REINE DE SABA MARQUISE DE SAUGES
Une voiture de remise ftationnait devant la porte du Paillasson doré : Impéria monta dedans, &, après elle, le jeune afteur du théâtre de Montmartre.
— Au boulevard, dit-elle d'un voix brève au cocher.
La voiture roula — comme savent rouler les coupés de remise.
A l'angle de la rue Notre-Dame-de-Lorette & de la rue La Rochefoucauld, il y eut un temps d'arrêt d'une minute ou deux provoqué par un de ces mille embarras de Paris chantés par Boileau. Georges Le Mayeur, qui avait couru jusque-là, cherchant de l'œil une autre voiture vide dans laquelle il pût monter pour suivre celle
qui emportait Impéria, s'arrêta aussi, anhélant. Les voitures sont nombreuses à Paris , surtout quand il fait beau ; cependant il y*a des heures où Ton n'en rencontre pas la roue d'une. Le Mayeur cherchait toujours du regard, mau* gréant, inquiet, car il avait intérêt à ne pas laisser échapper Impéria, maintenant qu'il la tenait, ou à peu près. Enfin un fiacre passa, dont les chevaux ne paraissaient pas trop fourbus pour des chevaux de fiacre — qui, on le sait, n'ont de conmiun, que la rime, avec des chevaux de sacre : Georges fit signe au cocher, qui s'arrêta.
— Vous voyez bien ce coupé vert ? lui dit-il rapidement en lui montrant du doigt la voiture d' Impéria, qui venait de se remettre en marche. Il faut le suivre à diftance, assez loin pour n'être pas remarqué des personnes qui sont dedans, assez près pour ne pas être exposé à le perdre de vue. Où il ira, allez ! Il y a dix francs de pourboire.
— Suffit, bourgeois ! répondit le cocher d'un air qui signifiait : « J'ai compris. Vous Jilei quelque particulier suspeft; ce sera une bonne prise pour vous, & une bonne note pour moi. Vous serez servi comme il convient, mon agent ! »
Et les chevaux de fiacre firent merveille, aiguillonnés — non par l'appât des dix francs promis à leur maître — mais par de vigoureux
coups de fouet cinglés aux endroits faibles, parce que vides, les flancs.
Le coupé cfescendit le faubourg Montmartre, gagna le boulevard &, une fois là, modéra son allure, à la grande joie du cocher de fiacre, qui commençait à désespérer de gagner le pourboire & Teftime de son « agent. »
— Le particulier filé va aux Champs-Elysées, c'efl; sûr, murmura-t-il avec un sourire narquois particulier aux cochers parisiens, profonds observateurs.
Le coupé semblait donner raison au fiacre. Il avait dépassé la rue Laffitte, puis la rue Taitbout, puis la rue de la Chaussée- d'Antin, & se dirigeait vers la Madeleine. A la hauteur de la rue Caumartin, il s'arrêta brusquement, & le coifple qu'il promenait depuis une demi-heure descendit, le jeune homme d'abord , sa compagne ensuite.
— Payez cet homme, dit cette dernière au cabotin.
Le cabotin paya, &, après avoir payé, s'empressa d'offrir son bras à Impéria — qui le refusa en disant à voix basse :
— Nous somnies trop près de chez moi, mon cher Anatole... Eloignez- vous... Nous nous reverrons demain... un autre jour... mais ailleurs que dans ce vilain endroit où je vous ai
rencontré ce soir... il y vient de trop vilaines gens!...
— Avec moi, Impéria, que pouvez-vous donc craindre? exclama le jeune homme en se redressant sur ses pieds comme un jeune coq sur ses ergots.
— Je ne crains absolument rien, mon cher Anatole, car je sais que vous êtes aussi brave que beau -, mais je n'aime pas les mauvais lieux comme cçlui-là : ils sont trop mal fréquentés... Nous nous reverrons ailleurs... je vous écrirai... Adieu , mon ami, adieu !...
Le comédien de Montmartre se penchait pour prendre la main de sa belle amie & la porter à ses lèvres suivant les règles de la galanterie théâtrale; mais Impéria était trop préoccupée ce soir -là pour se prêter à cette courtoisie de son jeune premier, ni à n'importe quelle autre fantaisie : quand il releva la tête, étonné, il n'aperçut plus personne.
— Impéria! s'écria-t-il.
Un éclat de rire ironique, parti d'un fiacre lancé au galop, fut la seule réponse qu'il obtint.
— Insolent! murmura-t-il en s'adressant au fiacre, & en reftant planté sur le trottoir de la rue Basse-du-Rempart, sans savoir quel parti prendre. *
Impéria suivait la rue Caumartin avec cette
go Le grand et le petit trottoir
légèreté d'oiseau qui caradérise la démarche des IÇarisiennes , — même de celles qui ont le pied le plus étroitement ganté. De temps en temps, elle jetait un regard furtif par-dessus son épaule pour s'assurer que son compagnon de voiture avait bien la discrétion qui convient aux jeunes premiers, &, quoiqu'il lui fût prouvé qu'elle n'avait rien à redouter, elle hâtait le pas & semblait impatiente d'être arrivée chez elle.
Le fiacre roulait toujours, mais d'up trot qui n'avait rien d'excessif pour les pauvres chevaux qui y étaient attelés , ni rien de suspeft pour la belle Impéria, rassurée au contraire par ce voisinage, car en ce moment la rue Caumartin était déserte, & les femmes seules, le soir, n'aiment pas les rues désertes : elles sont trop exposées, quand on les y rencontre, à être prises -r- pour ce qu'elles sont quelquefois.
Impéria quitta la rue Caumartin pour prendre la rue Boudreau, vers le milieu de laquelle elle s'arrêta. Le fiacre, qui l'avait suivie à distance, s'arrêta aussi, sans éveiller ses soupçons. Mais Georges Le Mayeur se garda bien de se montrer, de peur d'être reconnu à la lueur des becs de gaz qui éclairaient le devant de la maison où venait d'entrer la « Reine de Saba ».
Cette maison, supprimée depuis un an environ pour donner passage à je ne sais plus quelle nouvelle voie publique, était un petit hôtel d'une
architefture fort élégante, dans le goût de son voisin de la rue Trudon, Thôtel Rachel, Impéria demeurait-elle donc là? N'y était- elle qu'en visite ? Voilà le point obscur qu'il s'agissait d'éclaircir.
Georges Le Mayeur pencha la tête par la portière de la voiture & dit au cocher respedueusement tourné vers lui, attendant ses ordres :
— Vous allez entrer dans cet hôtçl, &, sans affeftation, comme une chose toute naturelle, vous demanderez à qui il appartient; c'eft le meilleur moyen de Iç savoir. Moi, je serais suspect au concierge, qui s'étonnerait de ma question & se refuserait à y répondre; vous, au contraire, vous aurez l'air d'un cocher à qui l'on a donné un nom pour un autre & qui eft embarrassé.. Vous êtes intelligent, faites le niais : vous réussirez, & j'ajouterai alors dix francs au pourboire promis. Allez!...
Le cocher se gratta l'oreille, ce qui témoignait évidemment d'un certain embarras ou d'une hésitation quelconque. Gagner un louis ne lui répugnait pas, mais les moyens de le gagner ne lui semblaient pas infaillibles.
— Eh bien ! qu'attendez- vous donc ? lui demanda Georges d'une voix brève & sifflante.
— Ne fâchons pas mon agent, murmura le cocher en se décidant à quitter son siège. Après tout, ajouta-t-il, s'il y a du grabuge il eft là
pour répondre... Cela le regarde ! Je suis à couvert, moi...
Et il alla sonner à ITiôtel indiqué, dont il ne referma pas la porte, une fois qu'elle fut ouverte , parce qu'il voulait surveiller sa voiture de l'oreille, ne pouvant plus la surveiller de Toeil. Un agent, sans doute! Mais si cela n'avait pas été un agent?
Quelques minutes après, il ressortait triomphant — & refermait bruyamment la porte.
— Voilà, notre bourgeois, vint-il dire à Georges, le chapeau à moitié levé, dans une attitude qui tenait le milieu entre la familiarité & le respeft. Le suisse, un vieux qui n'eft pas malin & qui se laisserait tirer par un enfant tous les vers qu'il peut avoir dans le nez, le suisse m'a dit comme ça que l'hôtel appartenait au marquis de Sauges, un vieux aussi, & que la petite dame qui venait d'entrer était la marquise de Sauges elle-même, rien que ça, excusez ! Là, vrai, mon agent, ne me donnez pas vingt francs, je ne les ai pas gagnés... Un louis, tout au plus... & encore 1...
— C'eft bon ! Ramenez-moi au boulevard !
interrompit Georges d'un ton sec.
Le cocher comprit qu'il avait eu la langue aussi longue que la mèche de son fouet & qu'il avait eu tort de la faire claquer si près de l'oreille de son « agent » — qui aimait peut-être le
respeftchez les subalternes, & ne souffrait pas leur familiarité. Il comprit, & remontant prestement sur son siège, il reprit le chemin du boulevard, où Georges le congédia après Tavoir paj^é.
Georges Le Mayeur savait maintenant où trouver Impéria quand il le faudrait. Cette femme vipérine, à Tamour mortel, qui avait essayé sur son cœur ses crochets venimeux, pouvait devenir de nouveau fatale à quelqu'un de cher, & il voulait se trouver là pour la mettre hors d'état de nuire. C'était pour cela que, le matin, lorsqu'elle avait quitté, pour n'y plus revenir sans doute, son salon de nécroman, il 3'était précipité à sa poursuite sans parvenir à la rejoindre à temps. C'était pour cela que ce soir aussi, lorsqu'elle avait quitté le cabaret littéraire de la mère Gédéon, où elle ne devait pas non plus revenir, il le devinait, i| avait oublié tout pour s'attacher à ses pas & retrouver sa trace. Son Impéria d'autrefois s'appelait la marquise de Sauges, & tout lui faisait croire que la marquise de Sauges n'était autre que madame Louise Cœurderoy!..
La pente naturelle de ses réflexions l'amenant à cette conclusion , qui l'épouvantait , & tout ce qui avait précédé son départ du Paillasson lui revenant à l'esprit, il comprit que, s'il lui importait de connaître l'adresse de la femme, il ne lui importait pas moins de connaître la demeure
du mari; car si l'une était son ennemie, l'autre était son ami, son compagnon d'enfance, son presque frère, à qui il devait plus que jamais son amitié, ses consolations & son dévouement. La Borgnotte était accourue, folle d'une douleur vraie, prévenir Cœurderoy que la petite Marie se mourait, — une exagération de femme, sans doute, mais en tout cas un nouvelle siniftre pour un père comme Jean. En supposant Marie seulement atteinte d'une maladie quelconque, même légère, Georges Le Mayeur comprenait qu'il y avait encore là, pour son ami, un suffisant sujet d'alarmes & une suffisante cause de douleurs.
— Pauvre cher Jean! murmura-t-il, le cœur noyé de pitié. Etait-ce donc ainsi que je devais le revoir !
Un remise passait : Georges l'arrêta & se fit conduire en toute hâte rue de la Vidoire, chez le dodeur Stéphen, une jeune gloire médicale en qui il avait confiance. Le dofteur était chez lui , par hasard , à cette heure avancée de la soirée ; Georges le pria de venir avec lui.
La voiture monta vers Montmartre. Sur le boulevard de la Barrière Blanche, Georges pria le do6leur Stéphen de l'attendre un inftant, & il alla à la recherche du Paillasson doré\ maintenant silencieux. Les dîneurs en étaient partis pour aller orner de leur présence les différents
cafés du quartier : il ne reftait plus, dans la salle, soupant à leur tour, que la mère Gédéon & son mari , un ouvrier mécanicien intelligent & doux, qui suait chaque jour à boucher avec son travail les brèches que faisaient à son budget les pensionnaires de sa femme.
— Madame, dit Georges en saluant le mari avec plus de sympathie que la femme, je vous serais reconnaissant de vouloir bien me donner l'adresse de mon ami Cœurderoy. C'eft un ami d'enfance retrouvé par moi aujourd'hui, & vous comprenez bien que je ne Fai pas retrouvé pour le perdre... Il eft parti si vite, ce soir, lorsqu'on eft venu lui apprendre que sa fille était malade, que je n'ai pu le suivre... Dites-moi, je vous en prie, où efl sa demeure... dans le voisinage, sans doute ?
— Monsieur, répondit la mère Gédéon embarrassée, nous n'avons pas l'habitude de livrer ainsi aux étrangers l'adresse de nos habitués , que cela pourrait contrarier... Vous êtes venu ce soir avec Cœurderoy, c'eft vrai, mais ce n'eft pas une raison... Tous les jours nos clients amènent dîner avec eux des gens à qui ils seraient bien fâchés d'indiquer leur domicile... Je suis désolée de vous refuser. . .
— Madame, reprit Georges en fronçant le sourcil avec impatience, je ne suis pas de que vous supposez si facilement ^ puisque je suis un
ami de Cœurderoy & qu^un ami n^'eft pas un créancier... J'ai été chercher, Je ramène avec moi, dans une voiture qui eft à votre porte, un médecin pour soigner, pour guérir la petite Marie...
— Cité des Bains, boulevard Rochechouart, un peu avant la rue du Théâtre, dit M. Gédéon, impatienté à son tour des façons soupçonneuses de sa femme envers Georges, dont la sincérité était si évidente. Tenez, je vais vous y conduire, car vous pourriez ne pas trouver, la nuit sui^tout, ajouta. M. Gédéon en se levant sans achever son souper commencé.