CHAPITRE V
I*E PAILLASSON DORÉ. CARACXàaiES ET PORTRAITS POUR FAIRE SUITE A CEUX DE LA BRUYÈRE
Les deux amis se dirigèrent vers la barrière Blanche, en côtoyant l'ancien chemiiî du mur de ronde. Quand ils furent arrivés à la hauteur du lavoir Saint- Pierre, ils s'arrêtèrent, & Cœurderoy, montrant alors à Le Mayeur une petite maisonnette peinte en vert sombre, lui dit :
— C'eft ici, viens ! peut-être ne trouveronsnous pas de place dans le triclinium de la mère Gédéon & serons-nous forcés de jouer à notre bénéfice le rôle des deux Romains contemplateurs & contempteurs du fameux tableau du fameux M. Thomas Couture... Mais qu'importe ? le spedacle vaut qu'on refte debout tout le temps qu'il dure, quitte à le siffler pour se reposer...
— Je ne sais pas plus siffler qu'applaudir, mon cher Jean, & il m'eft aussi indifférent d'être assis que debout.
— Parfait! Entrons alors !
Les deux amis entrèrent.
Ce que Jean Cœurderoy appelait le tricliniîim de la mère Gédéon & ce que la mère Gédéon appelait son salon — le mot était écrit en belle anglaise sur la porte — était une chambre à peu près grande comme un drap de lit flamand. On y entrait par un petit couloir sombre sur lequel donnait la cuisine, aussi grande que le salon. Ses meubles consiflaient en trois tables de marbre fixées au sol, que Ton doublait avec des rallonges de tôle, & en une quatrième table, de marbre aussi, mais ronde & mobile, que Ton mettait n'importe où, près de la fenêtre ou près de la cheminée, sa place la plus ordinaire. Devant ces tables, des chaises de paille. Sur le mur, un glace oblongue qui en couvrait presque toute la largeur, &, au-dessous de la glace, jusqu'à terre, était cloué un paillasson defliné à servir de barrière entre les rhumatismes & les habitués : d'où le nom donné à ce restaurant louche, si connu à cette époque de toute la bohème galante & littéraire. Quant à l'adjedif qui l'ornait si ambitieusement, c'était une ironie, une pure antiphrase.
Le Paillasson doré^ ou non doré, malgré la
modestie de son enseigni^, Bouillon et bœuf^ n'était pas une gargotte à maçons & à ouvriers : la glace à hauteur de femme, qui régnait tout autour de la pièce, le prouvait assez, ainsi que rénorme vase de porcelaine blanche, placé sur la cheminée, dans lequel s'épanouissait une gerbe de fleurs printanières, sans cesse renouvelées. Mais ce qui le prouvait davantage, c'étaient les habitués des deux sexes, — des gens de lettres les hommes, des rosières du diable les femmes.
Ce soir-là, principalement, l'assemblée était aussi nombreuse que choisie. Les quatre tables étaient envahies de dîneurs & de dîneuses qui étaient littéralement les uns sur les autres, car là où l'on tenait ordinairement neuf ou dix au plus, ils étaient quinze, riant & mangeant, causant & batifolant avec un appétit & une liberté dignes de l'âge, d'or. On a faim de tout quand on efl jeune — in qu'on a crédit. Quand il faut payer comptant, c'eft bien différent.
— Il n'y a plus de place ! cria la mère Gédéon en apercevant Cœurderoy & son ami. Va-t'en dîner chez toi avec ta Borgnotte !
. — Tu vas taire ton grelot, Joséphine, & nous trouver de quoi béqueter, monsieur & moi ; nous trouverons nous-mêmes de . la place, sois tranquille ! . . . En attendant, voilà mes arrhes !
Et il embrassa en pleine nuque la mère Gédéon qui faillit en laisser choir la pile d'assiettes
qu'elle portait au salon : Cœurderoy connaissait son faible, qui était d'être appelée par son petit nom & d'être embrassée derrière le cou. Brave & honnête femme, la mère Gédéon, mais sgi»
sible aux politesses, — ses clients le savaient & en abusaient.
Elle poussa la porte du salon^ où Cœurderoy & Le Mayeur entrèrent.
— Cœurderoy ! Ohé ! Cœurderoy ! s'écrièrent quelques voix de femmes.
— Bonsoir, Guillan-le- Pensif, puits de science & de mélancolie ! lui cria un dîneur d'une trentecinquaine d'années, à la physionomie railleuse & fine, qu'originalisait encore une mèche de cheveux blancs plantée parmi ses cheveux noirs, la fameuse mèche des Rohan.
— Bonsoir, Sigismond du Rouvre, critique assermenté, libertin juré, bonsoir ! répondit Cœurderoy. Tiens, ajouta-t-il en s'adressant à son compagnon qui regardait la scène d'un air tranquille, avec l'aisance d'un gentilhomme qui ne se sent déplacé nulle part ; tiens, Georges, metstoi là, dans le coin, à côté de Chiffonnette... C'eft une bonne place, parce que Chiffonnette eft une bonne fille, très-bien élevée pour une grisette : elle ne vous mange pas dans votre assiette au moins... & puis elle efl jolie !
— Jamais Cœurderoy n'a autant parlé que cesoir! fit remarquer d'une voix aigre une grande
fille brune qui se trouvait entre Sigismond du Rouvre & un gros homme à joues roses qu'on appelait le Pot'à-tabaCj à cause de la forme de sa tête. Jamais Cœurderoy i>'a autant parlé, n'eft-ce pas, Sigismond? C'eft signe de pluie pour demain!...
— Je parle une fois par an, oui, & c'eft mon jour, tu t'en plaindr^as tout à Theure, Delphine, je t'en avertis charitablement d'avance. Voyons, mère Gédéon, qu'eft-ce que tu as à nous offrir, à ce noble étranger & à moi? Il me faut, je t'en avertis, tout ce qu'il y a de plus cher dans ta baraque, parce qu'il y a des chances pour que ce soit le meilleur... D'abord, je te retiens deux asperges, deux fraises & un cœur... As-tu des pigeonneaux? car on mange beaucoup de pigeons ici... presque autant qu'on en plume ailleurs... Je ne veux pas de ton vin au litre... Du beaune à trente ! . . .
— J'ai de tout cela, & je vais t'en donner, homme aimable ! répondit la mère Gédéon.
— Mazette ! tu te mets bien, ce soir ! exclama Chiffonnette.
— C'eft à cause de ce noble étranger, mon ami le baron... Ah! tu relèves la tête, Delphine, afin qu'il voie tes yeux & y morde comme tant de goujons y ont mordu, croyant aux promesses de cet hameçon ? Mais, frais inutiles, ma belle ! Mon ami n'eft pas homme à se laisser
accrocher par toi ; il revient de pays extravagants où les femmes sont plus complètes qu'ici, des pays où elles ont non-seulement des yeux, mais encore des dents, des mains, des pieds & le refte... Toi tu n'as que des yeux, & encore sont-ils bien fatigués, à force d'avoir servi...
— Deux diamants noirs, dit Georges en souriant de l'attention dont il était Tobjet de la part de ces diamants.
— Deux charbons qui ne s'allument que lorsqu'on a battu le briquet devant avec deux napoléons... Pas de briquet, pas de feu! pas même de la fumée ! rien !... Ah ! tu as beau le regarder avec cette obftination de mauvais goût : ça ne mordra pas, je te le répète. Songe donc, ma petite, que dans ses voyages il a été regardé par d'autres sirènes d'un autre acabit & que cela n'a pas plus pris que si elles eussent chanté... Car c'eft Ulysse lui-même, mon ami, le baron Ulysse, le sage Ulysse...
— Ah ! oui, celui qui faisait sa Sophie ?.,.
— Précisément, belle mais insuffisante Parthénope !
— Mon cher Jean^ fît observer Georges en riant, si tu continues tu vas me faire passer pour ce*que je ne suis pas... encore !
— Nous verrons tout à l'heure, quand viendra la Reine de Saba... dit Delphine sans quitter des yeux Le Mayeur, qu'il lui semblait va-
guement reconnaître, quoiqu'il lui semblât bien aussi ne l'avoir jamais vu.
— La Reine de Saba? demanda Jean étonné.
— Ah ! celle-là, mon agneau, c'eft du nanan ! répondit la mère Gédéon qui venait d'entrer avec le dîner demandé par Gœurderoy. Quelle femme, ou plutôt quelle princesse! Jamais le Paillasson doré n'en a vu dans ce jus-là !
— Pourquoi vient-elle ici, alors, si elle eft si bien ? Ce n'eft pas sa place, à cette reine, puisque Salomon n'y eft pas...
— Tu es' encore gracieux, toi... Eft-ce que mon reftaurant ne vaut pas les gargottes du boulevard ?
— G'eft autre chose, mère Gédéon. On ne vient chez toi que lorsqu'on ne peut pas faire autrement, tu le sais bien... Quand Héloïse, Rosalba, Delphine & Juliette n'ont pas le moindre cocodès sur la planche, elles se rabattent sur tes fourneaux, qui ne valent pas précisément ceux de Verdier, de Bignon ou de Brébant... Tu es une Providence, mère Gédéon, & Ton ne songe à toi, comme à l'autre, qu'aux heures où l'on manque de tout & de mille autres choses... Ainsi donc, si ta Reine de Saba vient ici, c'eft que c'eft une reine fl'Araucanie, impoliment détrônée par ses sujets & forcée de passer sous les fourches caudines des Samnites parisiens-... Sa couronne eft en carton
yo Le grand et le petit trottoir
doré, son sceptre en fer-blanc, & son manteau en cotonnade peinte !...
— Ta, ta, ta ! tu la verras & tu en jugeras ! mon agneau ! Elle eft belle comme le péché & mise comme on ne se met qu'à la cour.-.
— A la cour des Comptes !
— Des contes des Mille et une Nuits, si tu veux^ je, ne m'y oppose pas... Cela n'empêche que c'eft une particulière qui en porte plus sur son dos que tu n'en as jamais porté dans ta poche, sans t'humilier, mon agneau... Tu verras, te dis-je, tu verras !
— Alors, c'eft qu'il y a ici quelque poisson sous roche!,..
— Monsieur ! exclama en pâlissant un jeune homme assis à l'extrémité de la table.
— Quoi, monsieur? répondit tranquillement Cœurderoy. Seriez-vous l'anguille en queftion? Au fait, probablement — puisque vous criez .sans que je vous écorche... Quel eft donc ce noble inconnu? ajouta-t-il en s'adressant à Sigismond du Rouvre qui riait de ce débat.
— C'eft un cabotin du théâtre de Montmartre, répondit à voix basse ChifFonnette en se penchant à Toreille de Le Mayeur, son voisin immédiat.
— L'amant de la Reine de Saba en queftion?
— Oh ! son amant ! son amant ! "elle a un cheveu pour lui, voilà tout...
Un cheveu seulement ? demanda Le Mayeur
en souriant. Probablement le cheveu de Nisus, roideMégare... *
— Je ne sais pas, monsieur, répondit Chilfonnette; mais cela se dit comme celj dans notre monde.
Le cabotin n'avait pas Tair content, — d'autant moins content que Gieurderoy avait Pair de rêtre beaucoup, à cause de la présence de son cher Georges.
— Ne fais pas attefition à ce toqué, Anatole, lui dit à voix basse, pour le consoler, sa voisine de droite, la blonde Juliette.
Le dîner tirait à sa fin; mais si les fourchettes étaient inaftives, les langues allaient leur train : c'était, d'un bout de la salle à l'autre, un bourdonnement confus de paroles ponfliuées d'éclats de rires & parfois soulignées de baisers.
Cœurderoy, à qui le beaujolais du père Schumacher & le beaune de la mère Gédéon avaient tout à fait délié la langue, se sentait tout à fait en verve ce soir-là : jamais il n'avait été aussi loquace ni aussi éloquent.
— Pour sûr il arrivera quelque malheur ici ee soir : Cœurderoy parle trop ! murmura Del^ phine.
— Tu as donc toujours une dent contre ttioi^ . ma petite? lui cria joyeusement Cœurderoy^ qui avait deviné plutôt qu'entendu son observation*
Au fait, tu as raison de la conserver : c'eft la seule qui te relie, n'eft-ce pas?
— Insolent!
— Moi? tu me prends pour un autre, petite!
Jamais je ne te manquerai de respeft, jamais ! Tu n'es ni assez jeune, ni assez fraîche pour moi... S'il n'y avait que nous deux au monde, va... Mais si je te présentais ces messieurs & ces dames, cher vieux Georges? Pourquoi pas?
je t'ai bien présenté à eux ! Une ménagerie curieuse, en somme... ce qu'on pourrait appeler le petit trottoir galant & littéraire,, les lorettes de la basse littérature & les journaliftes de la basse galanterie... Cela te changera un peu du grand trottoir, des duchesses & des écrivains de la haute...
— Oh ! oh ! des gros mots, Guillan-le-Pensif ? dit Sigismond du Rouvre, tout en chiffonnant la guimpe de sa voisine.
— Les plus gros sont les meilleurs, on les comprend mieux.
— Il efl insupportable, cet être-là! s'écria Delphine en se levant pour s'en aller.
— Tu n'en sais rien, mon ange! répondit Cœurderoy. Cette petite dame qui s'en va, ajouter- t-il en s'adressant à Georges, efl une affreuse mégère sans cœur, sans esprit, sans gorge,
*sans dents, sans rien qu'un aplomb du diable avec lequel elle subiugue les hommes, — des
bêtes à cornes ! Telle que tu la vois, cette drôlesse dont toute la sédudion gît dans deux yeux d'un noir d'enfer, — le noir de son âme ! — elle a été la maîtresse d'un homme de talent, auteur dramatique applaudi, qu'elle trompait pour un cocodès cousin de je ne sais plus quel ambassadeur, car elle eft pourrie de vanité par-dessus le marché.... Elle a trompé le cocodès pour un grand prix de Rome, & le grand prix de Rome pour un clown du Cirque. .. Présentement, pour employer l'argot qu'on parle ici , elle eft dans la dèché^ le Messie ne donne pas pour elle... La mère Gédéon, qui eft une bonne pâte de femme, lui fait VœîL,, Si elle pouvait lui refaire la bouche par la même occasion!.,.
— Puits de science & de mélancolie , tu es bien cruel, ce soir ! cria un homme jeune encore mais complètement chauve.
— Tout à l'heure, mon cher Marcel, tout à l'heure ! répondit Cœurderoy, qui ajouta : Celui que tu vois là-bas, mon cher Georges, avec des cheveux gris, moins gris que lui, eft un homme de lettres, ou plutôt de laiteries, puisqu'il hante plus ces vilains endroits-là que la Bibliothèque Impériale, où cependant il apprendrait une foule de choses qu'il ignore, telles que le mépris dû aux drôlesses & Teftime due aux honnêtes filles...
— On ne doit aux femmes que de l'amour , n'eft-cepas, tite Juliette?
— Tais-toi, satyre !... Cet homme de lettres donc, ce Sigismond du Rouvre, très -connu dans Landerneau, rédige à la Casquette de Loutre^ un journal littéraire où Ton se moquerait de Jésus-Chrift comme de Jean Journet, & de l'abbé de TEpée comme de Tabbé Châtel, si cela devait rapporter un abonné de plus... Il n'eft pas méchant, ce vieillard de trente-cinq ans, mais il eft libertin comme Regnard, & il lui faut des Doguine & des Tontine à remuer à la pelle...
— Le fait eft, dit ChiflFonnette, que c'eft sa nourriture quotidienne, à cet homme, les femmes !
— Prends garde, Chiflfonnette , répondit en riant Sigismond; prends garde : je n'ai pas encore dîné...
— Goinfre!
*^ Cet autre nionsieur, qui eft à côté de cette autre dame, reprit Gœurderoy en désignant un grand beau garçon qui le regardait en fumant une cigarette, cet autre monsieur eft encore un homme de lettres, mais d'une espèce à part... Il n'écrit jamais rien lur*même, quoiqu'il y ait aux Vitrines des libraires trois ou quatre volumes signés de lui, tantôt de son vrai nom, tantôt du nom de son village natal, tantôt d'un nom fabriqué avec la tête du premier & la queue du second. Il n'écrit jamais rien lui-même... Trop
Le grand et le petit trottoir y 5
grand seigneur pour cela... Ah! fi!... c'eft trop bourgeois !.. Il fait écrire, cela vaut mieux, parce que cela fatigue moins & rapporte davantage... Il a un atelier de confeélion, un bagne en miniature où il fait travailler, sous ses yeux, quatre ou cinq pauvres diables dont il eft le garde-chiourme. Quand ses quatre ou cinq forçats ont confeftionné soit un vaudeville en noix de coco, soit un roman en ivoire ou en os, Alexandre Duperron de Sablonville va porter ses produits là où on les achète, à Bébino ou à la Casquette de Loutre j quelquefois même à la Patrie & au Moniteur^ en touche religieusement le prix & revient faire travailler ses nègresblancs, qu'il n'ose pas battre, mais qu'il nourrit de charcuteries avariées & d'espérances qui ne jouissent pas d'une meilleure santé. Ce n'cft pas un écrivain, c'eft un courtier de littérature. . . Et avec cela, les femmes courent après lui comme les hannetons après la chandelle , que c'eft une honte... pour nous!... Casanova de Seingalt, quoi !
— Ce dernier mot me réconcilie avec toi , Jean ! dit, en tortillant sa mouftache, la dernière viélime de Cœurderoy.
— Je le crois bien ! répliqua celui-ci.
La gaieté des convives, attisée par les boules pyrogènes & pyrotechniques que Cœurderoy jetait dessus, allait un train d'enfer. C'était un
feu croisé de plaisanteries équivoques, un tohubohu d'exclamations gouailleuses qui éclataient sur toutes les lèvres & s'éparpillaient en étincelles brûlantes dans toutes les oreilles. Les voix de linottes des femmes se mêlaient aux voix de merles des hommes : on n'eût pas entendu Bossuet tonner.
Un nouvel arrivant eut sa part de la gaieté générale, — une averse! C'était un homme d'une quarantaine d'années, à tête chauve, à lynettes d'or, à cravate blanche, à habit noir, à portefeuille de maroquin vert, — ^ une façon d'avocat en goguette, qui était en goguette sans être avocat. Il entra en sautillant, en souriant & en saluant comme on ne sautille plus que dans les bals de sous-préfedure, comme on ne sourit plus que dans les salons de Carpentras, comme on ne salue plus que sur les planches du Théâtre-Français ; &, quand il eut bien sautillé, bien souri, bien salué, il fit le tour de la table pour baiser respectueusement la main aux femmes qui s'y trouvaient.
— C'eft Viéloriet ! vive Vidoriet ! Viftoriet for eper! criait-on.
— En voilà encore un que je te présente, cher Georges, dit Cœurderoy à son ami. M. Bonaventure Vidoriet, magiftrat de lettres, plus généralement connu sous le nom de la serviette de Cythère,.. Il faut qu'il essuie toutes les mains
de femme avec ses lèvres d'homme... G'eft sa toquade, à ce pauvre diable... Mais il n'eft pas méchant, lui, il ne mord pas... Ce n'eft pas comme Adolphe Marcel , qui n'a pas de dents ou qui ferait mieux de ne pas en avoir plutôt que d'en porter de pareilles!...
— Trépignette n'eft pas si difficile ! murmura méchamment Marcel.
— Les crachats ne blessent pas, ils salissent seulement, & tu sais comment cela s'essuie, n'eft-ce pas? répondit Cœurderoy en souriant tranquillement, après avoir pâli cependant sous cette allusion qui était une calomnie. Croiraistu, cher Georges, ajouta-t-il en s'adressant à son compagnon & en désignant du gefte l'homme qui venait d'essayer de l'insulter, croirais-tu que cela a été un poëte, que cela a eu du talent, de la dignité , du courage & de la probité à l'époque où il avait encore des cheveux?... Aujourd'hui cela eft chauve de partout, de la tête & du cœur, de la conscience & de l'esprit... Viftoriet vous lèche les mains sous prétexte de les baiser : c'eft un caniche; Adolphe Marcel lèche les bottes de ses amis sous prétexte de les nettoyer : c'eft un laquais ! Il y a des gens qui colleàionnent des médailles, d'autres des tabatières, d'autres des timbres-pofte, d'autres des cannes, d'autres des pipes : Marcel, lui, coUeftionne les soufflets. Il en a déjà onze. S'il t'ennuie,
dis un mot, & je lui complète sa douzaine..,
— Tu es vraiment trop bon, monsieur Ju vénal... des Oursins! dit en riant Thomme ainsi outragé.
— Il n'y a pas de quoi, Thersite. Je continue, puisque je me sens en voix...
-— Mais si nous ne nous sentions pas en oreilles , nous ? interrompit le jeune homme qui répondait au nom d'Anatole &* que Chiffonnette disait être adeur de Montmartre.
•-^ Quand on en a d'aussi grandes que les vôtres, mon joli monsieur, on doit toujours les avoir favorablement disposées ! ripofta Cœurderoy. Car, aiouta-t-il, ce n'eft pas pour dire, mon joli monsieur, mais vous en avez une paire qui peut compter comme deux... La nature vous a avantagé au détriment de votre voisine, mon ennemie intime Juliette, qui les a petites, petites, petites, plus petites que ses boucles d'oreille...
Le t joli monsieur » allait se lever, furieux: il se rassit, aimable, en voyant la porte de la salle s'ouvrir & une dame entrer.
— La Reine de Saba ! s'écria Du Rouvre, le pince-nez en arrêt.