‹ Le Grand Frédéric avant l'avènementChapitre 23 sur 64 · LE SANCTUAIRE · texte numérisé non relu

LE SANCTUAIRE

Et pourtant, Rembrandt aurait trouvé son sujet à Rheinsberg : le grand Frédéric dans son cabinet de la vieille tour.

IDD LE GltA\D FHÈDÉHIC AVANT l.AVÈNEMENT

Les meubles do ce cabinet sont argentfSs et recouverts de soie vei't tendre ; le pupitre de la table dorée est tendu ' de soie rose, et des vases et des guirlandes sont peints sur panneaux clairs, et, ici encore, il y a des glaces, des bustes et le décor mythologique, mais le décor est grave : au plafond. Minerve, lance en main, casque en tôte, siège sur son trône, et, près d'elle, un génie ouvre un livre où sont écrits les noms d'Horace et de Voltaire, Les trois baies profondes percées dans la muraille épaisse donnent à ce boudoir la sévérité d'une niche féodale.

Ici était le saint des saints de Rheînsberg. Aucun bruit n'y arrivait de la maison, ni du dehors. Si le prince levait la tôte, il n'apercevait que des arbres, de i'eau et du ciel. Et certes le paysage de Rbcinshcrg a son charme très particulier, le charme d'une oasis; le contraste des sablonneux alentours y fait l'eau plus fraîche et plus verte la verdure. La simplicité des lignes et la médiocrité des hauteurs grandissent les spectacles du ciel. J'ai vu, du cabinet de Frédéric, le soleil se coucher derrière la colline du parc; il embrasait d'une dorure rougeàtre les sapins du sommet, dont la ramure se découpait sur ce fond d'incendie ; et l'or, In ramure et les moindres nuages se miraient en une bande argentée au milieu du lac, tandis que, sur l'eau du rivage, entrée dans la nuit, l'ombre des sapins dessinait sa bordure effrangée de velours noir. Frédéric aimait-il & regarder par la fenêtre ? Il n'était pas insensible aux beautés de la nature, mais il n'y était pas non plus très sensible '. Le siècle ne savait

I. Très rares lont tei sdiiiirations pour la nature et tréa banales : • 11 fait beau tewpi ilehori et la promea&de e»l charmante. ■ • Noua

LIDYLI.E DE RUElNSIiEBlî lui

pas encore admirer les bois ni les couchers du soleil, el Frédéric ne devançait pas son siècle. Un beau livre, une belle pensée, un heureux coup de plume, comme il disail, lui plaisaient mieux qu'un paysage. Assurément, il ne levait guère la tôle. Uu dehors, il n'avait cure : « Je ne sais trop à la vérité le temps qu'il fait ici. La sphère de mon activité ne s'étend que de mon foyer à ma bibliothèque ". II lisait avec des yeux grands ouverts et fixes, lui qui dira plus tard à un jeune officier : " Sais-iu lire? Lire, c'est penser >i. Ou bien il a fermé le livre ; sa fine écriture court sur le pflpier en lignes courtes et longues, en vers ou en prose, h moins qu'il ne place des signes sur une portée. Sa guenon Mimi le regarde, compagne de sa solitude.

Frédéric ne vivait avec la compagnie qu'à table, et quelques moments après le repas. Il tirait de chacun de ses hôtes ce qu'il pouvait de science, de connaissances et de gaieté, mais il se réservait les longs tète-à-tète avec lui-même. Il faisait quelquefois une grande marche avec un de ses amis; la conversation était alors un dialogue philosophique, Rarement, il se laissait débauchera une promenade en bateau jusqu'à l'île de Remus, où l'on montre aujourd'hui des arbres qu'il planta. Les amis

Toyons renailre \es fleurs, reveoir la vcrdurr, et le «cileîl, favorable à no* climats, commence iléjà à nous faire sentir sei ardeur*. ■ — "Le matin, quand je me réveille, — Je vois ilans la belle Raison — Phâbus brillant lur Iborizon — Colorer let rniils de la treille. — Je Toia la diligente abeille — D'un parterre semé de Heurs, — Ëctalant de mille couleurs, — Par nne adreiEe sans pareille ~ Ravir les sacs et les dou-

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allaient en chasse : « Cette passion, disait-il, est juste le contrepied de la mienne. 11 y a ici une colerie qui chasse, el j'i^ludîe pour eux. Chacun y trouve son compte. » Levé à quatre lieures, il lisait six heures de suite; puis, pendant deux heures, il prenait des notes sur ses lectures et copiait des extraits. L'après-midi, il se remettait îi l'ouvrage ; il veillait quelquefois jusqu'à deux heures. Il essaya m&me de ne pas dormir du tout. Après quatre jours de ce rt^gime, il tomba malade ; des coliques et des crampes d'estomac faillirent l'envoyer dans l'éternité. Les médecins se fâchèrent, mais, disait-il, " l'habitude a changé l'aptitude que j'avais pour les arts en un tempérament ; quand je ne puis ni lire, ni travailler, je suis comme ces grands preneurs de tabac qui meurent d'inquiétude et qui mettent mille fois la main à la poche, quand on leur a retiré leur tabatière ». Il trouvait le médecin plus cruel que la maladie, et il aimait mieux être malade de corps que d'esprit '.

Ses premières études avec son maître Duhan lui avaient laissé l'ambition d'une large culture intellectuelle : & Uheinsberg, il se donnait enfin cette culture. Philoso-

t. Frédéric se plaint de sa gaulé conaUuiment, de cali(|iicB inhuintïnes, de cotiqups néph reliques, d'oppreaaioDi de cœur, de liatlenieitls de cœur très violents, de maux de Wtc, de crampes d'estomac, d'insomoies, Uo sueurs exlëniiantce, de n'pliliun de sang. It se loîHiie bjgiéniquement, en prenant de l'ciercice, en troU uni chaque matin; un moment il pense à se nieltre & ecier du bois. Mais il n'aime pas l'hygiëne parce qu'elle l'eiupi'che de travailler; il emploie quantité de reraèdejde la - nature la plus forle», passe . par ce qu'il y a do plua dégoûtant <■ en fait Je médecine. Il finit par se croire médecin ou tout au iiiaiiia " trée habile en fait de médecine >■. Il conseille à un de ses nmis des lavements d'herbe cuite avec de Ttiuile, des poudres absorbantei, des gouttes qui ne sont pas raites avec de l'eau-de-vie, et des pilules qui rendent du Ion ans visctrea du bas-ventre.

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phie, histoire, lettres anciennes et modernes, mathématiques, physique, l'attiraient tour & tour ; il avait des . préférences décidées, mais sur tout il voulait des lumières. Il se faisait un devoir de comprendre tout l'intelligible; il apprenait pour apprendre, pour la joie de savoir; mais il cherchait son profit même dans les études qui semblaient le plus désintéressées. Il avait dans sa curiosité avide un ordre admirable. De toutes les lumières venues de l'horizon immense, il éclairait à l'avance son chemin royal.

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