LA. CORRESPONDANCE DU PRINCE ROYAL
Combien et comment travailla Frédéric pendant les années passées à Rlieinsberg, nous le savons par lui. Il y écrivit des traités philosophiques en vers et en prose, des morceaux de morale et de politique, et enfin des cenlaiues et des centaines de lettres, car il est de la Famille des épîstoliers, ces bavards charmants à qui la conversation parlée ne suffit pas ; ils ont trop à dire sur toute sorte de choses! Ils écriraient volontiers à tout ce qui, dans l'univers, porte un nom et lient une plume. Ils choisissent des correspondants variés, capables de les entretenir sur tous les sujets dont leur intelligence est occupée. Ils arrivent ainsi à «expliquer)! tout leur esprit, pour employer une expression que Frédéric aimait cl qui est heureuse ; elle rend bien le besoin de produire au de-
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hors sa vie intime, de " se parler soi-même », comme disent les Allemands.
Frédéric avait des correspondants extraordinaires comme Fontenelle ' et RoUin', cl de ri'guliers comme Camas, Suhra, Manteuffel et Voltaire. Le colonel de Camas, d'une famille de réfugiés français, était un homme très cultivé, grand liseur, bon géomètre et très honnête homme, point courtisan : Frédéric s'entretenait avec lui à cœur ouvert de ses ennuis et de ses chagrins. Suhm fut longtemps ministre de Saxe à Berlin; il assista de son amitié, autant qu'il put, Frédéric et Wilhelmine au temps des grandes fureurs Je Frédéric-Guillaume. Il semble être un philosophe égaré dans la politique : une ^ mélancolie de penseur souffreteux mettait dans ses lettres un charme que Frédéric goûtait vivement. Il appelait Suhm « mon cher Diaphane», et lui disait: II Votre corps délicat est le dépositaire d'une âme fine,
t. Frédéric fcrît à FonlPneUe pour l'inlcrroger aiir l'altraclion niaii kUEsi pour avoir un autographe dfllui. • Euvciyei-uioî, luidil-il, quelque! peusies et quelques coups de ploniH >. — ^ Que le* philosophe» soient rois, rfpond FoutcnelJe, voilà des pauvres gens à qui la Ute va louraer, ou j'en ai bien peur. Que les rois soient philosophes, ToiU de» gens que leur coDstituliou a sauvés d'un graod péril, et que je suis sûr qui feront des merveilles °. C'est bien le coup de plume qu'il (allait pour l'album du prince royal de Prusse.
a. Il écrit à Rollin. au laoment de relire son hisloire romaine qu'il t <■ lue e[ dévorée », pour l'assurer de sa reconnaissance el de son respect. Rollin remercie par une lettre charmante, où il se donne te plaisir de racooler qu'un jeune homme de qualité a soutenu brillamment *ei s dans un collège oil il fut longtemps principal. Et nous recoDe lr»it un brave et digne principal, notre ancêtre. — i. d'autres encore, Frédéric fcrit pour les remercier de plaisirs qu'ils loi ont faits, de services reodus. 11 paraît vouloir que personne, parmi les gens d'eipril, n'ignore qu'il y a en Prusse un prince homme d'esprit el philosophe.
L IDYLLE DE IIHEINSBEHG m.
Spirituelle et déliée. >< ManleafFel, l'russipn passé au service de la Saxe, et retraité à Berlin, après une lorgue carrière politique, la continuait par le millier d'espion : il espionnait la Prusse à Dresde et la Saxe à Vienne. Frédéric saura plus lard qu'il servait des traitements à des domestiques du roi et au cuisinier de Rheinsbcrg, maïs qui l'eût dit? Manteuffel priisidait une Société d'Aléthophilcs, adonnés à " la recherche de la vt^rité », et un cercle d'hommes d'F^tat qui allaient chez lui, une fois par semaine, discuter les alTuires de leur métier. Il écrivait beaucoup et bien, sur la politique do préférence, mais il savait ses lettres et sa "philosophie comme personne. Très modeste, il avouait son ignorance et qu'à la recherche des lumières il ne rencontra que ténèbres ; il s'intitulait Oî/iVciff-Finy/. Il conseillait Frédéric en toute matière, mais en morale surtout et en relig;ion ; il lui procurait des démonstrations de l'existence de Dieu.
Avec aucun de ces amis éplstolaires qui s'ajoutaient au cercle des amis présents, le prince royal n'expliqua son esprit aussi bien qu'avec Voltaire, dont le portrait i< présidait » dans le cabinet de la tour. Il lui écrivit dès le lendemain de son arrivée à Rheinsberg, sitôt qu'il fut libre enfin et maître de lui. Ecrire à Voltaire, c'était s'émanciper de la longue tutelle, s'échapper des ténèbres dans la lumière; recevoir une lettre de Voltaire, c'était, pour un homme de lettres à son début, un honneur et le commencement de la gloire.
Lorsque Frédéric espérait une lettre venant de Cirey, il attendait l'heure de la poste avec une impatience d'amoureux. Il envoyait ses domestiques au-devant du cour-
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ricr, courait k la fenêtre pour les voir revenir de loin, retournait & sa table, se levait au moindre bruit dans rantichambre ; enlin, quand le paquet arrivait, il che^• \ chait vivement l'écriture désirée. S'il l'apercevait, son 1 empressement môme relarduit l'ouverture du cacbet; il i lisait, mais si vite qu'il lui fallait une seconde et une troisième lecture, pour que ses esprits calmés lui permissent de comprendre ce qu'il avait lu. Voltaire, à qui \ le prince décrit celte scène de l'arrivée de la poste, ré- ! pond : Il Je suis enivré de plaisir, de surprise et de rccon- ■ naissance. »
Le prince et l'écrivain échangent les propos les plus tendres. « C'est bien dommage que vous soyez né pour régner ailleurs », écrit Voltaire, qui se déclare le sujet de Diviis Fredericus : « Le marquisat de Cirey est une t ancienne dépendance du Brandebourg. » A louer son béros, il dépense l'histoire et la fable : Frédéric " est plus instruif qu'Alcibiadc et joue de la flûte mieux que Télémaque ». Frédéric réfutant Macliiavel, c'est Apollon ter- rassant le serpent Python ; s'il envoie ti Cirey un flacon do vin de Hongrie, c'est Bacchus guérisseur; s'il conseille des recettes de médecine, c'est Marc-Aurèle qui se fait Esculape; s'il construit un manège : ci apparemment qu'il y aura une place pour le cheval Pégase ». Le prince ne I demeure pas en reste : » Il était bien nécessaire que vous Ivinssicz au monde, pour que j'y fusse heureux ! » Mais ■-c'est & peine s'il peut croire qu'il existe au monde un { I "Voltaire. Il a, dit-il, fait un système pour nier son exis- j tence. Non, il n'est pas possible qu'un homme fasse le \ travail prodigieux qu'on attribue à M. de Voltaire. Cirey
L'IDYI.LE DE ItlIEINSDERG iOl
possède assjirémcQt une acadtSmie compos(5e de l'élite de l'univers, « des philosophes qui traduisent Newton, des poètes héroïques, des Corneille, des Catulle, des Thucydide et l'ouvrage de cette acadiSmie se publie sous le nom de Voltaire ». Puisqu'enfin il faut bien croire à ce prodige, et qu'il existe un Voltaire comme il existe un Dieu, il ne reste qui les confondre dnns un même acte l de foi et d'adoration : <• Je crois qu'il n'y a qu'un Dieu et un Voltaire, et que ce Dieu avait besoin en ce siècle d'un Voltaire pour te rendre aimable... Vous avez \àv6, nettoyé, retouché un vieux tableau de Raphaël. »
Frédéric était naturellement attiré vers l'homme qui excellait en tout ce qu'il aimait, vers ce poète drama- ' tique, ce poète épique, cet historien, ce philosophe, ce moraliste, ce libre esprit, cette grande lumière du siècle des lumières, celte science universelle légèrement portée, avec des couleurs claires et gaies, comme les aimait le seigneur de Rheinsberg, vers cette humanité enfin qui l rêvait le bonheur des hommes, en même temps qu'elle } les méprisait. Voltaire était surpris çt ravi de rencon- I Irer " un prince qui pense aux hommes... un monarque fait homme », et cela non pas dans un roman, sous le nom dWIcimédon et d'Almanzor, mais dans la réalité de [ l'histoire. Et par l'amilié de ce roî de demain, il prenait I Ba revanche de la Bastille et de l'exil; il commençait [ & régner sur l'avenir.
Frédéric goûtait dans le commerce de Voltaire les joies ' d'esprit les plus vives : lui qui disait qu'une correspon- I dance est un trafic de pensées, il s'enrichissait au trafic I avec Voltaire. Mais il cherchait aussi la gloire d'une rela-
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tion illustre, et, )a bienveillance d'un grand dispensateur de la renoinmdG, et autre chose encore, qu'il osait à peine s'avouer & lui-môme: il voulait imiter Voltaire, et l'égaler peut-être ! En vain il se répète cent fois : u Malheureux ! laisse là un fardeau doQt le poids dépasse tes forces ! on ne peut imiter Voltaire qu'à moins d'être Voltaire même! » Il ne peut s'empêcher de mesurer son esprit avec cet esprit. Par moment, il s'échappe à parler d'égal à égal, et il dit à Voltaire : « Nous autres poètes ». A Voltaire, poète tragique, il annonce qu'il préparc une tragédie dont Nîsus et Euryale seront les héros ; au poète moraliste, il envoie des poésies morales ; au savant, des expériences et des hypothèses sur des questions de physique; à l'historien, ses Considérations sur f étal présent de l'Europe et sa réfutation de Machiavel ; avec le phi-, losophc, il discute sur Dieu, l'âme et la liberté. Aussi sa^ correspondance avec Voltaire est-elle le document le plus complet sur l'immense travail intellectuel où peinait Frédéric dans le cabinet de la vieille tour.
Maintenant, demandons à ce millier de lettres de Fré^i déric, à ses poésies et à ses écrits philosophiques et politiques, de nous livrer les sentiments de ce cœur et lea I idées de cet esprit, qui se préparent et s'arment, auxJ bords muets du lac de Hhcinsberg, dans celte solitude, ce I recueillement, cette grâce d'aurore et la parure apprêtée! d'un tableau mythologique, pour une des existences leal plus agitées, les plus rudes, les plus fécondes en réalité! qu'un homme ait vécue, depuis qu'il y a des hommes et ] qui agissent.