‹ Le grand et le petit trottoirChapitre 5 sur 31 · PAS LE BONHEUR · texte numérisé non relu

PAS LE BONHEUR

— Tu te rappelles mon oncle? commença Le Mayeur. C'était mon seul parent, ma seule famille. Où il allait, je devais aller. Un jour il s'avisa de voyager, lui qui était refté toute sa vie à Paris, sans même dépasser une seule fois le mur d'oftroi, & je le suivis au bout du monde, d'où je revins seul. Sa fortune n'était pas considérable, mais si j'avais été sage je m'en serais contenté.

— Mais tu n'étais pas sage & tu la dissipas, interrompit Cœurderoy en souriant. La sagesse eft une fleur qui ne pousse que sur les crânes

chauves, — la giroflée des >'ieillards!... Tu avais tous tes cheveux, tu étais jeune : naturellement tu devais être extravagant & dépenser ta fortune avec aussi peu de ménagement que ta vie... Chaque âge a ses traditions, qu'il ne faut pas déplacer : ce qui eft raisonnable à soixante ans serait ridicule à vingt ; ce qui eft excusable à vingt ans serait impardonnable à soixante... L'argent eft rond, c'eft pour rouler; le sang eft chaud, c'eft pour brûler. G)ntinue, mon cher Georges.

— Je mangeais donc mon héritage avunculaire avec les trente-deux dents que la nature m'a données & qu'elle ne m'a pas encore enlevées, reprit Le Mayeur ; j'y mis même tant d'appétit qu'un jour il ne refta plus rien sur le plat, c'eft-à-dire dans mon portefeuille... Je me trouvais précisément, le soir de ce jour-là, chez Bignon, en compagnie de jeunes fous comme moi, moins ruinés que moi, & de quelques folles chargées de les aider dans leurs prodigalités, parce que sans elles il y a des fortunes dont on ne verrait jamais la. fin... De superbes créatures inventées tout exprès pour ces fêtes des sens, pour ces soupers où sombre la raison, ou se jettent par la fenêtre, après boire, la vaisselle, l'argent, la pudeur, l'esprit & le refte, &, avec ce réfte, quelquefois, les femmes, cette autre vaisselle d'or dans laquelle ces prodi-

gués ont mangé cette manne divine qu'on appelle Pamour...

— L'amour eft une exsudation du cœur auquel on a fait une Incision, murmura Jean en matière d'aparté, pendant que son compagnon poursuivait :

— - Parmi ces femmes, cependant, une faisait exception, d'abord par sa beauté supérieure, étrange, ensuite par son attitude fière & dédaigneuse. A la fin du souper, comme je regardais vaguement çà & là, un peu attrifté du vide profond que je sentais en moi, je vis s'approcher cette femme dont j'avais remarqué & comme admiré, malgré moi, la noble physionomie & la fière attitude, qui semblaient protester contre sa présence dans une pareille réunion. — cf Je vous ai vu souvent, monsieur, me ditelle d'une voix charmeresse, en s'accoudant sur la table &en me regardant entre les deux yeux. ^ — Moi, madame, je vous ai souvent remarquée, lui répondis-je en m'inclinant. — C'eft ce que je voulais dire... Mais je voulais aussi ajouter quelque chose. Pendant que s'oublient ces folles & ces niais, si nous nous souvenions tous les deux?... — Nous souvenir? De quoi?

Mon passé eft tout rayé de pluie, riion présent est tout zébré d'éclairs; quant à mon avenir, il n'exifte pas, puisque je peux me brûler la cervelle en sortant d'ici... Ma vie manque d'inté-

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rêt & de gaieté : je ne veux pas vou§ la faire lire. — Ceft encore ce que je voulais dire, Georges. Et puisque vous pensez si bien pour tous les deux, continuez à penser tout haut.

Dites ce qu'il y a à cette heure dans ma cervelle ou dans mon cœur, à votre choix. — Impéria, répondis-je, je ne crains pas de vous répondre, parce que je vous ai devinée. Vous êtes une femme, &, à ce titre, je vous dois d'abord tout mon respeft. Vous avez souffert : je vous dois toute ma sympathie. Vous n'aimez plus, à votre âge : je vous dois toute mon admiration. Les hommes que voici méprisent profondément les femmes que voilà, & les femmes que voilà se moquent profondément des hommes que voici.

Ont-elles tort ? Ont-ils raison ? Cela ne m'occupe pas, & je ne veux pas m'en occuper. Je sais seulement que vous n'êtes pas une de ces femmes & que je ne suis pas un de ces hommes.

Leur moeurs & leurs sottises m'écœurent & me révoltent. Ils déteignent sur moi, & je sens parfois, à leur contaft, les ténèbres envahir mon cerveau, la glace envahir mon cœur.

J'ai peur, en vivant plus longtemps au milieu d'eux, d'arriver à haïr ce que j'ai si ardemment aimé jusqu'ici. Voilà pour moi... Quant à vous, Impéria, c'eft la même chose. Vous avez tout ce que j'ai... je me trompe, vous avez de plus que moi une beauté superbe

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& triomphante, qui remplacerait votre esprit si vous n'en aviez pas. . . A cause de votre beauté, de votre esprit, de votre cœur, de vos douleurs soupçonnées, je ne crains pas, au milieu d'une orgie, de vous parler tendrement, de vous tendre la main & de vous dire : Je t'aime, Impéria! je suis à toi!... »

— La situation . se corse ! murmura Cœurderoy en souriant.

Le Mayeur, qui s'était arrêté un inftant, reprit aussitôt :

— Impéria prit la main que je lui tendais, &, la baisant avec émotion : « Écoute, me dit-elle en se rapprochant tout à fait de moi, veux-tu que nous vivions ensemble ? Oh ! ne t'effarouche pas ! écoute-moi jusqu'au bout!... Tu es pauvre, & tu étais digne de naître roi ! Il faut que tu sois riche & célèbre ! Ton talent ne te suffit pas : je viendrai en aide à ton talent ! Je ferai de ma beauté un piédeftal à ton génie!... Me comprends-tu, Georges? Veux-tu que je m'explique ? Cela me coûterait un peu... Les mots sont obscènes, même lorsqu'ils ont à signifier des pensées chaftes... — Je t'ai comprise, Impéria, & j'accepte, lui répondis-je. — Ah ! enfin ! voilà un homme ! s'écria-t-elle joyeusement en me donnant un baiser qui me remuja, & que je lui rendis sur les lèvres & sur les yeux. — Ne soyez pas imprudent,

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Georges ! reprit-elle d'un ton sérieux & suppliant. Le jour où vous serez mon amant, je cesserai d'être ^otre amie. Vous êtes jeune & beau, je pourrai vous désirer, moi qui suis jeune & belle. Faites en sorte d'éloigner de mes lèvres ce calice de miel, qui serait bientôt un calice de fiel !... Buvons la vie dans le même verre, mais ne versons pas Tamour dans ce verre, de peur d'y trouver le dégoût... »

— Hum ! hum ! murmura de nouveau Cœurderoy, toujours souriant.

— Cette femme nous l'avait bien prédit, reprit Georges Le Mayeur. Elle était jeune, belle & ardente ; j'étais jeune & ardent aussi : six mois après, elle me haïssait !... Six mois après ces six mois-là, elle me fit chercher querelle par son amant, que je tuai dans un duel loyal, mais ridicule par ses causes. Alors, désespéré, désenchanté, jç m'embarquai sur un navire qui faisait voile pour Calcutta. . .

— Nous avons eu des aventures soeurs, cher fi:*ère de ma jeunesse ! s'écria Cceurd^oy. La

femme a joué un grand rôle dans notre vie

Pourquoi n'eft-ce pas la même! au moins j'aurais le droit de maudire Louise doublement, pour le mal qu'elle m'a fait & pour celui qu'elle t'a causé. Mais non ! c'était une autre, de la même graine qu'elle!... O misère! moi qui la croyais seule de son espèce, le monftre !

— Paris en a quelques-uns dans sa ménagerie ! répondit Georges en souriant amèrement.

— Pauvre -cher bon Georges ! Eft-ce que tu souffres encore de ce souvenir ? demanda Cœurderoy.

— Le cœur m'en meurt chaque fois que je pense à Impéria, bien que je ne l'aime plus depuis longtemps, répondit Le Mayeur.

— L'aurais-tu revue ?

— Tu l'as deviné, Jean. Je l'ai revue il y a deux heures, chez moi. . . *

— Chez toi?... Ah! mon pauvre Georges !

Mais que venait-elle donc faire chez toi, cette misérable?...

— Se faire tirer les cartes, répondit Le Mayeur en riant malgré lui.

— Plaît-il?..,. Comment?.... s'écria Jean, ahuri.

— C'eft vrai, je ne t'ai pas dit... Eh bien!

Jean, de même que tu es le vaudevillifte Théodore pour tout le monde, je. suis, moi, pour le même monde, Antonelli le sorcier !...

— Le fameux Antonelli de la rue de Douai ?

— Lui-même, mon cher Jean. On revient ordinairement millionnaire de Calcutta : moi j'en revenais pauvre comme au départ.;. Il fallait bien vivre, mais comment? J'avais tout ce qu'il fallait pour mourir de faim, c'eft-à-dire peu de goût pour les métiers que choisissent la plu-

part des hommes. Je ne pouvais êtte ni maçon ni banquier, je ne voulais être ni employé ni mouchard; J'étais Lindor, ma naissance était commune, mais je n'avais pas les vœux d'un simple bachelier... Plus j'étais gueux & plus j'étais difficile... Plus j'avais faim & plus j'étais délicat... Puisque la fièvre jaune m'avait respefté dans l'Inde, & les t^ugh^ aussi, & les tigres aussi, & tous les fléaux généralement quelconques qui font l'ornement de ce beau pays, c'eft que j'étais condamné à vivre. On a toujours le temps de se tuer, d'ailleurs... Mais, encore une fois, comment vivre ? De quel bois faire flèche? De quelle farine faire pain? Sur la foi des paroles encourageantes de l'Evangile :

« Cherchez & vous trouverez, » je cherchai pendant longtemps sans trouver ; mes bottes s'usèrent, & ma patience imita mes bottes, quoique plus solidement cousue qu'elles... L'Evangile m'avait trompé comme le premier venu -, il s'était même moqué de moi... Allez donc demander raison à l'Évangile !... D'ailleurs, j'avais autre chose à faire, puisque j'avais à faire fortune avec les propres ressources de mon cerveau battu de tant de fièvres... Un infl;ant, me rappelant que j'étais bachelier es lettres & même es sciences, & qu'on avait bien voulu quelquefois me reconnaître un peu d'esprit, , un peu d'imagination, un peu de verve, un peu de

ftyle, je songo^i à tirer parti de ces diflFérents ingrédients & à entrer en littérature...

— Ce qui n'eft pas précisément entrer en religion.

— Non, pas précisément, en effet Quelle

halle, mon cher Jean ! Des clameurs furibondes, des cris de paon poussés par tous ces geais qui ne vivent littérairement que d'emprunts à plume armée, car si les écrivains d'autrefois n'avaient jamais exiflé, les trois quarts des écrivains d'aujourd'hui n'exifteraient pas... Ah ! les braillards vaniteux, insolents & ignorants ! Au moins devraient-ils inscrire sur le fronton de leur halle le titre de certaine comédie de Shakespeare: Much ado about nothing! C'eft la seule inscription qui lui convienne...

— Tu es un singulier Pafloret, vieux Georges!

— Et un plus singulier homme de lettres encore, va ! Je n'étais qu'un écrivain bêtement honnête, bêtement candide, bêtement courageux, qui ha^issait le laid & le mal de toute l'énergie de son amour pour le bien & pour le beau, & qui croyait qu'en ce noble pays de France où l'on a le resped de Rabelais, de Voltaire & de Diderot, on pouvait parler haut & ferme, avec l'accent de la conscience indignée, de tant de folies honteuses, de tant de spectacles turpides, de tant de prévarications indé-

• centes, de tant de vilenies littéraires, — remuer, en un mot, le fumier social sans ameuter contre

sa fourche les clameurs des fétus remués!

Ah ! jobard que j'étais ! Et quel déplorable exemple j'allais donner là à mes confrères, scandalisés de tant de vertu dans un seul homme ! Au vide qui se fit' autour de moi, aux épigrammes dont on m'accabla, aux médisances que l'on me prodigua, je m'aperçus, un peu tard, que j'avais fait fausse route, qu'au lieu de charger mes caronades de mitraille, j aurais bien dû les remplir de dragées, &: qu'au lieu d'avoir la douce cruauté de Timon le misanthrope, j'aurais bien dû avoir l'impitoyable bienveillance de Darthenay... Ah! misère! à ce noble métier d'honnête écumeur de la mer parisienne, je ne gagnai rien — que des ennemis aussi nombreux que les galets de la plage du Havre, que les étoiles du ciel, que les amants de la... Rhodope du coin, que les banqueroutes de... Trimalchion, que les palinodies de... Cicéron, que les lâchetés de... Anytus, que les fourberies de... Scapin ! Une belle colleftion, en vérité ! & dont j'eusse volontiers fait cadeau au Musée de Rouen, pour l'enrichir...

— Au Musée Dupuytren, plutôt !

— Enfin, par suite de cet accès de don-quichottisme, dont personne ne m'avait su gré, — ma conscience exceptée, — j'étais désormais un

homme de lettres impossible à Paris, en France, à BatignoUes, en Picardie, en Belgique, partout l Toutes les revues mutaient fermées, fermés aussi tous les journaux... On ne saurait être plus lépreux!... La Bruyère avait bien raison de dire que la plupart des hommes emploient la première partie de leur vie à rendre l'autre misérable... Puisque Ton me renvoyait dans ma forêt natale hurler avec les loups, mes frères, je 'n'avais plus qu'une chose à faire pour refter au 'milieu des moutons, mes confrères : c'était de bêler comme eux, & même plus fort qu'eux ! C'était d'étonner ceux d'entre eux qui se piquent d'être le moins sujets à l'étonnement^ par l'onéluosité de mes jugements littéraires in artiftiques ! C'était de surpasser tous les darthenays de la presse parisienne par les phrases les plus melliflues, par le ftyle le plus laudatif, par la critique la plus émoUiente ! C'était de jeter aux orties ma plume de fer in de n'écrire désormais mes articles sur mes confrères les journaliftes & les vaudevilliftes qu'avec une plume d'oie, arrachée à l'aile de l'un d'eux ! C'était de la tremper, non dans de l'encre vitriolisée, mais dans du lait, dans de la crème même — fouettée ou non fouettée !

C'était de panacher ma copie^ non de fleurs de rhétorique, mais de fleurs de sureau ! C'était de rédiger, non plus un feuilleton, mais un Uniment !

— Feuilleton selon le Codex ! je vois cela d'ici ! Continue, Georges.

— Je n'aurais plus été amer, j'aurais été fade ! Je n'aurais plus été exaspérant, j'aurais été écœurant ! Je n'aurais plus fait trembler, j'aurais fait, suer ! « Embrassons-nous, Folleville! »

— Parfait ! Délicieux ! Divin ! Une ordonnance du dodeur Georges Le Mayeur, quoi !

— Mais non! non! mille fois non!* En songeant à cela le rouge me monta au visage, la honte m'étouffa, je me sentis des envies de me souffleter pour me rappeler au sentiment de ma propre dignité — outragée par moi ! Non ! me dis-je résolument ; je laisse à de plus habiles & à de moins dégoûtés ce métier de romain en chambre, d^applaudisseur quand même, de confrère aimable... Non! jamais ma bouche ne prendra le pli du sourire banal, un mensonge ! jamais ma plume le pli d'un éloge complaisant, un autre mensonge ! J'aime mieux être haï qu'aimé, être chêne altier que roseau servile, chien maigre & pelé sans collier que chien gras avec un carcan doré au cou & à l'esprit! J'aime mieux être mon propre maître sans rentes que le laquais des autres avec de gros gages : c'eft plus difficile, plus âpre — & plus noble ! Je refle Huron, puisqu'il paraît que je suis né en Huronie, &, comme tout sauvage qui se respefte,

je confesserai ma foi & clamerai ma pensée jusques sous le couteau à scalper de mes ennemis, les joyeux vainqueurs ! On ne marchande pas avec sa conscience: on lui obéit, coûte que coûte, lorsqu'elle' commande, & Ton meurt ensuite, tranquille & récompensé.

— Ah ! cher sauvage, que je t'aime ainsi !

s'écria Jean, enthousiasmé, en serrant avec énergie, par-dessus la table, les deux mains de son ami dont un gefte significatif, intraduisible, venait de compléter éloquemment le discours. Que je t'aime ainsi, loyal compagnon de ma vie passée ! Comme tu as bien fait de tourner ainsi le dos à cette légion emplumée, si affamée de gloire, de gloriole plutôt, qu'elle la ramasse partout où elle traîne, même dans le fumier, même dans la boue!... Bon courage, mes petits messieurs de lettres! barbotez à votre aise! crottez-vous, déchirez-vous, blessez-vous, cassez-vous les reins à courir après cette drôlesse que vous appelez la Gloire & qui s'appelle d'un autre nom ! Quand la gloire sera assez bonne fille pour se donner au lieu de se vendre, comme elle le fait depuis si longtemps, je verrai ! . . . D'ici là, pas plus que toi, mon Georges, je ne m'aviserai jamais de l'acheter : elle coûte trop cher, & son jeu ne vaut pas notre chandelle, c'eft-à-dire nos veilles, nos sueurs, nos larmes, nos souffrances ! Je lui préfère ce verre de beaujolais : c'efl; franc au moins, c'eft

sincère, c'eft bon, cela réchauffe, cela ragaillardit, — & cela ne coûte que vingt sous le litre !... Maintenant, mon ami, il te relie à m'apprendre comment d'homme de lettres tu devins sorcier, de bachelier diseur de bonne aventure, d'amant des Muses ami des aftres, & de Georges Tinconnu Antonelli le fameux !...

— Je me dis alors, en mon mépris de tout & de tous, qu'il y avait de vieilles choses qui étaient encore nouvelles, comme la crédulité & la curiosité humaines, & qu'on pouvait encore espérer traire de l'or de ces deux bonnes vaches à lait... ,

— Oui, les pépins de la pomme mangée par madame Eve ne sont pas tombés sur une terre ingrate!... D'autres pommiers ont repoussé de par le monde, une incommensurable Normandie peuplée de Normands en habit noir & de Normandes en crinoline rouge qui ont appétit de savoir, qui veulent mordre dans ce fruit plein de

cendres, au risque de s'y casser les dents

Continue, Georges.

— Je commençai aussitôt mes expériences in anima vili^ sur de grossières cervelles, avant de les tenter sur des cervelles délicates... Je me fis le Moreau des bals champêtres, la Lenormant mâle des fêtes publiques... Je n'avais plus de préjugés désormais... A quoi bon?... Quand j'ai vu que mes billevesées vaticinatrices, que

mes bourdes prophétiques prenaient avec cette déplorable facilité, j'ai osé davantage, & j'ai loué, rue de Douai, un appartement splendide, comme n'en eurent jamais les sibylles antiques ou modernes, ni Déiphobé aimée d'Apollon, ni Artémis qui prédisait à Delphes, ni Euryphile qui prédisait à Samos, ni Albunée qui prédisait à Tibur, ni Marmessa qui prédisait à Troie, ni Mlle Lenormand qui prédisait à Paris, & où je n'ai plus voulu prédire l'avenir & révéler le passé qu'à des gens qui avaient de quoi payer... Voilà trois ans que j'exerce sous le nom italien d'Antonelli Scavec une barbe blanche poftiche... La moitié de Paris, hommes & femmes, a passé par mon salon & par ma caisse... Dans deux ou trois ans, je serai tout à fait riche, & je me retirerai du commerce... J'ai acheté l'année dernière, sur les bords de l'Oise, à deux pas de la forêt de Chantilly, un petit domaine où je m'enterrerai vivant avec toi & Marie, si tu y consens... J'enmènerai la mère Ursule, une vieille brave femme que le hasard m'a fait rencontrer à mon retour à Paris, & qui m'eft dévouée comme un caniche... Elle élèvera Marie... que nous marierons à quelque honnête homme de fermier, si la race n'en eft pas trop perdue... &^ à voir leur bonheur, nous serons heureux tous deux, mon vieux Jean, comme au temps où nous allions gaminer ensemble aux alentours du Panthéon

6o Le grand et le petit trottoir

ou rêver dans les allées de la Pépinière... Cela te dit-il?

— Tu es un brave cœur, cher Georges ! répondit Jean, ému de cette offre fraternellement faite, simplement, tranquillement, comme il convient aux offres sincères. Maintenant, ajouta-t-il en se levant, allons un peu nous dégourdir les jambes à la recherche de la Borgnotte, à qui je veux confier cette chère enfant qui nous gênerait dans notre excursion au Paillasson doré.

Georges &: Jean quittèrent la gloriette où ils étaient si bien, & s'en allèrent, suivis de Marie, vers le boulevard des Martyrs.

— Père, voilà maman Borgnotte! s'écria tout à coup Tenfatit, au moment où tous trois débouchaient de la petite rue Royale.

— En effet, c'efl Trépignette, dit G^eurderoy à son ami.

Une jeune femme d'une vingtaine d'années, fraîche & jolie, malgré le léger ftrabisme dont elle était alBBigée, venait en sautillant vers eux. Elle portait une robe d'indienne, un tablier de soie noire à poches, un petit caraco d'Orléans, in un bonnet dont la blancheur tranchait agréablement avec le noir de l'opulente chevelure qu'il avait la prétention, mal juftifiée, d'envelopper. Elle avait aperçu Marie & était accourue ; mais, en apercevant Le Mayeur, elle s'arrêta, confuse & rougissante comme une jeune fille.

Le grand et le petit trottoir 6f

— rJean... Monsieur Jean... murmura-t-elle, en faisant une révérence gauche qui ne manquait pas de grâce.

Georges avait souri en l'apercevant.

— Appelle-moi baron, pendant que tu y es !

dit Cœurderoy, riant de Tembarras de sa maîtresse. Chère bête, va! ajouta-t-il d'un ton amical. Ne pourras-tu donc jamais ta défaire de cette ridicule timidité devant les hommes? Tu ' rougis encore, à ton âge ! Comprends-tu cela, Georges? elle rougit encore comme si...

' La Borgnotte, pour se donner une contenance, embrassait la petite Marie avec une tendresse qui ne lui coûtait pas le moindre effort, & la petite Marie lui rendait ses caresses sans les compter.

— Emmène Marie, reprit Cœurderoy, & allez dîner toutes deux où vous voudrez, pourvu toutefois que ce soit à la maison, où Je vous rejoindrai dans la soirée, Je plus tard possible...

— Vous... tu ne viens pas dîner avec nous ?

demanda Trépignette en ouvrant son bon œil tout grand, afin d'en mieux labser voir Pétonnement.

— Mais, beftiole ! puisque je vais dîner au Paillasson avec mon ami Georges, je ne peux pas aller dîjier avec vous à la maison... Ce n'eu: pas drôle, chez nous, 8c Georges s'y en-

nuierait... tandis que chez la mère Gédéon, on s'y amuse quelquefois...

— Ah ! Jean]! murmura la Borgnotte d'un ton de reproche contenu, presque respectueux.

— Eh bien! quoi, Jean? A*-tu peur qu'on m'y vole mon cœur & ma bourse, dans cette caverne à jolies filles? Ma bourse? tu sais bien que je n'en ai pas aujourd'hui. Mon cœur? tu sais bien que je n'en ai plus. On ne vole pas un pauvre homme comme moi!... Georges & moi, nous allons là en curieux... Adieu, Trépignette !... Marie, embrasse-moi, ma chérie...

Marie embrassa son père & se laissa à plusieurs reprises embrasser par lui.

— Va, maintenant, mignonne aimée ! lui dîtil en la remettant aux mains de la Borgnotte, qui l'emmena aussitôt en jetant un dernier r^ard plein de triftesse sur Cœurderoy, & sans prendre garde au salut bienveillant de Le Mayeur.

— Cette fille-là t'adore vraiment, mon cher Jean ! s'écria celui-ci lorsqu'elle se ûit éloignée.

-^ Je le sais bien! mais que veux-tu que j'y fasse? Je ne peux pourtant pas me noyer pour cela ! répondit Jean avec une sorte de brus* querie. *

— Toi, non; mais elle, peut-être! murmura Georges d'un air rêveur»

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