NI AVEC CELLE DE GOUNOD
A parler franc, c'était une merveilleuse personne que celle qui s'avançait ainsi, majeftueuse comme une reine, ondulante comme une cou^ leuvre, parée comme une châsse, dans cette salle de cabaret, au milieu de cette atmosphère niçotinisée, patchoulisée , alcoolisée comme toutes les atmosphères de cabaret — à femmes.
Son chignon de cheveux blonds frisés flottait derrière elle, sous un petit chapeau de gardefrançaise brodé de perles & noyé de plumes blanches; un gilet de piqué blanc, fermé en haut par trois boutons d'or, s'échancrait par le bas d'une très-habile façon afin de mieux accu-
8o Le grand et le petit trottoir
ser les contours divins d'une gorge que Torfévre de la bell.e Hélène eût choisie pour le modèle de sa coupe d'or blanc; par-dessous ce gilet, une fine dentelle — transparente ; par-dessus, une petite vefte de soie flottante. Pas de robe : une jupe de taffetas de couleur mauve, retroussée par des tirettes qui laissaient voir un jupon agrémenté d'arabesques d'argent & des bas de soie rouge agrémentés d'arabesques d'or. Pour chaussure, des bottines de soie blanche à glands d'argent & à hauts talons, dans lesquelles on devinait de petits pieds mutins & bien cambrés. Une toilette insolente, — mais d'une insolence provoquante.
Sigismond du Rouvre passa sa langue sur ses lèvres comme un gourmet qui voit arriver un mets exquis.
— Sur ma foi, madame, s'écria-t-il enthousiasmé, je dirai de vous ce que disaient de la fille de Tyndare les vieillards assemblés devant la porte de Troie : certes, ce n'eflpas sans raison que les Troyens & les Achéens aux riches cnémides endurent pour une telle femme des maux si affreux... Comme la fîUe de Tyndare, en effet, madame, vous ressemblez aux déesses immortelles ! J'envie le sort de Paris & je plains celui de ATénétas !...
Celle qu'on appelait la Reine de Saba, en entendant ce compliment, sourit comme une
Le grand et le petit tfottoir
femme habituée à en recevoir, & s'avança vers k jeune aéleur, en ce moment radieux.
— Oh ! oui ! oui ! s'écria Viftoriet en accourant baiser la belle main gantée de la belle arrivante. Oui! du Rouvre a raison, &, comme lui, j'envie le. sort de Paris, si je plains le deftin de Ménélas!...
Viéloriet achevait à peine sa phrase & son baiser, qu'on entendit à l'extrémité de la salle un cri rauque, une sorte de râle convulsif qui fit retourner toutes les têtes du côté d'où il partait.
— Qu'as-tu donc, Jean ? demanda Le Mayeur, très-pâle depuis un inftant.
— Cette femme ! cette femme ! murmura-t- 11 d'une voix étranglée en désignant du regard la Reine de Saba, assise à côté du jeune adeur de Montmartre.
— Eh bien ? demanda de nouveau Le Mayeur, plus pâle encore.
Cœurderoy se dressa debout & jeta un éclat de rire douloureux.
— Cette femme ! répondit-il. Cette femme !
C'eft Messaline égarée sur le port d'Ostie à la recherche du débardeur philosophai!... Son débardeur d'aujourd'hui, c'eft ce cabotin de barrière, un enflant ! Messaline les prenait moins jeunes, au moins!... Et Claude, l'imbécile Qaude, où eft-il ?... Claude ! il eft mort ! ajouta Cœurderoy d'un air sombre.
Sa Le grand et le petit trottoir
— Monsieur! ces injures!... à une femme!
devant moi! s'écria 4e jeune comédien de banlieue, en prenant une pose théâtrale d'un bon effet.
— Anatole ! cher Anatole ! je vous en supplie, laissez cet homme ivre !... lui dit sa belle maîtresse d'une voix suppliante, en le regardant avec des yeux, pleins de tendresse. Laissez-le ! partons! je ne suis venue que pour vous ici... Je n'y vois que vous... Partons, mon ami!.,.
Partons !
Le jeune homme était fort embarrassé; d'un côté il était pris par l'envie de relier pour jouir de son succès de vanité -, mais d'un autre côté, l'attitude de Cœurderoy était trop menaçante pour qu'il jugeât prudent de la braver.
— Partons, chère, puisque vous le voulez, partons ! dit-il à voix basse. Mère Gédéon, nous réglerons une autre fois, ajouta-t-il en s'adres* sant à la cabaretière qui entraitjen ce moment.
Georges Le Mayeur, pendant ce court débat entre le comédien & Cœurderoy, s'était levé, lui aussi, ne comprenant rien d'abord à l'émotion extraordinaire qui s'était subitement emparée de son ami, ia, en tout cas, disposé à lui venir en aide s'il en était besoin ; puis, aux paroles qui lui étaient échappées, il avait deviné ou cru deviner, & son émotion personnelle s'en était augmentée d'autant.
La « Reine de Saba, i^ qui en effet ne voyait dans toute la salle que Thomme pour lequel elle était venue là & nul autre, se disposait à se retirer avec lui, afin de le souftraire aux brutalités de langage & peut-être de gefte de celui qu'elle appelait « Thomme ivrç » : Le Mayeur lui barra le passage.
^- Impéria ! lui souffla-t-il à Toreille en s'inclinant courtoisement devant elle.
La Reine de Saba tressaillit au* son de cette voix. ^
— Monsieur!... murmura-t-elle en pâlissant à son tour. Georges ! ajouta-t-elle avec une surprise pleine d'effroi.
— ^ Cela se corse, & raide! dit Sigismond du. Rouvre en ajuftant son pince-nez & en se renversant en arrière pour mieux jouir du speftacle qui lui était offert comme dessert.
— Il faut que je vous parle, reprit rapidement Le Mayeur, toujours penché à l'oreille de la « Reine de Saba ». Il faut que je vous parle, non pas de moi, mais de vous &... de quelqu'un encore... de votre fille...
— Vous vous trompez, monsieur, je ne vous connais pas ! répondit la Reine de Saba en reprenant tout à coup son sang-froid superbe & son air de souveraine impertinence. Je ne vous connais pas!...
— Et moi, me reconnais-tu, Messaline? cria
Cœurderoyen s'avançant à son tour vers celk que Le Mayeur avait appelée Louise. Me reconnais-tu? Je suis Claude! rimbécile Claude!
Claude le délaissé ! Claude le...
En ce moment parut dans la salle du cabaret de la mère Gédéon, pâle aussi, mais d'une pâleur pour ainsi dire plus honorable, une jeune fille qui, sans prendre garde à rien ni à personne, cria à bout portant à Cœurderoy rugissant :
— Jean ! Marie se meurt !
— Marie ! Oh ! râla Cœurderoy en se précipitant hors de la salle, bientôt suivi de la Borgnotte, aussi émue que lui.
Tout cela avait duré moins qu'un éclair, pendant lequel la « Reine de Saba » avait tressailli à deux reprises, éledriquemeht.
— Partons, Anatole ! murmura-t-elle avec agitatioa. Tenez, madame, payez-vous ! ajoutât-elle en jetant un louis à la mère Gédéon, immobile sur le seuil de la salle, ne comprenant rien à ce qui s'y passait.
— Mais, madame... murmura la mère Gédéon, ^interdite, en voyant que la « Reine de Saba D s'éloignait sans attendre sa réponse en monnaie.
Georges Le Mayeur avait disparu en même temps qu'elle.
— Eh bien ! eh bien ! elle s'envole comme cela,
sans nous dire adieu, la « Reine de Saba » ?
s'écria Sigismond du Rouvre, un peu dépité.
— C'eft la faute de Qeurderoy ! fit remarquer Marcel.
— Le fait eft, ajouta SaWonville, que G^eurderoy excelle dans Part de jeter un froid...
— De veau — piqué — carreau — marin — de la Belle poule — au pôt — ichomanie — na ma Ninette... ajouta Sigismond, qui venait de se consoler en pressant tendrement le pied de sa voisine, qui avait repondu à sa pression.
— Si nous faisions un petit mistron ? dit une des femmes en se rapprochant de la table de Sigismond.
— Des cartes? Fi! exclama celui-ci, toujours tourné vers sa voisine. Des cartes? Fi ! Aimons ! le refte eft vain !