COMMENT ET POURQUOI FRÉDÉRIC AIMAIT LES LETTRES
Frédéric demandaitaux lettres d'abord qu'elles fussent lagréahles. Philosophe, il ne recule pas devant l'austérité }■ des problèmes ; homme de lettres, il estime comme Vol- 1 taire que l'austérité est une maladie et qu'il vaut mieux ravoir la fièvre que do penser tristement. Il lit avec dé- I lices les petits poèmes de Voltaire, comme /e Mondain et VÈpllre sur le pinisir, parce qu'ils respirent la joie'. Il I "veut que l'écrivain môle aux matiî^res même sérieuses I de l'enjouement, de petites digressions et du sei : n Je ne
Att veuh qui font hODoeur à l'impéluosité de Borée, c[ qui ne prennent . pu feu. • Je sens bien, ^cril-it a la marquise qut. si j'étaX» auprèi de lE, je voiii parlerais de toute autre chose que de physique. ■> . Lorsque Césarion part pour Cire;, Frédéric lui dit : ■ Voui ; Ttt l'eaprit humain dans fou dernier degré de perfectiou, la ugesM is auslérité, entourée des tendres Amours et des Ris. ■
Ht LE GRAND FRÉDÉRIC AVANT I.AVÈNEMEST
sais rien de [lire que l'enDui, et je crois qu'on instniil 1 mal le lecteur lorsqu'on le fait bâiller. » Il est un amant J des grâces en littérature et il dfîsespère des lettres all&- 1 mandes qui ne savent pas se familiariser avec ces divï- | nités'. 11 goùle l'élégance, la finesse, les tours arrondis, les épithètcs nouvelles et justes, et les m«^tapliores heu- j rcuses, comme celle-ci, par laquelle Voltaire désigne les 1 serviteurs du sérail.
Que le Ter a pri'
Use récrie à cet endroit :" Itefle et noble périphrase! C'est qu'il aime aussi la noblesse du style; le vulgaire I lui r<?pugne; le rampant le dégoûte*, et il ne souffre pasl mi>me les mots familiers. Quand il a rencontré dans do^ Discours sur thumme de Voltaire un chien qui meurt 1 en léchant les mains de son maître : « Ce chien n'est-il , pas un peu trop bas? » demande-t-il, La noblesse est une des beautés de la Uenviade qu'il admire le plus : n L'an- | leur s'élève jusqu'au sublime et ne s'abaisse qu'avec grâce et dignité. » Il voulait dans les lettres, commedans sa compagnie et sa maison, de l'esprit, des couleurs ' gaies et l'air noble.
Il aimait aussi le bel ordre et l'art de lier toutes les] parties d'un sujet pour l'amener et conduire à ses fias. La Henriade lui paraît trÈs supérieure à l'Iliade et à ]
i. Quand les Alleinamli, diUil, > ic aont oiuparéa d'une m&tiâre, Ua pK9ciit dessus; leurs livres sont d'un dilTus asaornmant. Si on pouvait lei corriger de cette pesanteur et les familiariser uu peu plus avec lea grAees, je ne draeepérerais pas que ma natiou ne proiiiiislt des grands hoiiimes... "
3. C est à propoi de La Chaussée qu'ii eiprime cette répiigoauce.
LES LETTRES ET LA PBILOSOPIIIE llô
VOdyssée, parce qu'elle est mieux liée. Il est l'homme de la règle, — ce mot revient à tout moment sous sa plume, — rien ne lui plait que la raison :
de ta brillante poésie
Au poiJs de la raison je pèse les beautés...
11 se dit et il est en elTet le disciple docile de « l'cxacL et sévère Boileau » , qu'il sait par cœur. S'il énumère des grands hommes, il met Boileau, une fois avec Voltaire et Newton, parmi les génies qui survivraient à l'anéantissement de la plus grande partie du monde; une autre fois avec Colhert et Luxembourg parmi les gloires du règne de Louis XIV. Il est, je crois hien, le seul qui ait ajouté au nom du législateur du Parnasse l'épilhëte de « divin ", qui est un peu forte.
Afin que nul n'ignore les règles et les lois', il les voudrait voir rédigées, promulguées el appliquées par un corps constitué. Berlin a bien son académie : le premier roi de Prusse, ce pompeux Frédéric I", la fonda sur l'assurance que lui donnèrent les astronomes qu'ils découvriraient quantité d'étoiles dont il serait le parrain, mais celte académie est en décadence. D'ailleurs, elle prétend avoir ime compétence universelle; c'est une académie pour la langue qu'il faudrait à la Prusse, ou
1. Frédéric imite Boileau perpétuelleincnl dan» set poèsioa, pur exemple dans les vers à Peine citéci au chapitre précâdenl, ou bien
IIG LE GlIAND KBÉDÈRIC AVANT (.AVÈNEMENT
plulôl à l'Allemagne enlîèrc, et comme l'infinitif de souverains entre lesquels ce malheureux pays est partagé ne consentira jamais à se soumettre aux décisions d'une aead^^mie, Frédéric déclare qu'il n'y aura jamais de bons livres en Allemagne.
Jamais Français de France ne fut plus français nï plus classique que le prince royal de Prusse. L'horizon de son esprit est tout Trançais. Parmi les anciens, il a notre prédilection pour les Latins, qu'il ne connaît du reste que par nos traductions. II lit, dans nos traductions encore, les auteurs modernes et parle avec plaisir de quelques écrivains anglais ou italiens, mais il ne connaît ni Shakspeare, ni Dante : ces génies sont trop éloignés de son point de vue. Dans sa philosophie do l'histoire intellectuelle, il va des anciens h. nous tout droit : « Nous avons cette obligation aux Français d'avoir fait revivre les sciences. Après que des guerres cruelles, l'établissement du christianisme et les fréquentes invasions de barbares eurent porté un coup mortel aux arts réfugiés de Grèce en Italie, quelques si^cles d'ignorance s'écoulèrent quand enfin le llambeau se ralluma chez vous. »
Aujourd'hui, les philosophes de l'histoire en Allemagne n'admettent plus que trois phases de la civilisation : Griechent/iuin, RiJmerlhuin, Germanenthum, C'est pour eux vérité démontrée qu'après que le monde ancien fut épuisé, les Germains, l'inondant de leur sève, renouvelèrent la vie politique, sociale et religieuse. Nous, ils nous mettent de cûté, comme des dérivés. Ils interprètent avec injustice et malveillance notre façon d'être, qui est en eiïet de n'être ni tout un, ni tout autre, de tenir & lu
LES LETTRES ET LA PHILOSOPHIE m
fois de l'un et de l'autre, et de composer avec des éléments divers, concilit^s par notre nature propre, on génie libre, clair et actif, dont le monde entier a senti la puissance ; mais ils ont raison d'estimer [rhs haut le Germanenthum, et Frédéric, lui aussi, était malveillant et injuste en oublianl le moyen âgi>, et la Renaissance et la Réforme allemandes. Par là il nous appartient encore, et son ignorance est du classique le plus pur.
Frédéric répétait souvent qu'il faut mêler ult'fe diilci, et il prétendait que les lettres fussent utiles autant qu'agréables. Il est bien de son temps, où les intelligences savent qu'il y a quelque chose îi faire, qu'il faut faire. Il aime Tagrément dans la poésie, mais non pas la poésie d'agrément, » les fredonneurs d'idylles ennuyeuses, d'églogues faites sur le même moule et de stances insipides ». 11 ne cherche pas non plus dans la poésie une émotion de sensibilité : l'éternel soupirant des tragédies le fatigue et l'agace; pas plus sur la scène que dans la vie, il n'aime l'amour. Il voudrait y substituer des sentiments plus calmes, qui sont presque de la raison. La tragédie de Mérope ayant démontré que l'amour maternel est propre à émouvoir autan) que l'amour, il veut essayer dans une tragédie dont Nisus et Euryale seront les héros, si l'amitié n'est pas capable aussi de faire recette au théâtre.
Au reste, le poète ne doit point, à son avis, se proposer uniquement d'émouvoir. Son office est d'instruire, et, s'il a bien cadencé des pensées métaphysiques « dans une ode qui ne contienne que des vérités très évidentes » ;
B'il a enseigné l'histoire, comme Voltaire dans son César; 'surtout s'il a démontré, comme Voltaire encore dans Alzire, que le christianisme mal entendu et guidé par un faux zèle rend plus barbare que le paganisme même, il a bien employé son temps. Le meilleur des poèmes est celui qui renferme « un cours de morale où l'on apprend à parler et agir " ; et la Henriade est le chefd'œuvre du genre : les caractères y sont présentés de manière à faire haïr le vice et aimer la vertu ; les récits sont accompagnés de réflexions « excellentes, qui ne peuvent que former l'esprit de la jeunesse ' >', Le poète y fait le procès aux guerres de religion ; il tance les factieux et recommande aux peuple?» l'obéissance et la fidélité envers leurs rois :
Et qui meurt poi
li meurt toujours
Ce vers, Frédéric le cite seul, pour le mettre en belle lumière, dans la préface d'une édition qu'il prépare de la Henriade , et il laisse un peu trop voir par celte citation et par sa théorie de la fonction des lettres, ces « auxiliaires des lois », qu'il attend des Muses quelques services. Ce jeune homme ne s'égare pas dans les vallons sacrés; il s'y promène en compagnie du prince royal de Prusse.
le birn et le repos de ta société Tont la
COMMENT FRÉDÉniC APPREND A ÉCRIRE
Parce qu'il (Slait homme de letlres dans l'flme, mais aussi parce qu'il voulait employer la puissance des lettres, Frédéric résolut de devenir un écrivain. Il se donna beaucoup de peine, et, d'abord, il fallut qu'il apprît notre langue. Il la parlait depuis qu'il parlait ; sa gouvernante, son précepteur et presque tous ses maîtres étaient nos compatriotes; avec la reine sa mère et avec sa sœur Wihelmine, il causait et correspondait en français ; il ne se servait de l'allemand qu'avec le roi et les domestiques ; mais les réfugiés ses maîtres avaient emporté en exil un français d'une certaine date et d'un certain esprit. L'imperceptible perpétuel mouvement d'une langue vivante et vive comme la nôtre s'était arrêté en eux. Les Français de France discernaient tout de suite \e français réfugié, qui se reconnaît dans les premiers écrits de Frédéric. Comme le prince était réputé savoir notre langue, on ne la lui avait pas enseignée; pour la mCmo raison, on ne lui avait pas enseigné la sienne ; il ne savait aucune grammaire, et, le seul instinct ne suffisant pas à pénétrer les génies des deux lang:ucs, il mêlait son français de germanismes et son allemand de gallicismes. Puis il tenait de sa nation, comme il disait, quelques petits défauts, la longueur, la lenteur et l'habitude de peser sur une matière ; son esprit n'était pas de chez nous : sa plaisanterie insistait trop quelquefois, ou bien elle avait
lîO LE GRAND FRÉDÉRIC AVANT L'AVÈNEMENT besoin d'être commentée. Un jour il glisse dans une lettre un jeu do mois si compliqué que son correspondant s'excuse de n'avoir pas bien entendu le passage. Le prince le lui explique et regrette de n'avoir pu " marquer l'endroit oij il fallait sourire ».
Ce fut une des occupations de Frédéric à Rlieinsberg que d'apprendre notre langue, notre style et noire esprit, et il choisit pour précepteur, ce qui <?tait un vrai luxe de roi, Vollaire.
Il doit à Voltaire un certain diigrossissenienl, et j'oserai dire,- à condition d'expliquer le mot tout de suite, de déniaiscmcnt. Il avait gardé une candeur que je ne sais Irop comment appeler, juvénile, germanique ou provinciale, qui l'induisait à des naïvetés un peu lourdes, par exemple, à un respect superstitieux de l'antiquité. Un jour, il rencontre dans un podme de Voltaire l'épillitte de « chimérique » appliquée à l'histoire romaine, et il y voit aussi que les premiers étendards des Romains étaient de foin. Ce foin lui parait bien vulgaire, et l'épilhète de chimérique bienavcnturée, quand il s'agit d'une histoire avérée, dit-il, par le témoignage de lant d'auleurs, de tant de monuments respectables de l'antiquité, et d'une inlinité de médailles. A ce « colonel du plus beau régiment de l'Europe, qui a peine à consentir que de si grands vainqueurs n'aient pas toujours eu des aigles d'or à la tète de Jcurarmée >■, Voltaire répond que tout a un commencement, el il prouve par textes authentiques que ses bottes de foin sont bien constatées. Puis il énumèrc les miracles de l'histoire romaine : la louve nourricière de Romnlus, le pivert, la tète d'homme toute fraîche qui fit
b&lir le Gupitolc, Nxvius qui coupait des pierres avec un rasoir, la vestale qui tira un vaisseau avec sa ceinture, et les boucliers tombés du ciel, clc. » Allons, monseigneur, il faut mettre tout cela dans la salle d'Odin avec notre sainte ampoule, la chemise de la Vierge, le sacré prépuce et les livres de nos moines ! » Mais Frédéric ne renonce pas si vile à ses illusions sur la primitive histoire romaine ; il est, dit-il, engagé à la défendre par un certain motif.
Sur quoi, le voilà qui raconte, en ragri^mentant de nouveaux détails, la fable que nous connaissons déjà de la fondation de Rheinsberg. Il y a quelques années, dit-il, on trouva au Vatican un manuscrit qui " fait foi » que Remus, pour se dérober à la jalouse fureur de son frère, se réfugia dans le pays de l'Elbe, qu'il y bâtit au bord d'un lac une ville à laquelle il donna son nom, et se Ut ensevelir dans une lie du lac. Le pape s'empressa d'envoyer deux moines pour découvrir la retraite de Rémus. Les bons pères ont jugé que ce ne pouvait être que Remusbcrg, bien qu'ils n'aient pu retrouver les cendres du héros, soit parce que ces restes n'ont pas été soigneusement conservés, soit parce que le temps, qui tlétruit tout, les a confondus avec la terre... Le plus piquant dans la longue lettre très étudiée de Frédéric, c'est la précaution qu'il prend de ne point paraître trop naïf. H On ne m'accuse pas trop de crédulité, dit-il, et si je pèche, ce n'est point par superstition. » Il énumère donc ses preuves; les principales sont la découverte récente faite dans son jardin d'une urne et de monnaies romaines, et le souvenir gardé dans te pays de deux
123 LE GKAND FRÉDÉHIC AVANT L'AVÈNEME.NT
pierres sur lesquelles on reconnaissait encore, il y a cent ans, c quelque chose », qui avait éié la représenta- J tion de l'histoire des vautours. <> J'espère, monsieur, dit-il en terminant, que vous me saurez griS de l'anecdote que je viens de vous apprendre, et que, en sa faveur vous excuserez l'intfïrôt que je prends à tout ce qui peut regarder l'histoire d'un des fondateurs de Rome, dont je crois conser\er la cendre. »
Il est aisé de se figurer los mines qu'échangèrent & Cirey Voltaire et la divine Emilie, en Usant ce mémoire d'un archéologue de province. Voltaire répond que Rémus ne mérite pas l'honneur d'avoir ouvert l'asile do Frédéric, , et que, si cet aimable lieu fut fondé par des exilés de Rome, c'est par Scipion, par Cicéron et par Ovide qui portèrent là-bas le courage l'éloquence, et l'art d'aimer et de plaire. Quant aux antiquaires à capuchons soi-disant envoyés par le pape, il leur conseille de faire de ce Rémus un saint, plutôt que le fondateur du palais de Frédéric : H Mais apparemment que Rémus aurait été aussi étonné de se voir en paradis qu'en Prusse. »
Frédéric se le tient pour dit, et il met l'anecdote de Rémus à côté de l'histoire de la sainte ampoule et des opérations magiques de Merlin. Ceci est une des occasions, la plus frappante, où le rapide bon sens de Voltnire redresse la gaucherie de Frédéric. Comme l'élève a ' l'inlelligence prompte, il se fait vite aux façons du maître : il s'allège de tous ses restes de respect, et, de plus on plus, de mieux en mieux, il prend le ton vollairien.
Ecrire comme Vollaire, c'est l'ambition qu'il avoue avec des précautions de modestie. Il prie le maître lui-
LES LETTRES ET L\ PHILOSOPHIE ii2
même de vouloir bien Ty aider. 11 a auprès de lui un correcteur en titre, Jordan :
Jurdan, moa critique el copiste, Vous qui poursuiseï k la pisle Mes fautes en digne limier, De grAce, daignez corriger, Raturer, effacer, transcrire...
Mais Jordan ne lui suffit pas, et, dans presque toutes ses lettres h Voltaire, il demande des corrections et des avis. Voltaire aimerait mieux ne donner que des compliments; très habilement il loue avec efTusion les sentiments de l'écrivain, qui sont très louables, en effet; mais Fri^diiric réclame la critique du style; il prie l'habile philosophe et le grand poète de vouloir bien s'abaisser k faire le grammairien rigide. Voltaire s'exécute de temps à autre; il glisse des critiques dans de grands éloges, non sans se moquer de son pédantisme. A propos de l'épître adressée par le prince à son frère de Prusse, il se récrie d'admiration sur un certain encor qu'il y a trouvé :
vous en qui mon cŒur tendre et plein de retour Chérit encor le sang qui lui donna le jour...
i< Mais s'il plaît à Votre Altesse, ajoute-t-il, n'écrivez plus opinion avec un g et daignez rendre à ce mot les quatre syllabes dont il est composé. Toute la grandeur du génie ne peut rien sur les syllabes. Avec ces petites attentions, vous serez de l'Académie française quand il vous plaira, et, principauté à part, vous lui ferez bien de 'l'honneur. » Plutôt que des critiques, il donne à Frédéric des avis et d'une main si légère! Tels compliments sur
une pièce de vers octosyllabîques où respirent la facitilé du génie, l'aisance, les grâces, et qui « ne sent pas le travail d'un homme trop occupé de la poésie», sousenlendenl dos réserves sur d'autres pièces, arrivées par le raèrae courrier et dont il ne parle point. Il a des façons charmantes d'avertir Frédéric d'élaguer son style et de le resserrer : « Cet or en flIi^re, devenu plus compact, en aura plus de poids et de brillant. " Rien de plus facile, d'ailleurs : « une petite lime de deux liards suffira! ' >< Au fond, Voltaire voudrait qu'il fût entendu une fois pour toutes que Frédéric écrit fort bien le français pour un Allemand et qu'on n'en parlât plus. Ce n'est pas l'écrivain qui l'intéresse, c'est le prince, au lieu que Frédéric prétend traiter d'écrivain à écrivain, d'homme de lettres à homme de lettres. Ici transparaît un malentendu entre les deux personnages, qui éclatera un jour.
Les leçons que Voltaire lui ménageait, Frédéric les chercha lui-mCme dans les écrits de Voltaire. Quand il avait reçu un ouvrage du maître, il le lisait en compagnie do Keyserlingk et de Jordan, et l'apprenait par cœur, comme les rois d'Israël, dit-il, apprenaient les paroles de Moïse. Il réfléchissait longuement sur ses attentives lectures; il comparait une nouvelle édition de la Henriade avec la précédente, parce que les remarques sur les passages modifiés lui paraissaient fitre l'exercice le plus instructif. A force de s'appliquer, il trouvait des critiques et qui
I, II iJomia au priuce quelques consaila précU «ur l'emploi du vocabulaire el (lu tour po^liqueB, et sur l'utililé de s'exercer à « mettre ses peneiiea en vers quiud od veut parler une langue avec plus d'énergie, l'essence des ven i\Anl de dire plus et mieux que la prose ", mais il passe le plut vite qu'il peut sur cette besogne.
étaient justes, tanlfit sur une œuvre entière, comme Mérope ou Mahomet, tantôt sur une expression, sur un mol. Voltaire, après avoir admiré que Frédéric ait jugé Mérope comme s'il avait passé sa vie à fréquenter nos théâtres, lui annonce qu'il a corrigé sur sos avis, tout malade qu'il soit, le quatrième et le cinquième acte. Une autre fois il reconnaît que Frédéric a exactement relevé des fantes dans une épltre copiée par M°" du Cbâtelet elle-même; il consent à remplacer dans un poème Il écraser des étincelles >i, qui a paru au prince une expression impropre, par " étouiïer des tincelles .1. Avoir réussi à corriger Voltaire, c'était pour l'écolier de Rheinsberg une joie de bataille gagliée.
Pour tout ce Iravail, par <Ies exercices répétés, par des thèmes qu'il reprend jusqu'à trois fois, Frédéric se rendit à la fin maître de notre langue. Certes il a encore de l'expérience et de l'inhabileté '. 11 lui arrive d'écrire avec la préméditation d'avoir de l'esprit îi la façon de La Fontaine ou de Voltaire, et il manque ses pastiches. Tel conte de lui, comme la Bulle du pupe, veut t^lre galant.
t. Il ne devine pas « cerlaines macières que Tinaf^e iulrodiiit dans noire langue ■ ; il ne »ail pa* tranEfornier le style de prose en sljle poétique seloQ la recetle que VollAire lui Jonna iin jour ; • Je dirai en prose : il y a Jana le inonde un prince vertueux et qui déteste l'cuvio et le fanatiime; et Je dirai en ver» :
Uinerva '. A dieue AsUie.
Par vou. M JBun(..e iniplr<<e Suivit Ie> u-l. et lee vertu., t.'tnvio au ccEur fiui. A l'icil loQuho
Soui <m |iied> tombe ni abattua...
Que FréiMric ail uianiË lui panlonaotu de grand c déteaUble.
nalailruitvucnt ces p tBur. Malheureuiemen
tila lours^U, nous le , il est, par eixlruiu,
126 LE GRAND FllÉDÉRIC AVANT LAV K.NEMENT
qui n'est que grossier, et tel autre, comme le Faux pro' noslic, qui pnitend Hre drôle, est insipide. Ou bien il se propose, comme dans VÂnù-Machiavel, d'alfeindre la plus haute éloquence, et il tombe dans le pathos. Mais cela revient à dire que, s'il veut forcer son talent, îl se fourvoie. Là, au contraire, où il exprime sincèrement des idiîes à lui, il fait des rencontres Iieureuses. N'est-ce pas une jolie définition de l'àme que celle-ci :
Cet être que j'ignore et qui réside eo moi
Immorlel en Lliéologie,
Incertain eu philosophie.
Ce fantôme spirituel.
Ce je ne sais quel sens, cet iatellectuel...
Et ne voyons-nous pas glisser et s'évanouir dans l'înconnu notre âme incertaine :
Telle qu'une Tapeur légère
Son enistence passagère
Se perd dans l'oaibre du trépas... ï
Quand il interpelle le malheureux qui ne sait pas remplir parl'étude « le vide de l'âme " :
Étranger à toi-même, au dehors répandu...
OU quand il met dans la faculté de penser la valeur de la vie :
Un âiècle entier n'est rien, beaucoup penser c'est vivre...
il trouve de ces vers qui, tout de suite, se logent dans la mémoire pour y demeurer, et l'on admire qu'ils soient de ce Jeune homme qui commençait ainsi naguère une pièce à M"* de Wreech :
LES LETTRES ET LA iMIlLOSOPHIE
Permetlei-mui, madame, en vous offrant ces iiynes, Que je vous fasse part de celle vérité ; Depuis que je vous vois j'ai été agité, Vous èles UQ objet qui en Sles Lien digue...
pour la terminer par ce quatrain :
Mars j'en écris trop el la passion m'emporte, Je crois vous enunyer, vous priant à la fin De croire que ce cœur de vous rempli et plein V persévérera toujours dw même sorte...
La prose est en progrès comme les vers. Dans ses pre- ' mières lettres à Voltaire, il construisait îles phrases à la tudesque ; " Les grands hommes modernes vous auront un jour l'obligation et à vous uniquement, en cas que la dispute, à qui, d'eux ou des anciens, la pr(*férence est due, vienne à renaître, que. vous fassiez pencher la dispute de leur côté'. >i De lettre en lettre, avec des rechutes de plus en plus rares, il se dépouille do son germanisme, pour revêtir notre forme, où il se trouve presque, puis tout à fait à l'aise. Son vocabulaire se -nuance et se précise; il acquiert enûn ce qu'il appelle l'art de bien définir. Les Considérations sur l'étal présent de l'Europe, ce vif pamphlet contre la politique de la France, et le dialogue oit il défend contre la fureur des théologiens « l'innocence des erreurs de l'esprit ", ont des pages courant en phrases vives et légères; personne n'y soupçonnerait la main d'un étranger.
Est-il permis de dire que, si Frédéric n'avait pas fait
I. Ou eucore : • J'oie même avancer, tans dfrager au mérite d'autrui, I que, d<ms l'uuiveri entier, il n'y aurait pas d'excepliaa i (aire de ceux ^ dont vous ne poiurriex pas Être le maître. -
128 LE GRAND KnEDÉltlC AVANT t/AVKNEMENT
cet effort pour apprendre notre langue et l'tScrire, il y ' aurait peut-ôtre quelque cliose de changiî dans son his- j toire?
Sans duute, la culture intellectuelle n'ajoute rien & la J faculti! d'action : des esprits ticlairdsà grande lumière sont I accouplés souvent à des volontés obscures et inertes. Mais s'il faut compter parmi les moyens préparatoires J de l'action la langue où elle se d<?libÈre, il n'est pas J indifférent que Frédéric ait préféré notre langue à la ] sienne.
De celle-ci, on croirait qu'il avait peur. Il ne voulait | même pas lire en allemand les œuvres de Wolf, au moment où il étudiait ce philosophe dont la doctrine occupait tout son esprit; il le faisait traduire en français. Le 1 ti-aducteur, qui peinait sur son travail, insinue timidement au prince qu'il ferait bien peut-être de lire l'œuvre ' dans l'original : " Oserai-je, Monseigneur, vous faire part [ d'une découverte que j'ai faite dans mon petit travail? J'ai cru m'apercevoir que la langue allemande est plus ' propre aux raisonnements métaphysiques que la langue française, » Frédéric répond qu'il a eu la curiosité de regarder le texte allemand, et qu'il ne voit pas que l'original ait rien perdu en passant par les mains du tra- I ducteur.
Lire dans sa langue, il appelle cela de ta curiosité! Et ] pourtant le traducteur avait raison cent fois. Les Aile- 1 mands, laborieux et profonds, comme disait Frédéric, ont i pénétré fort avant dans les questions obscures, et leur 1 langue a trouvé des mots qui nous manquent pour exprimer les nuances de l'insaisissable; mais l'insaisissable
n'est pas du domaine de l'action. La phrase allemande [ suit languissamment l'évolution de l'idée; elle tourne ! et retourne en incidentes autour des objections comme iTin flot autour de récifs, point pressée, pas même soucieuse d'arriver. La langue allemande est une langue de recherches et de doute. Elle reflète la nature et l'histoire de l'Allemagne, le pays dont la constitution politique , sembla résoudre ce problème : étant donné une nation douée de forces abondantes, trouver les moyens les plus propres h stériliser ces forces.
Notre phrase va du sujet au verbe, du verbe au complément, du point de départ au but. A l'homme qui délibère une action, elle fournit un délibéré rapide à conclulion immédiate.
L'ÉDUCATION PHII.OSOPHIUUE. l.IRRÉI.IGLON DE FRÉDÉRIC.
Loi'squ'il parle des occupations de Rheinsberg, Frédéric les dislingue en deux classes : les agréables, comme la culture des lettres et des arts les < solides », qui préparent « aux devoirs essentiels », et il donne toujours h celles-ci la préférence. En quoi, il est parfaitement sincère, car sa vie d'homme de lettres est chose légère et presque futile, en comparaison de sa vie morale, qui fut intense et profonde.
Au moment où il arrive à Rheinsberg, il vient, à ce qu'il me semble, d'arrêter ses comptes avec la religion.
le
Il avait proposé au pasteur Achard, un des très rares ministres de l'i^vangîle auquel il témoij^ait quelque estime, les textes de deux sermons à prêcher devant lut :■ « Ces paroles nous ont élé données de Dieu, » et « La'' croix de Jésus est en horreur chez les Juifs et ridicule aux païens; » le premier, afin que le théologien lui expliquât la possibilité et les caractères de la révélation, le second afin qu'il lui démontrât, « si l'on ose ainsi parler, I son qui a déterminé le conseil de Dieu à choisir ce genre de rédemption préférablement à tout autre * ». Nous veT~ J rons bicnfût Frédéric procéder en toute chose avec celte 1 méthode, discerner le point à démontrer, y attacher son esprit, entendre le pour el le contre, juger et décider. Je ne sais pas au reste si le pasteur Achard prononça les deux sermons ; mais Frédéric, à ce moment-là, se déclare a à plusieurs reprises et en termes très vifs contre la ré-J demplion, contre la révélation, conlre les prophètes i l'évangile. Et ce fut chose réglée- La religion, il ne la rejette pas seulement, il ta mépriw et il la hait. Dès les années de Rheinsberg, il donne un 1 large cours à ses sentiments. 11 met des nuances, il estf vrai, selon qu'il parle de telle ou telle confession c tienne. Il a des paroles d'estime pour le proteslantisni qu'il appelle de temps en temps notre religion, ou i
i. A ces questions, Frédéric avall répondu par avsnce ; In foi n'av jomtis été Eoa fort, comme il dit au pasicur, el, cerlaiDemenl, i déjl perdue ; mais je ne crois paa qu'il ait touIu seulement le proeuM le plaitir d'entendre une discusiion ou un développement d'étoqucDM Il te mettait alors, — c'était au printemps de 1136, - ■ement aa vie et à prpndro des partis; avant de ae résoudre ai de U religion, il s'est posé le protili'me une deruiére Tois, et il l'a biea'^
notre sainte religion', et, parmi les sectes protestantes, il préfère le calvinisme : affaire d'éducation peut-ôtre, et prédilection de philosoplie pour la foi qui demande de moindres sacrifices à la raison ; affaire de politique aussi : une des forces de la Prusse était de représenter le protestantisme envers et contre l'Autriche, et le prince royal n'était pas homme à se priver d'aucune des forces de la Prusse. Mais ces considérations ne prévalurent pas sur la fermeté de son irr<^ligion totale. Voltaire paraissait croire que les ministres protestants valent mieux que les prêtres catholiques; Frédéric proteste : « Ils se ressemblent tous! » Voltaire disait encore que l'engeance des dévots n'existe qu'en pays catholique; — il avait exprimé cette opinion dans une lettre où il marquait non sans justesse un contraste entre les mœurs des rois réformés du Nord et celles des rois catholiques du Midi; — Frédéric lui accorde que les rois du Nord ont de grandes obligations envers Luther et Calvin, c< pauvres ,gens d'ailleurs », qui les attranchirent du joug de la cour romaine et augmentèrent leurs revenus par la sécularisation des biens ecclésiastiques; mais, dil-îl, nous avons nos bigots, nous aussi, et notre secte de béats. Jamais il ne parla d'un moine ou d'un jésuite avec plus d'aigreur que d'un certain
. . . pieux cafard, r.agoL et triple saint Vieux vêléran, maquignon de Calvin...
^^H 1. Il ne (uul pas toujours prendre au léricux ces fpilbèlea
^^H réputation d'irréligion de Frédéric élait bien établie. Va Jou
^^K lettre à Manteuffel, il disait : Notre Seigneur JiS^us Cbrist. —
^^H lettre était de la Gn d'un luoi» de mars, Mauteutfel lui répoii
^^H Aitetae Ho;ale aura voulu anticiper aur le polison d'avril.
J : - Votre
132 I.E G[IAND IMIÉDÉKIC AVANT L'AVËNEHENT
A loules les églises, il reproche le crime de la persécution de l'espril. C'est l'église caLliolique qui allume h,i Madrid
. . . ces bftcliers solennels
Ou, pour l'amour de Dieu, ou brûle les mortels..,
L'esprit libre français, l'éloquence hardie Sous le joug monacal languît abâtardie.
C'est elle qui endort l'Autriche dont le César, au moment mfime où Frédéric écrit ces vers,
. . . fugitif en Hongrie, Fuit le Dieu des combats e
,t Harie...
Mais ces églises prolestantes, qui jadis portaient au 1 ciel la plainte de leur foi opprimée, valent-elles mieux i que la catholique? Leurs docteurs furieux embrouillent ' leurs disputes cl les ennent de mots barbares ; elles , caclient sous la sainte liumilité le Gel, l'ambition et l'orgueil ; enfin elles n'ont cessé d'être persécutées que pour i devenir porsécutrices.
Ainsi la liberté, si naturelle à l'homme.
Est maudite à Genève et condamnée ù Rome; Ainsi l'homme à penser du ciel autorisé De l'église est puui parce qu'il a pensé.
Frédéric s'échaulFe si fort qu'il en oublie les mœurs du [ style noble; il compare i'Furope asservie par tous ces i sacerdoces, où l'ànie en vaio,
Cherchi [ à une cage de serins
esclave rélrécie, icor le ressort de s
LES LETTUES ET LA IMIILOSOPIIIE 1^3
Il y a, dans sa haine, une progression conliniie. Frédéric ne veut plus même que l'on prononce le nom de l'hommc-Dieu ; VoHaire, s'élant permis cette licence poétique, il lu lui reproche comme une capucinade: « On peut parler de fables, mais seulement comme de fables. 1) 11 raille les prophéties d'Esaï, de Daniel, et » de tous ces vieux Juifs dont les r^ves ont fait tant de bruit dans le monde ». Il va dans ses injustices jusqu'à prétendre que l'établissement du christianisme fut une cause de barbarie, comme l'invasion des Goths. Sur toute foi, tout culte, tout clergé, i! lève la main pour prononcer une malédiction solennelle : " Que les moines, obscurément encloîtrés, ensevelissent dans leur crasseuse bassesse leur misérable théologie I Que nos descendants ignorent à jamais les puériles sottines de la foi, du culte et des cérémonies des prêtres et des religieuses ! »
l.A POLITIQUE DANS L'IRRELlfilON
C'est presque déjà le cri : « Ecrasons l'infâme! » Et l'on se demande si ce jeune prince, qui méconnaît à ce point la légitimité du sentiment religieux et sa force, ne se prépare pas des périls. Mais dans l'ardeur de ces polé miques de sa jeunesse, comme sous le feu de nos batteries à Philipsbourg, il demeure calme, et sa main tient Ila bride de sa monture: il ne s'emballera pas contre l'infâme. Il n'acquerra jamais le sens de la dignité du senti-
IZi LE GRAND FRÉDÉRrC AVANT L'AVÈNEMENT
ment religieux; il ne reconnattra jamais â la religioal (t'aulre raison d'être que la superstition des foules et iJ supercherie des prêtres, mais, de la puissance des églises, j il avait une idtîe juste et très précise.
L'histoire lui enseigne qu'il ne faut pas » se mêler d^ la foi des peuples »; des princes se sont mal trouvé* d'avoir favorisé une secte aux dépens d'une autre, et des \ querelles de partis, qui n'eussent été que de passagères étincelles, sont devenues des embrasements, parce que des rois les fomentèrent. L'histoire lui montre encore j H que les peuples tolèrent d'un front tondu ce qu'ils ne I souffriraient pas d'un front couronné de lauriers »; per- f sonne, lorsque vient à souffler l'esprit de fanatisme, ne 1 demeure neutre, et jamais « la lîdélilé du vulgaire nel tient contre les forces de la religion ». La sévère opinion J qu'il a do l'iiumanité lui fait croire qu'elle ne se coitîgera jamais de cette erreur. Le vœu qu'il exprimait tout \ h l'heure, il sait que l'avenir ne l'accomplira point, et ' que les hommes ne pourront jamais se passer des puériles sottises de la foi, car ils seront toujours « infirmes et idiots ». Conclusion : " La religion est une ancienne machine qui ne s'usera jamais. » Frédéric ne mettra pas i les doigts dans cet engrenage.
Ici s'annonce une des originalités du rf-gno futur et ] une rareté dans l'histoire. Hot sans être chrétien, libre ] penseur, mais qui ne persécutera point, Frédéric se ménage une liberté d'agir qu'aucun de ses prédécesseurs J n'avait connue.
Ses ancêtres s'étaient approchés de celte liberté peu I à peu. L'électeur Joachim avait accru son autorité le >
jour où il était passé du catholicisme au luthéranisme. En effet, un prince catholique, si puissant qu'il soit d'ailleurs, n'est pas le maître chez lui. C'était le plus grand prince du monde qu'un roi de France, mais il ne pouvait déplacer une lettre du catéchisme ni changer un détail du cuUe ou un pli des vôtemenls liturgiques, au lieu que Tordre de succession au trône, cette loi fondamentale de la monarchie, fut mis en doute quand l'héritier se trouva i^tre un protestant. Joachim, on se convertissant h la réforme, rédigea le catéchisme de son église, et il régla le rituel des cérémonies comme il l'entendit ; il était le maitre chez lui, il y était clos; de son église de Berlin, ecciesia mea berolinensis, il devint le summiis episcopus, l'évoque suprême, le pape en un mot, et il invita « très gracieusement » ceux qui ne se plairaient pas dans cette église à s'en aller ailleurs.
Si les électeurs de Brandebourg étaient demeurés luthériens, l'église nouvelle les aurait vite entravés ; dès qu'elle eut fixé son orthodoxie, elle devint aussi intolérante que l'ancienne église; elle surveilla el comprima la vie inlellectuelle; elle mit la main sur l'Etat et le gouverna. L'esprit était moins libre dans la Saxe luthérienne que dans les pays catholiques du moyen âge; les ministres étaient des théologiens qui faisaient
I de la politique confessionnelle; en l'électeur de Saxe se vérifiait cette vérité énoncée par Voltaire : Quiconque tient d'une main le sceptre, et, de l'autre, l'encensoir, a les mains très occupées.
Aussi la conversion au calvinisme de Jean-Sigismond, successeur de Joachim, fut-elle un nouveau grand évé-
136 LE GRAND FUÉDÉRIC AVANT LAVÈNEMENT
ncment de Thisloire de la Prusse. Ce Jean-Sigismond, dont les sujets demeurèrent en majorité luthériens, res- I pecla leur croyance, mais leur imposa le respect de lai sienne. La tolérance devint ainsi une nécessité d'État. ] Comme Jean-Sigismond n'avait pas le droit de prier et À d'adorer au nom de tous, il laissa tomber l'encensoir i public, et il eut, pour tenir le sceptre, ses deux mains, Pourtant ce n'était pas encore là le plus haut degriî de la liberté. Le père du grand Frédéric est assez libre pour composer à son usage un dogme partie luthérien, partie calviniste, mais il est un protestant dévot, et presque fanatique ; il insulte le catholicisme ; il proscrit un phïlo- j sophe et traite l'harmonie préétablie en crime d'Étal; il I méprise la science et l'humilie; il est l'ennemi violent de 1 l'esprit naissant du monde moderne.
Voici que s'annonce un prince qui n'est pas seule- 1 ment au-dessus, qui est en dehors des églises. Ni dans J son gouvernement, ni dans sa politique, il ne sera gèaé par la religion. 11 regardera toutes les sectes du haut de i sa philosophique impartialité, où il y a de la pitié et encore plus de dédain pour les humaines înlirmltés. Envers tous les infirmes, il pratiquera la tolérance. La ' Prusse était avant lui une terre d'asile pour les proies- I tants : elle s'ouvrira désormais aux pliilosophes, aux j catholiques aussi, et l'on verra cette merveille, les Jésuites bannis de toutes les monarchies catholiques, abolis par le pape, et accueillis par le roi de Prusse.
Chez moi, dira Frédéric, on fait son salut comme on \ l'entend ; et déjà il écrivit à Rlieinsberg une théorie de la | liberté philosophique, où il comprenait la liberté reli-
gieuse. Il sait, par son expérience, qu'il esl noble de chercher la vérité, et presque impossible d'en découvrir aucune qui soit certaine, car « les vérités sont placées si loin de notre vue qu'elles prennent, de leur éloigncoient môme, un air équivoque ». 11 ne se croit pas le droit d'en vouloir à ceux qui, dans la poursuite de la vérité, se heurtent h. l'erreur et tombent. Il reconnaît même qu'il est des erreurs douces, charitables, comme celle qui montre k l'agonisant des torrents de volupté, dont les délices sont capables de rendre aimable la mort ellc-mCme. Et il conclut que les erreurs, quelles qu'elles soient, sont innocentes pourvu qu'elles soient sincères: «Ayons du support pour l'erreur. Pourquoi Iroublerions-nous la douceur des liens qui nous unissent pour l'amour d'une opinion sur laquelle nous manquons nous-môraes de conviction? Laissons & l'imagination de chacun la liberté de composer le roman de ses idées. »
Bonne préface pour un règne, ce traité charmant et d'un joli titre, De l'innocence des erreurs de f esprit. Dès Rheinsberg, Frédéric entrevoit la puissance et la gloire intellectuelle naissant de cette liberté. Il rOvait celte gloire pour l'Allemagne; sitôt qu'un nouveau savant s'annonçait dans sa nation, il se réjouissait de voir " ces roses pousser parmi les ronces, et ces bluetles de génie se faire jour à travers les cendres». C'était sur la Prusse surtout qu'il comptait pour « amener les sciences dans nos climats reculés ». Il voit que la noblesse de ce pays a plus d'envie de s'instruire, plus de vivacité et de génie que le reste de la noblesse allemande, laquelle vit dans les bois où elle devient féroce comme les animaux qu'elle
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poursuit. II trouve à Berlin des éUncelles de tous les arts, — étincelles presque toutes parties de notre foyer, — et il écrit un jour à Voltaire : «Une faudrait qu'un souffle heureux pour rendre la vie à ces sciences qui rendirent Athènes et Rome plus fameuses que leurs guerres et les conquêtes, u II prévoit l'avenir de la ville, obscure encore, que pas longtemps après lui on appellera la « ville de l'inlelligence ». Il semble presque prédire la grande école tie Berlin, cette puissance étrange, ce lieu de liberté philosophique dans un pays de discipline, — de liberté envers et contre tous, Dieu compris, le roi excepté.
Si bien que, lorsqu'il méditait à Rheinsberg sur la religion, Frédéric travaillait et très utilement pour le roi de Prusse.