Il en efl: bleu comme du roquefort ! Ça me rappellç celui que j'ai vu tout à J'heure en venant dans la boîte aux claqués,,. Va donc te faire çnterrer, nwn homme, va donc !..,
— Silence! cria la voix de l'huissier de service.
Le grand et te petit trottoir 287
— Eft-il ser... impie, cet huissier ! il crie plus fort que moi, avec son silence! fit judicieusement observer le voyou.
Le président demanda a Taccusè, selon la formule ordinaire, ses nom, J>rénoms ^ qualités : Jean ne répondit rien, n'ayant rien entendu — parce qu'il n'avait rien écouté. Il regardait toujours vaguement devant lui, comme on regarde en rêve, sans voir.
L'un des gendarmes commis à sa garde, lui frappant doucement sur l'épaule, lui dit d'une voix douce aussi :
— L'ami, M. le président vous fait celui de vous demander vos qualités, prénoms & nom,..
Cœurderoy tressaillit : il venait d'apercevoir et de reconnaître, sur une table placée aux pieds de la cour, à quelques pas de luî, parmi les pièces à conviâion, une robe de soie grisperle, un bonnet de blonde garni de rubans de taffetas blanc & une paire de bottines de taffetas gris, — le tout maculé de boue & de sang.
— Pauvre Borgnotte ! murmura-t-il douloureusement.
C'était la première parole qui luî échappait depuis son arreftation. Rip van Winkles, ce personnage singulier du conte de Washington Irving, avait dormi pendant tout le temps de la guerre de l'Indépendance & ne s'était réveillé qu'après la conftitution des Etats-Unis, — dix
2S8 Le grand et le petit trottoir
ans. Jean GBurderoy semblait avoir dormi depuis deux mois & demi, — dix semaines. Après ce souvenir consacré à la Borgnotte, il tourna les yeux vers le fond de la salle, étonné de ce qu'il voyait, ne s'expliquant pas sa présence ni celle de ce public curieux dont les mille regards se croisaient comme des épées avec les siens.
Le président profita de cette lueur d'attention pour répéter sa queftion traditionnelle :
— Accusé, quels sont vos nom, prénoms & qualités ?
— Monsieur, murmura doucement Jean, à quel cimetière a-t-on conduit ma fille? Je vous en supplie, dites-le-moi !... A-t-on pris soin d'elle, la pauvre chère âme? Parce vilain temps de brouillard, elle doit avoir froid dans sa petite bière !... Où eft-elle, monsieur?... Où Tat-on mise?... J'ai le droit de le savoir, puisque je suis son père!... Il faut bien que je le sache, pour aller pleurer sur elle... & lui demander pardon de Tavoir laissée mourir ainsi toute seule, sans partir avec elle...
— Ah ! torototo ! dit le voyou qui avait précédemment pris la parole pour exprimer son opinion sur l'attitude de l'accusé. Torototo! Toi, tu fais l'âne pour avoir du son ! Ah ! c'eft moi, à la place dtsjurfSy qui ne couperais pas dans ce pont-là, non !
— Accusé, reprit le président avec douceur,
je vous ai demandé vos nom, prénoms & qualités : il faut me répondre. Nous savons qu'au moment de votre arreftation, vous veniez de perdre votre enfant, une petite fille, je crois...
— Oui, monsieur, un ange ! répondit Jean en faisant tous ses efforts pour ne pas pleurer.
— Nous tenons compte de votre légitime douleur , poursuivit le président ; mais nous n'oublions pas, & il ne faut pas que vous Poubliiez vous-même, que vous êtes amené ici pour répondre à une double accusation de meurtre... Dans votre intérêt, je vous engage à sortir du déplorable syftème de défense dans lequel vous avez cru devoir vous renfermer jusqu'ici & qui a étrangement, fâcheusement entravé la marche de votre affaire... Messieurs les jurés ne demandent qu'à être convaincus de votre innocence, j'en sui^ certain ; mais il faut les aider vousmême, il faut obéir aux exigences judiciaires, vous prêter aux formalités obligatoires... Vous avez refusé de parler jusqu'ici, & l'affaire a dû s'inftruire sans vous... Si vous voulez que la lumière se fasse sur le crime qu'on vous reproche, n'épaississez pas les ténèbres autour de vous...
— En met-on de ces gants pour lui parler !
en met-on ! murmura l'orateur des voyous en haussant les épaules. On voit bien qu'il s'agit d'un habit !... Si c'était une blouse, on n'irait
pas par quatre cheniins... Tu ne veux pas répondre ? Vlan ! retourne à Mazas, mon homme!
va te dérouiller la langue !... Oh ! la ! la! De la bourrache, quoi!...
— Silence ! fit la voix aigrelette de Thuissier de service.
— Monsieur, répondit lentement Cœurderoy, je vous prie de m'excuser :,je sors d'un rêve affreux, dont le réveil me semble plus horrible encore... Je ne suis pas fou, mais il s'en faut de peu que je ne le devienne... La perte de ma fille a entraîné la perte de ma raison... Je profite d'une lueur de lucidité pour comprendre... Je suis entre deux gendarmes, syr le banc des Voleurs & des assassins, en face de jurés, en présence d'avocats, sous les regards de la foule... Il paraît que je suis coupable de quelque chose ?... Sans doute, sans doute, bien coupable! plus coupable que vous .ne le croyez, mais autrement que vous ne le supposez... Vous m'interrogez, je vais vous répondre... Je m'appelle Jean Cœurderoy, je suis né à Paris, j'ai trentecinq ans & je suis licencié es lettres... voilà! Si vous avez d'autres queftions à faire, hâtez-vous ; le souvenir de mon enfant mort m'obsède, me ronge le cœur & la cervelle ; je m'abîme dans ce souvenir !...
— Nous aurons d'autres queftions à vous adresser, mais elles viendront à leur ordre, re-
prit le président. Pour l'inftant, vous allez entendre Taé^e d'accusation qui vous concerne, Se dont le greffier va donner ledure à haute voix.
Jean Cœurderoj, qui était refté jusque-là debout, se rassit, résigné, 8c se cacha la tête dans ses deux mains pendant que le greffier lisait le long procès-verbal, signé du procureur impérial, en conséquence duquel ledit Jean Cœurderoy était accusé :
1^ D'avoir, en juin 1861, dans la commune de Meudon, volontairement & avec préméditation, commis un homicide sur la personne de la fille Annette Fourdinois, dite la Borgnotte;
2° De s'être, à la même époque & au même lieu, rendu coupable d'une tentative de meurtre sur la personne de la dame Louise Cœurderoy, sa femme, tentative qui n'avait manqué ^son effet que par suite de circonftances indépendantes de la volonté de son auteur :
Crimes prévus & punis par les articles 295, 296 & 3o2 du Code pénal.
Ce terrible article 3o2j effroi de tous les criminels, ne fit- pas même sourciller Cœurderoy, perdu qu'il était dans ^un monde de pensées douloureuses. En cet infiant ses yeux étaient trop occupés à revoir les mille détails de son passé pour qu'il pût apercevoir au-dessus de sa tête
le fil rouge au bout duquel pendait le siniftre couperet de Monsieur de Paris.
On procéda alors à l'appel des témoins, que le public regarda avec assez d'indifférence défiler devant lui à mesure qu'ils entraient dans la salle qui leur était réservée. Ce n'était pas le garde champêtre de Meudon, les laveuses de l'ermitage de Villebon, les servantes du reftau-» rant Dumoulin, qui pouvaient l'intéresser. C'eft à peine si ChifFonnette, pourtant jeune, jolie, attrayante dans son petit coftume de grisette d'opéra-comique, parvint à exciter quelques Oh ! ou quelques Ah ! On s'attendait à mieux ; on s'attendait à l'apparition de l'une des victimes, « échappée par miracle au poignard de l'assassin, » — l'apparition de Banquo, avec son cercle rouge au cou : on attendait madame Cceurderoy, qui s'était portée partie civile, & que représentait à l'audience une autre célébrité, M« J. F***, le rival de M* L***!
— Pourvu qu'elle vienne! murmurait -on fiévreusement.
Cela promettait d'être, en effet, un spe6lacle fort émouvant que celui de la viftime mise de nouveau en présence .de son nieurtrier, de la femme en présence du mari, l'une libre & l'autre prisonnier, — séparés seulement tous deux par une frêle barrière en bois ! Qu'allait dire la viétime? Quelle attitude allait avoir le bourreau?
Enfin, le nom de madame Louise Cœurderoy fut appelé par Taudiencier, &, au milieu du silence religieux de l'auditoire, on entendit résonner le frou-frou d'une robe de soie. C'était Impéria qui se présentait devant la Juftice humaine en longs vêtements de deuil — qui lui allaient comme des vêtements de fête.
Un long frémissement parcourut toute la salle.
— Gela chauffe ! dit le Gavroche du fond aux voyous ses voisins. Gela chauffe ! Ouvrons nos ouïes... G'eft une menesse chouettarde, tout de même ! ajouta-t-il d'un air de connaisseur, au moment où Louise , arrivée au milieu du prétoire, relevait son voile comme Phryné devant l'Aréopage, mais moins nue que la célèbre courtisane qui servit de modèle à Praxitèle pour ses ftatues de Vénus.
— Silence! fit la voix acidulée de l'audiencier.
— Huissier, dit le président, veillez à ce que personne ne trouble l'audience & faîtes expulser les perturbateurs... Je rappellerai au public, à cette occasion , que toute marque d'approbation ou d'improbation eft sévèrement interdite comme attentatoire au resped dû à la Juftice. On oublie trop souvent qu'un tribunal n'eft pas une salle de speftacle & qu'il se débat dans cette enceinft* les intérêts les plus sacrés , ceux de la liberté & de la vie humaines.
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Le silence ne tarda pas à se rétablir. Les murmures se turent, mais les yeux parlèrent pour les lèvres & ne se résignèrent à se taire que lorsque Louise eut disparu dans la salle des témoins. Elle n'était plus là depuis longtemps que les voyous du fond en chuchotaient encore entr^ eux avec admiration.
Après le départ de la femme, l'interrogatoire du mari commença. Jean n'avait pas aperçu Louise, il n'avait même pas entendu sa voix, lorsqu'elle s'était avancée au milieu du prétoire pour répondre à l'appel de son nom : il ne releva la tête, qu'il avait tenue jusque-là baissée, qu'à la voix du président, bienveillante sous sa fer-? meté. Quoiqu'il ne comprît pas exaftement le sens des queftions qu'on lui adressait, quelques solutions de continuité s'étant faites dans ses souvenirs, Cœurderoy y répondit de son mieux, lentement^ avec des efforts évidents, avec des hésitations mal interprétées par la majorité du public. Comment interpréter autrement, d'ailleurs, ces réponses ambiguës, confuses, embarrassées, énigmatiques, dans lesquelles, tout à la fois, il s'accusait d'un crime qu'il n'avait pas commis Se se défendait d'avoir commis celui dont on l'accusait. A sa conscience il disait oui, au président il disait non : on devine l'imbroglio que cela devait amener! Mais ce fut surtout lorsqu'on en arriva à la prétendue tenta-
tive de meurtre feite par lui sur sa femme, que G«urderoy devint incohérent.
. — Je ne Tai pas tuée, dit-il sourdement & en s'animant par degrés au souffle de sa haine; je ne Pai pas tuée & je le regrette ! Ma fille vivrait peut-âtre encore! J'aurais purgé la terre d'un monftre...
— Accusé, interrompit vivement le président, je ne puis vous laisser plus longtemps continuer sur ce ton ! Ce n'eft pas assez d'avoir attenté à la vie de votre femme , de la compagne que la loi vous avait donné la mission de protéger, vous l'outragez encore & vous nous outragez, nous, vos juges & ses défenseurs, en manifestant avec cet odieux cynisme le regret de n'avoir pu niettre complètement à exécution votre abominable dessein!...
— Monsieur... reprit Cœurderoy, étonné de l'ijlidîgnation du président.
— Taisez-vous ! s'écria le magiftrat. Nous aU lon3 jsntendre les témoins... Messieurs les jurés apprécieront,..
La foule avait été diversement impressionnée par l'interrogatoire de l'accusé. Les gens qui ne s'en rapportent ni aux apparences ni aux mots hésitaient à croire à la culpabilité de cet homme dont le visage leur semblait plus ravagé par la douleur que par l'épouvante du châtiment, &
dont la voix, d'ailleurs, lorsqu'il repoussait Taccusation qui pesait sur sa tête, avait une énergie sur la sincérité de laquelle il n'y avait pas à • se méprendre. Les assassins, même les plus habiles, ont, malgré eux, sur eux, en eux, dans leurs yeux, dans leur voix, sur leurs lèvres, dans leurs geftes, dans les plis de leur face, dans les tressaillements de leurs muscles, un je ne sais quoi qui décèle le meurtre, — ce je né sais quoi que porte avec lui le boucher, même lorsqu'il n'eft plus à l'abattoir, même lorsqu'il s'eft lavé les mains &. débarbouillé le visage. Les aélions violentes laissent toujours après elles une sorte de trépidation que le corps conserve à son insu pendant plus ou moins de temps, & qui eft comme la répercussion, la répétition aifaiblie, de l'adion elle-même. Quand on sait lire, on comprend.
Mais la majorité des speftateurs, composée de ces gens qui ne voient que l'épiderme dés choses, que le vêtement des idées, & qui ne songent pas à regarder dessous , à approfondir, parce que cela sera un travail & que tout travail pour eux eft une fatigue, la majorité des speftateurs étaient convaincus de la parfaite culpabilité de Cœurderoy, — un pur coquin, suivant eux. Il y a longtemps que cela se passe ainsi, & que la foule voit avec ces lunettes, — depuis Jésus, dont elle réclama le supplice pour
sauver Barrabas , qui lui semblait moins coupable...
L'audition des premiers témoins appelés à prêter serment & à déposer, leur donna raison. Plus il en venait là, ayant juré devant le Chrift de dire la vérité, toute la vérité, rien que la vérité, & plus les charges s'accumulaient contre l'accusé.
— Il n'en mène pas large en ce moment, la barbe rousse! murmura l'orateur des voyous pour qui la gredinerie de Cœurderoy ne faisait pas un pli.
— Le fait eft que je ne voudrais pas être à sa place ! dit son voisin , qui était deftiné à venir s'y asseoir un jour ou l'autre.
-^ Silence! cria la voix sibilante de l'audiencier. *
Madame Louise Cœurderoy, appelée par l'huissier, paraissait en scène pour la seconde fois^ voile baissé d'abord, voile levé ensuite, éblouissante d'élégance, de grâce & de mélancolie, — non pas la Mélancolie d'Albert Durer, mais celle de Compte-Calixte, une adorable scabieuse !
Au moment où elle s'inclinait devant la Cour & devant les jurés, dont quelques-uns, fins connaisseurs, ne pouvaient s'empêcher de s'avouer entre eux que cela ferait une très-jolie veuve, un huissier s'approcha précipitcunment
d'elle & lui remit une lettre qu'on venait de lui faire passer du fond de la salle comme trèS'importante & très-pressée. Louise hésita à lire, & peut-être, si elle en eût demandé la permission au président, ne la lui eût-il pas accordée, car enfin la Cour d'assises n'eft p^s un lieu où Ton doive dépouiller sa correspondance; mais elle avait reconnu l'écriture de cette lettre : elle en brisa fiévreusement le cachet, l'ouvrit & lut ce qui suit ;
« S'il en eft temps encore^ sauve:{^le, ou je vous perds! Je suis dans mon lit y mourant des suites d'un coup d'épée que m'a donné l'un de vos amants, mais j'ai encore la force d'écrire, et si ce soir je n apprends pas la mise en liberté de Jean , demain le procureur impérial saura ce que j'ai été seul jusqu'ici à savoir. Faites vite, dans votre intérêt : nejete^ pas au bourreauy par un mensonge odieux, la tète d'un honnête homme dont je suis Vamiy cary à mon tour, je lui jetterais celle d'une drôlesse dont j'ai été la viâime et dont je veux cesser d'être la dupe.
« Adieu! Si l'on maudissait les femmes, je vous maudirais...
« Georges, »
Louise n'avait pas Ivi cette lettre ; ellç Tarait
bue — littéralement, puisque dçux minutes ^ftc^ il n'en reftait rien.
— Monsieur, dit-^Ue rapidement, comme une femme qui a hâte de décharger sa conscience du poids qui l'oppresse; monsieur, j'ai menti! Ce n'eft pas mon mari qui devrait être sur le banc des criminels, c'eft moi!... Je suis une miserable... Aveuglée par la jalousie, par la haine, j'ai osé..» Ah! le ciel m'en punit ^uellement... plus cruellement que vous ne pourriez le faire... Pardonnez-moi!... Et vous, Jean, ajouta-t^elle en se tournant vers Cœurderoy, pardonnez-moi aussi, pardonnez-moi surtout... J'ai été bien coupable, mais je me repens! Pardon! pardon!
pardon !
Toute l'assiftance était dans la ftupeur, les juges, les jurés, les gendarmes, les huissiers, les avocats, la foule. Cela ne s'était jamais vu !
— Un crâne cinquième a<3:e , tout de même ! murmura l'orateur des voyous.
En entendant la voix de sa femme, Jean avait tressailli & relevé la tête, & son visage s'était décomposé sous l'effet d'une passion qu'il ne pouvait maîtriser, Un éclair sanglant avait brillé dans ses yeux; il avait fait un mouvement comme pour s'élancer... Uç mépris l'avait retenu inunobile à sa place.
Louise en avait trop dit ou elle n'en avait pas dit assez, Vm fois sur la pente des aveux, il
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fallait s'y laisser glisser jusqu'au fond. Elle n'hésita pas ; elle raconta la scène de l'étang de Villebon, dont elle avait été le seul témoin; elle s'accusa sans mén.igement, donna une larme sincère à cette pauvre Borgnotte que ses méchantes paroles avaient poussée au suicide, &, venant à l'attentat dont elle s'était prétendue la viftime , elle n'omit rien de ce qui pouvait faire éclater aux yeux de tous l'innocence de son mari, calomnié par elle, par elle déshonoré!
La foule l'écoutait, haletante. Quand elle eut fini, des sanglots éclatèrent sur divers points de la salle, & une dame eut une attaque de nerfe.
— Une fière canaille , cette petite dame-là ! murmura le Gavroche en montrant le poing à Louise.
La CoUr se consultait du regard.
M« L*** comprit qu'il serait inutile de tirer son éloquence hors du fourreau. Il dit quelques paroles, déclarant s'en rapporter à la sagesse de la Cour. De son côté, le procureur impérial, suffisamment édifié, déclara abandonner l'accusation. Les Jurés n'eurent même pas à entrer dans la salle de leurs délibérations : l'affaire était jugée, le criminel disparaissant avec le crime.
Cœurderoy fut mis en liberté.
D'abord il n'entendit pas. L'air sombre, le sourire amer, il contemplait Louise, humblement profternée à quelques pas de lui, & cette
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contemplation absorbait ses pensées. Un gendarme dut lui frapper sur Fépaule pour le réveiller de son mauvais rêve.
— Hë ! Pami ! lui dit-il, vous êtes libre. . . vous pouvez vous en aller...
Et comme Jean ne s'en allait pas, le gendarme le poussa doucement par les épaules...
La foule s'écoula, vivement impressionnée par ce dénoûment inattendu qui allait faire le sujet de toutes les conversations parisiennes pendant un joujou deux.
Lorsque Jean fut dehors, étourdi par le grand air, ahuri par le brouhaha que faisaient autour de lui des flots de curieux, il faillit tomber. Il marchait sombre, farouche, d'un pas saccadé qui répondait bien aux hésitations de son esprit.
— Venez , Jean , lui dit à l'oreille une voix de femme, je vais vous conduire sur la tombe de Marie.
Le visage de Cœurderoy s'éclaira d'un rayon de joie,
— Ah ! merci ! merci ! murmura-t-il en embrassant Chiflfonnette, qui le regardait d'un air de respeftueuse pitié.
— Monsieur Jean, reprit timidement celle-ci, vous ne m'en voulez pas de ce que f ai dit contre vous?
— Où efl-ce? Vite! allons-y ! répondit Jean en entraînant sa compagne interdite.