MIS EN LIBERTÉ, VEUT ENCORE S'ÉVADER DE LA VIE
ET QUELS MOYENS d'ÉVASION IL EMPLOIE
Dans la soirée, après la fermeture du cime* tière Montmartre, Cœurderoy rentra chez lui en suivant les boulevards extérieurs, sans se préoccuper des passants dont quelques-uns, le reconnaissant, voulaient Tarrêter pour le féliciter de son acquittement. Le concierge de la Cité des Bains accourut pour lui remettre sa clef & lui serrer la main : il laissa la main, prit la clef & monta à sa chambre.
Tout s'y trouvait dans le désordre le plus lamentable. Les traces de la lutte désespérée que Jean avait soutenue contre les agents de police se voyaient partout, sur les meubles, sur le lit, ^ux chaises, aux rideaux, Un pillage |
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Mais Jean n'attachait désormais nul prix à ces misères. Avec Marie, tout était mort pour lui : il n'y avait plus que des débris & des cendre? autour de lui & en lui.
— Je n'ai plus rien à faire! murmqra-t-il avec une amertume profonde. Rien ! Rien, qu'à m'habiller chaque matin & à me déshabiller chaque soir, pour recommencer à chaque aube nouvelle & à chaque crépuscule nouveau le même jeu puéril qui ne vaut pas la chandelle qu'on dépense à le jouer... C'eft bête & cela m'ennuie ! Un métier d'écureuil ! Pouah !,,, Quand on s'ennuie quelque part, on s'en va,,* Je vais m'en aller... Attends-moi, chère petite Marie,., attends -moi !
Jean, qui s'était jeté en entrant sur le lit de sa fille, comme* pour y retrouver les derniers parfums de ce beau lys desséché par le vent de la Mort, Jean se releva avec un gefte plein d'une sombre résolution.
Avant de quitter sa chambre, cependant, il voulut donner un adieu, un dernier souvenir à Le Mayeur, au compagnon de sa jeunesse. Il chercha de l'encre, &, n'en trouvant pas, il écrivit au crayon sur un morceau de papier ra-^ massé par terre ;
« Cher vieux Georges, % / étais prisofiffier ^^$ hommes^ hs hor^mi
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m ont rendu à la liberté. Les hommes sont bien bons.
« Je suis prisonnier de la vie, je veux m'en évader j je m'en évaderai cette nuit. Tu sais ce que cela veut dire. Pas de phrases, des aâes. Majille ejl morte ^ je vais mourir.
< Avant de partir pour le pays de l'X, je te fais mes adieux en te demandant pardon & en f accordant le mien. Me comprends-tu ? Om\ car tu as deviné que j'avais deviné. Impéria valait Louise, puisque Louise c était Impéri a: Double coquifie ! Triple brute^ moi ! Je nai eu que ce que je méritais... Voilà pourquoi je me suis refusé à te voir dans ces derniers temps... Ce 7î était pas de la jalousie^ c'était autre chose qui y ressemblait — eJi plus laid. J'aurais rougi de te faire rougir devant moi, cher vieux compagnon de ma jeunesse! Pardonne-moi comme je te pardonne.
« Tai-je dit le véritable motif de ma résolution d'aujourd'hui? Oui, peut-être; peutêtre non. En tous cas^ le voici. Je méprise Louise à légal de la dernière des créatures du ruisseau, je la haisy j'en aï peur, je l'aime ! C'eji d'une jolie honte, nejl-ce pas? Quel bel artijle en infamies f aurais fait, si f avais vécu encore un peu! Je ne connais qu un pamphlétaire qui soit aussi lâche que moi... Mais je suis un. peu moins lâche que lui, puisque.
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après rn avoir souffleté sur les^deux joues^ je 7ne châtie de tous ces outrages connus ou inédits en me rayant du tableau des mortels en exercice. Je me suis Jugé & condamné à mort : Je sors pour me fusiller.,, .
« Pas au revoir y adieu ! Quand on sejl pusy il eji inutile de se revoir. L amitié a ceci de beau quelle ne survit pas aux amis. A notre rencontre dans la vallée de Josaphat^ ton ombre passera à côté de la mienne ^ns la reconnaître...
« Je souffre beaucoup^ beaucoup. J'ai le cœur en miettes... Le marteau à deux mains [Louise & Georges) a frappé dessus avec trop de brutalité... Je ne vous en' veux pas^ non ; mais Je ne me sens pas asse\ héroïque pour vous remercier...
« Va donc un de ces soirs au Palais-Royal^ quand on dojin^ra le Dompteur de pierrots, du nommé Théodore ; tu riras comme un bossu.
« JEAN CŒURDEROY. »
Puis il cacheta/ mit l'adresse, &, en sortant, sur le boulevard, jeta la lettre dans la première boîte venue.
Il était tard. Il monta vers les moulins de Montmartre de ce pas lourd, aveugle, de .'homme qui a résolu de se tuer & que rien ni
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personne ne pourra empêcher de le f^içe. Il redescendit vers la rue de TAbbaye, ^, après quelques secondes d'hésitation, s'engagea dans la rue des Dames> qui longe le mur du cime* tière du Nord, & qui, à cette heure-là, n'avait plus d'autres passants que lui. Tout en marchant du même pas lourd dont j'ai parlé, il regardait avec attention à droite & à gaucher à droite pour s'assurer qu'il n'était pas épié ; à gauche, pour tâcher de reconnaître une brèche au mur du cimetière, conftatée par lui quelques mois auparavant.
Cette brèche exiftait en effet en face du Cher min des grandes carrières, mais à peine visible. Ce fut la lanterne n^unicipale qui lui servit de point de repère. Il monta sur le chaperon du mur, se pencha un peu pour écouter, &, n'entendant rien, sauta sur la terre glaise détrempée par la pluie de la journée.
Le cimetière était silencieux, — mais de ce silence que rend plus profond & plus siniftre le voisinage des tombes. On n'entendait absolument rien, pas même le murmure le plus affaibli de la respiration de Paris, ce monftre qui fait tant de bruit pendant le jour. De temps en temps, le clapotement d'une goutte de pluie tombant d'une branche de cyprès sur la pierre, ou le froussement d'ailes d'un oiseau subitement réveillé. Un désert peuplé de morts !
Jean s'avança avec précaution, essayant de s'orienter 4ans l'obscurité des allées funéraires, seulement guidé par le miroitement des petites flaques d'eau & par l'éclat de certains monuments fraîchement sortis des mains du marbrier. Il s'avança lentement, l'oreille tendue, les yeux perçant le noir des sentiers, un peu inquiet sur le résqltat de se3 recherches. . Quand il eut dépassé le cimetière juif, il respira bruyamment commt un homme qui aurait perdu une pifte & qui la retrouverait tout à coup, au moment où il y compterait le moins. A partir de là, en effet, il marcha d'une allure plus sûre & d'un pas plus rapide. Bientôt, quittant brusquement la route carrossable, vers la droite, il s'engagea dans un lacis de petites ruelles d'un pied de large ménagées au milieu des tombes, — ces maisons qu'habitent des ombres, — & ne tarda pas à arriver à un endroit découvert, sans arbres, sans monuments, sans croix, sans entourages, & dont le sol paraissait fraîchement remué comme celui d'une tranchée : c'était la fosse commune. Un trou béant était là, attendant sa proie du lendemain, & s'il avait fait •jour, on aurait pu voir sa proie de la veille mal digérée, c'eft-à-dire un pan de la bière en sapin •.— la tête ou les pieds de quelque pauvre diable — que la pluie de la journée avait mis à découvert.
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Jean remonta lentement la tranchée où s'échelonnaient par ordre les trépassés de la dernière semaine, puis, ceux du dernier mois, puis ceux des mois précédents, & arriva à la tombe de Marie...
La tombe, c'eft-à-dire un petit entourage en bois peint en noir & une petite croix noire aussi, sur laquelle il y avait, grossièrement écrit au pinceau: <i Marie Cœiirderqy, i^' juillet 1861. Requiescat in pace^ » la formule la plus simple & la plus banale, — mais plus éloquente dans sa banalité que beaucoup d'inscriptions pompeuses, injurieuses pour la vérité & pour la syntaxe. Cet entourage, qui avait bel & bien coûté une huitaine de francs, la chère enfant le devait à la pitié de Chiffonnette, ainsi que la couronne de fleurs artificielles, maintenant souillée de terre, & le petit Jésus de plâtre, maintenant verdi par l'humidité, qui conftituaient l'unique poésie & l'unique ornement de cette sépulture élémentaire.
— Marie ! murmura Cœurderoy en s'agenouillant sur la glaise mouvante qui formait le sol naturel de cet endroit. Marie ! c'eft moi ! ton père ! ton vieux Jean ! Chère Marie ! Chère colombe envolée ! je ne te verrai donc plus ? Je ne t'entendrai donc plus ? Plus jamais ?. . . Que veuxtu qu'il devienne alors, ton vieux Jean? A quoi veux-tu qu'il s'intéresse désormais dans la vie.
puisque tu es morte ? Il fait nuit & froid pour moi, maintenant que tu t'es retirée de moi, cher soleil!... Ah ! Marie! Marie ! Marie! tu m'as quitté, toi aussi, comme, l'autre, l'adultère, la marâtre ! Tu m'as quitté ! Vous m'avez quitté toutes deux, toutes deux cruelles à votre façon, toi comme les anges qui punissent les athées, elle conune les démons qui se vengent des cœurs dévoués !... Ah ! que vous me faites souffrir toutes deux !...
11 s'arrêta, la gorge envahie par les sanglots. Quand il eut repris un peu de calme, il se releva lentement & tira de sa poche une cordelette de soie à laquelle il fit un nœud coulant & qu'il se passa autour du cou. Puis il se retourna pour s'assurer que l'arbre qu'il avait remarqué le matin en cet endroit, un arbre défeuillé, destiné à être abattu, y était bien encore. L'arbre était toujours à sa place, attendant la cognée. Jean allait en atteindre la maîtresse branche & y fixer l'extrémité de sa corde, lorsqu'une pensée subite lui traversant l'esprit, il redescendit en disant avec une sorte d'horreur :
— Ah ! pas devant elle ! pas devant elle ! la chère âme ! Elle n'a jamais vu de mon visage que ses sourires & ses risettes, je ne veux pas qu'elle en voie les grimaces & les convulsions ! . . . Non ! non'! mauvais père ! pas devant elle ! pas devant elle !... Oh !..,
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Et il s'enfiiit, épouvanté, glissant sur le sol humide, se heurtant aux tombes, comme poursuivi par quelque Euménide vengeresse.
Toute la nuit, il erra ainsi dans les funèbres Tuileries, sous les cyprès & sous les pins , cherchant un arbre où accrocher sa guenille mortelle — & n^en trouvant pas. Une âpre nuit pour le corps, une nuit lugubre pour Tâme. La pluie avait recommencé à tomber, fine, pénétrante, glaciale, &''Comme, voulant mourir respedueusement, Cœurderoy avait posé son chapeau sur l'entourage de Marie, il avait maintenant la tête nue, Teau, en tombant, semblait filtrer goutte à goutte dans son cerveau en ébullition — qu'elle ne tarda pas à éteindre.
Au matin, les oiseaux nichés sous les Ramures s'éveillèrent 8c, secouant leurs ailes, entonnèrent leurs chansons accoutumées, aussi peu soucieux du voisinage que s'ils eussent été perchés sur les arbres du Luxembourg. Alphonse Daudet a parlé des rossignols du cimetière, comme un poëte qu'il eftj sans en avoir entendu peut-être, mais devinant bien qu'on en doit entendre là comme datls le Jardin des Roses de son confirère persan Saadi : les rossignols ne dédaignent pas plus les cimetières que les autres endroits où ils sont assurés de l'impunité, où ils peuvent gazouiller en paix leurs licencieuses
chansons & bâtir sans crainte leurs nids éphémères.
Les oiseaux chantèrent, le soleil jeta sa pourpre sur le crêpe de la nuit, puis, par-dessus sa pourpre, sa robe lamêe d'or qui balaya de ses rayons traînants la fange des chemins, redevenus propres & secs. Jean frissonna d'un frisson étrange dans lequel il entrait une sorte de volupté grossière, — celle qu^on éprouve au sortir d'une maladie ou d'un péril ou l'on croyait succomber... Les inftindts de la Bête reprenaient le dessus chez lui: aussitôt qu'il crut pouvoir le faire sans être remarqué, il s'échappa du cimetière, gagna le boulevard extérieur & chercha des yeux un cabaret, car il avait grand'soif & grand'faim...
— Demain... murmura-t-il, comme sHl eût eu besoin d'une excuse envers lui-même, demain... il sera encore temps...
Demain ! C'eft l'excuse des impuissants^ des paresseux &. des lâches.