L'HORIZON DE L'ESPRIT
Le temps de la jeunesse de Frédéric était un .heureux temps pour Tesprit. La curiosité des intelligences ne se choississait pas d'objets particuliers : les savants étaient des philosophes, c'est-à-dire des chercheurs de la raison des choses. Les mystères vivement attaqués semblaient céder sur tous les points ; la science mesurait le ciel et la terre; le télescope se perfectionnait; Fahrenheit et Réaumur avaient gradué le thermomètre; Watt allait construire la machine à vapeur, et la machine à frotter
1. Outre la correspondance citée au chapitre précédent avec la margrave de Baireuth, avec Manteuffel, Camas, Suhm, la marquise du ChÂtelet, Jordan, Algarotti, Voltaire, et les poésies également citées, voir : Lettres de Frédéric à M, Achardy et Correspondance avec M, de Beausobre^ au t. XVI des Œuvres de Frédéric le Grand ; et les poésies des tomes X, XI, XIV, qui sont du temps de Rheinsberg, notamment la Bulle du Pape, et le Faux pronostic, au t. XIV, le Miracle manqué, au t. XI, V Apologie des bontés de Dieu, au t. XIV, une Épitre à Jordan, au t. XI; la Dissertation sur Vinnocence des erreurs de Vesprit, \ Avantpropos sur la Henriade de M, de Voltaire et VAnti-Machiavel ou Examen du Prince de Machiavel, au t. VIII. — L'évolution philosophique est admi> rablement étudiée mais avec un involontaire parti pris d'admiration dans Zeller, Friedrich der Grosse als Philosoph,
HO LE GHAND tltÉDÊBlC AVANT L'AVÈNEMENT
d'Olio de Guéricke devenait la machine électrique. Aucun être, aucun phénomène n'était r<îputé indigne de l'observation. On savait ce que rapporte à l'intelligence de l'homme et à sa puissance l'attention à regarder la ' vapeur soulever le couvercle d'une marmite ou bien & étudier les Jeux de la lumière et les organes des animaux humbles et des plantes dédaignées.
Rien ne paraissait inaccessible à l'observation et & l'expérience conduites par la métliode et raisonnées par la raison. La théologie déclinait et, avec elle, la métaphysique, même celle que Descartes avait établie sur I la certitude de l'être démontrée par le fait de la pensée. L'esprit ne descendait plus des principes aux phénomènes ; des ell'ets, il remontait aux causes. La science, j qui n'était pas encombrée du détail immense des faits, ni requise pour les usages de la vie, avait la légèreté | divine de l'élher. Et l'homme était en mémo temps que la I nature un objet d'étude pour l'homme. Il se ressaisissait sur les idées admises et tes traditions les plus vénérables, sur la politique et sur les religions; il cherchait Dieu par-delà les églises, lui-même par-delà l'histoire, dans les temps inconnus où ses fraîches épaules n'étaient façonnées encore à aucun joug.
La joie des découvertes provoquait au mépris du passé. Le contraste était si vif entre les idées et les espérances (l'une part, et, de l'autre, les institutions et les mœurs, que celles-ci semblaient ridicules; aussi la lutte étaitelle gaie et l'esprit en fut l'arme principale. La certitude d'entrer dans un monde nouveau et de voir de bellea choses auxquelles succéderaient des clioses plus belles
înd(!fmiment, animait l'ironie d'une sorto d'ail i^gressc. Nous avons beaucoup abusé dos mois obscurantisme et lumière, et, tous les jours, nous entendons célébrer les lumières par des aveugles, mais l'tSveil du xvui' siècle était bien une aurore; son espérance semblait sortir de L la nuit, et, marne quand il s'inquiétait et se troublait en I sentant la persistance et la résistance du mystère, il I jouissait encore do l'orgueil de voir s'élargir devant lui la nature, Thomme, et, comme dira Diderot, Dieu luimême.
L'esprit du siècle avait pénétré Frédéric par Téducalion qu'il avait reçue de ses premiers maîtres et par ces voies inaperçues que suivent jusqu'au berceau des nouveaunés les grandes influences intellectuelles cl morales. Frédéric a l'universelle curiosité et l'activité alerte de l'intelligence : » Je voltige de la métaphysique à la physique, de la morale à la logique, de l'histoire de la musique k la poésie. » Tl connaît les grands géomètres et leurs systèmes pour l'explication du monde; il compare les théories de Descartes et de Newton, discute la question du plein et du vide et les hypothèses sur la découverte du feu. Il prescrit des expériences et en fait luimême; il a organisé, dans une des tours de Rheinsberg, . un observatoire et un cabinet de physique, où il étudie le mouvement dans le vide sous la cloche de la machine pneumatique'. Mais c'est une des marques particulières
. • J'ai Tait construire une lour au Ijaut de Uqiielle je placerai un ' obierTslotre. L'étnge d'en bas devient une grotte; le second, une ulle pour les instruments de physique; le IroisiÈuic, une petite iuipri-
H2 LE GRAND t'IlÉDÉRIC AVANT I.AVÈNEMEST
de cette intelligence qu'en se répandant sur toutes 1 choses, elle ne perd jamais de vue certains objets, et \ ([u'elie s'étend sans se disperser.
Jamais liommc ne fui aussi maitre de lui que ce jeune ' homme et ne riîgla sa liberté par des lois plus précises : « Je fais tout ce que je puis pour acquérir les connais- 1 sances qui me sont nécessaires pour ra'acquitter dignement de toutes les choses qui peuvent être de mon ressort. » Il a i< son but où il fait tendre toutes les choses extérieures ». A ce but ne conduisaient ni les malhémathiques, ni la physique. Il n'est pas né mathématicien, — il avoue que les calculs infinis l'épouvantent et passent ses forces, — et il ne fait pas efTort pour le devenir : , la géométrie, dit-il, sèche trop l'esprit. Que Clairaut, Maupertuis et La Condamine parcourent donc l'univers afin d'y chercher une ligne; que d'autres aillent troubler les glaçons de la Nouvelle-Zélande et les déserts de l'Ethiopie pour s'informer de la figure du monde : il i aimerait mieux, lui, aller tout simplement h. Cirey, I auprès de Voltaire, faire v sa quête de vérités ». Un moment, il voulut se mettre k la phyi^iquc, sur l'invitation de M*"* du Ghâtelet, qui le priait de donner à celte science une place » dans son immensité >•. 11 promet h la divine ^ Emilie de lire les Mémoires de l'Académie des sciences, la Physique de Muschenbrock et la Philosophie de la nature de Newton, l'hiver prochain. L'hiver venu, il écrivit {'Anti-Machiavel*.
.. Il discute &vec la marquiie sur le reii et sur l'eau, en badhiaot. Il F n'admet pas que le Teu ail élé produit par le rrotteiuent des branchée ^ d'arbres secoures par le vent. Il a chez lui, tlit-ll, des furets où sourHent
Il entend demeurer sur la planète où il sait qu'il aura
Sort à faire un jour. Il n'aurait pii supporter en lui la
Ktotale ignorance des mathi^matiqnes de la physique, mais
Ee'cst assez qu'il sache les principes, la mi^lliode et lu
' direction générale de ces sciences et ce qu'elles peuvent
apprendre sur l'origine du monde et de la vie. 11 est
avant tout curieux de l'homme et des choses humaines,
L et, pour ne point parler encore de la politique, qu'il n'ou-
iblie pas un moment, il donne la plus grande part de son
■.esprit aux lettres et à la philosophie.