‹ Le Grand Frédéric avant l'avènementChapitre 14 sur 64 · LA MALADIE DU ROI · texte numérisé non relu

LA MALADIE DU ROI

A la iin de la campagne, le héros fut mis à une épreuve d'une autre sorte, d'où il ne se tira pas si bien.

Le roi de Prusse était allé faire un tour à l'armée du Rhin. 11 y avait montré une assez méchante humeur, à cause du désordre qu'il voyait partout, et s'était beaucoup fatigué, ayant voulu être traité non pas en roi, mais en officier, et coucher sous la tente. Il partit souffrant d'un mal qui s'aggrava en route. Vers la mi-septembre, son état était désespéré. Assis sur son lit ou dans un fauteuil roulant, il respirait à grand'peine; il ne mangeait presque plus et mettait de l'eau dans son vin ; après quelques tentatives, où le souffle lui manqua, il cessa de fumer. Pour se donner l'odeur du tabac, il faisait fumer des généraux auprès de son lit. Plusieurs fois on le crut étouffé; ses gens le roulaient en hâte vers la fenèfre pendant qu'il criait : « De l'air! de Tair! » Il avait de rares accalmies; un jour qu'il se sentait mieux, il commanda d'amener dans sa chambre deux cents grands grenadiers, dont le spectacle le réconforta, mais le mal reprenait plus terrible ; le corps enflait jusqu'au-dessus du nombril; quand on le remuait, on entendait l'eau battre les parois. Le visage noircissait. Tantôt, le malheureux querellait les docteurs, refusait de prendre des médecines et appelait la mort en battant ses pages à tour de bras. Tantôt il obéissait aux médecins, se pur-

geait, se faisait suer devant le feu de la cheminée, et disait à un nègre qui le servait : « Prie ferme! Je ne mourrai pas. » Mais ceux qui Fentouraient attendaient sa mort d'un jour à l'autre.

Le prince royal était encore à Tarmée quand il apprit que son père était en danger. Il lui écrivit des lettres touchantes, où il disait ses mille anxiétés et Tespoir qu'il gardait que Notre-Seigneur Dieu laisserait vivre longtemps encore Sa Majesté pour la consolation de tous ^ Mais en même temps il laissait voir à sa sœur, la margrave Wilhelmine, sa soumission aux desseins du bon Dieu, qui est le principe de tous les événements et en dispose selon sa sainte volonté. La margrave paraissant « attendrie », il la consolait : « Je suis fort persuadé que, pendant qu'il vivra, je n'aurai guère de bon temps, et je crois que je trouverai cent raisons pour une qui nous le feront oublier assez vite; car ce qui vous attendrit envers lui, c'est, ma très chère sœur, que vous ne l'avez pas vu depuis longtemps, car, si vous le revoyiez, je crois que vous le laisseriez bien reposer sans chagrin. Consolons nous donc ensemble, ma très chère sœur! » Quand les nouvelles deviennent tout à fait mauvaises, il annonce à Wilhelmine que leur père ne passera pas Tannée ; après avoir décrit Tétat du malade, qui a de l'eau dans la poitrine, ni respiration, ni sommeil, ni appétit, et les jambes enflées, il avoue qu'il ne peut s'empêcher de pâtir

{, Unser Hei*rgoU geobe doch^ dass es sich hald zur wiedergenesung ândere und dass mein allergnâdigster Vater noch lange Jahre zu unserem Troste lebe. — Lettre au roi du 29 septembre 1734. Les lettres à la marfçrave Wilhelmine sont des 2, 9, 24 septembre.

d'une certaine façon : « En revanclic, je suis bien aise de me trouver alors dans un état à pouvoir vous servir, n Le moment était arrivé pour le prince de quitter l'ar- , mée, qui prenait ses quartiers d"hiver. Il demanda au roi la permission de s'arrOlcr à Bayreulh, où il passa quelques jours chez sa sœur. Williclmine se plaint amJ;rement de celle visite dans ses Mémoires. Le prince aurait regardé d'un air moqueur la cour de Uayreulh, turlupinant lout le monde et répétant cent fois le mot de petit prince et de petite cour. 11 aurait fait placer à la table des Altesses un simple lieutenant de sa suite, en disant que les lieutenants du roi valuienl bien les ministres du I margrave. II aurait conseillé à sa sœur de « casser » toute I cette cour aussilAt que son bénôt de bcau-përe, le margrave régnant, serait mort, et de se mellre avec son mari - le pied de simples gentilshommes, jusqu'à ce qu'ils eussent payé leurs dettes. Il lui aurait donnd à entendre très clairement qu'il ne fallait pas trop compter sur sea largesses, après la mort « du sire >k Et comme elle ne I pouvait retenir ses larmes, son frère, pour loute consola- ' tion, lui aurait dit que, sans doute, elle était mélancolique ' et qu'il allait lui faire passer cet accès en jouant de la Oftle. La correspondance de Wilhelmine avec son frère. I avant et après la visite, semble démentir les mémoires; r elle est pleine d'effusions de tendresse, mais le frère et la sœur i5taienl de grands maîtres en la phraséologie d'af- I fection épistolaire. Il se peut bien que Frédéric ait mon- I Iré son mépris des petites cours et aussi sa résolution de [ tenir serrés les cordons de la bourse. Wilhelmine ajoute I que son frère se montra plus obligeant les deux derniers

jours qu'il passa auprès d'elle. Ils s'entretinrent assurément alors du « cliangement » qui allait arrive!-. La bonne Wilhelmine comptait bien prendre sa revanche des peines et des humiliations d'autrefois. Il lui était doux de penser que sa mère, dont la hauteur l'avait taut fait souiïrir, allait descendre au rang de douairière : '< La reine doit être au désespoir. Ce sera un furieux coup pour elle, quoique à la vérité elle serait plus heureuse. >i Le prince arriva le 12 octobre à Potsdam. Le roi, qui pensait mourir tout à l'heure, le reçut avec une émotion touchante ; il l'appelait petit Fritz, lui ouvrait son cœur et lui faisait des confidences politiques. Comme il était alors engagé dans le parti de l'Autriche, il regrettait les bénéfices qu'il aurait tirés d'une alliance avec la France. Il pestait contre son chien de ministère, qui l'avait mal conseillé, et contre l'empereur qui le traitait, lui, un vieil ami, comme un chiffon. II conseillait ii Frédéric d'exiler un tel, de faire pendre celui-ci et celui-là; il s'habituait donc à l'idée de transmettre le pouvoir. Par moments, la vieille rancune remontant, il était pris de la peur que son fils ne fit un mauvais emploi de l'héritage paternel : « Si tu ne t'y prends pas bien, et que tout aille sens dessus dessous, je rirai de toi dans le tombeau. <> Le prince s'empressait autour du malade; il s'ingéniait & trouver les moyens de le soulager et de lui procurer un lit commode. Le sentiment filial se réveillait en lui, comme le sentiment paternel dans le cœur du roi. La vue de son père qui avait deux aunes et quart d'enflure autour du ventre et les pieds ouverts, lui arrachait des larmes, et les assistants admiraient cette douleur. Mais le

LE SÉJOUR DE FIlÉDÉniC A NEU-RUPPIN

roi l'ayant renvoyiî à Huppin, les larmes sécliôrent tout de suite. Frddt^ric se plaint à sa sœur " de cette invention qui a pris au roi, tandis qu'il est h l'agonie» ; et il ajoute qu'il est touchi^ jusqu'au fond do l'âme des souffrances de son p&re, mais qu'il se prépare de tout son possible à ce funeste lîvénoment.

En effet, à un ami, qu'il prend pour confident, il dit tout ce qu'il fora le premier moment après que le roi sera mort ; en quel endroit il se vendra ; quand il se fera prêter l'hommage; s'il se fera couronner; comment il réglera le deuil et la cour; quelles nouvelles charges 11 introduira; comment il traitera ses ministres dans les conférences, de quel ton il leur parlera et s'ils seront de ses parties de plaisir ; quel accueil il fera aux miiàstres étrangers, s'il leur donnera des Eiudiences publiques, s'il les fera diner avec lui ordinairement ou seulement les jours de fête ; si, aux jours de cérémonie, il dînera seul ; quelles gardes il entretiendra, comment il les nommera, habillera et paiera ; s'il gardera les colosses; s'il continuera les leviSes en pays étrangers, quel règlement il fera dans l'armée et l'administration ; quels sont ses senlimenfs sur la justice et sur la religion ; en quel endroit il fera loger la reine et quelle subsistance il lui donnera; ce qu'il fera de ses frères; ce qu'il pense des favoris de son ptre et s'il leur destine un mauvais sort; k quelles charges il élèvera certaines personnes, qui à présent n'y songent pas; ce qu'il adviendra des autres, qui se flattent à cette heure d'une grande fortune. Bref, du petit au grand, il a tout prévu et tout résolu. Il disait à cet ami, Alexandre de Wartensleben ; « Oui, mon cher .

petit comte, j'aurai beaucoup de travail un jour, r j'espère de le surmonter et il y a assez de plaisir d' l'unique roi de Prusse. » Il considère si bien les airaires de Prusse comme les siennes qu'il recommande à Grumbkow de suspendre toute conversation avec les étrangers, et il commence une inattendue et grave négociation avec le ministre de France, La ChiStardie'.

Cependant le roi Frédéric-Guillaume désenflait. L'eau lui coulant des jiimbes et des pieds par des crevasses, il se trouva soulagé. Au commencement de novembre, il montrait gaiement son ceinturon diminué dune main entière. L'appétit revint et le sommeil, mais comme un grand malaise persistait, les médecins doutaient encore de la guérison, et le prince royal n'était pas rassuré : « Je souhaite, écrivait-il au roi, que nous recevions de bonnes nouvelles de la maladie de mon très gracieux père. Certainement, l'ardente prière et les vœux de tant et tant de gens obtiendront quelque chose de Notrc-Seigneur Dieu. Plût à Dieu que je pusse venir en aide à mon très gracieux père! Je donnerais volontiers ma vie pour lui*. » Mais Dieu ne demanda pas ce sacrifice h Frédéric ; novembre finit, décembre commença et s'acheva ; janvier, terme ultime fixé par le prince, approchait: " Je vous marque avec le plus grand étonnement, écrit Frédéric à sa sœur, que le roi se remet entièrement, qu'il

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