‹ Le Grand Frédéric avant l'avènementChapitre 27 sur 64 · LA CRISE MÉTAPHYSIQUE · texte numérisé non relu

LA CRISE MÉTAPHYSIQUE

Comme il procédait avec un ordre admirable, Frédéric passa de cette crise religieuse à une crise métaphysique. Depuis son adolescence, il philosophait; il avait seize ans quand il signait une lettre à sa sœur : Frédéric le philosophe. Ce goftt croissant avec l'âge devint une passion ' ; le prince regardait avec pitié la plupart des hommes vivre

1. Frédéric écrivait à Suhm : - Je deviens lous les Jours plus avars . Tout mon esprit n'est tourné que vers la philo-

H sans même penser à ce que c'est que les causes cachées et les premiers principes des choses ». Quand il allait à Berlin pour les fêtes de la cour, il achevait les nuits de bal au coin de son feu, à s'entretenir des plus hautes questions avec. Suhra, le minisire de Saxe. Les obscnrités mêmes des problèmes tentaient l'esprit de Frédéric : « Je ne puis m'empôcher de m'approcher des mystères qui m'intéressent beaucoup, et qui m'attirent par les dif- Jicullés qu'ils me présentent. »

Il croyait alors en Dieu feimemenl, pour une double raison ; le monde ne peut avoir été organisé que par une sagesse suprême, et l'esprit de l'homme ne peut procéder que de l'esprit de Dieu. Il croyait, avec l'école de Leibniz, que ce Dieu a choisi entre tous les mondes imaginables le meilleur, et qu'il a donné à chaque partie la nature, la place, le développement et la destinée piopres à composer la perfection de l'ensemble. II attribuait à Dieu tout ce qu'il y a de noble et d'élevé dans l'homme en le portant à la plus haute puissance; il lui reconnaissait donc une infmie bonté, et il célébrait les bienfaits de la Providence. Il était alors optimiste, ou, du moins, il croyait l'être, mais déjà il répugnait à croire à la spiritualité de notre âme et à son immortalité. Il admirait ironiqucmeni ceux qui professaient cette croyance : « Je remarque, par ce que vous m'écrivez que vous êtes charmé d'avoir une âme immortelle, » mais il n'avait pas « l'idée do ce que c'est que penser sans organes », et notre prélention de survivre à notre matière lui semblait un pur effet de notre vanité.

Telles furent les premières idées de Frédéric en philo-

un LE GRAND KRÉDÉHIC AVANT L'AVÈNEMENT

Sophie. Il entreprit de les examiner, de les critiquer et (le les compléter, à ce mt^rae moment de l'année 1736, où il adressait au pasleur Achard ses questions sur les sources et les preuves de la foi '. Cette coïncidence me fait croire qu'à cette date il procédait à l'inventaire de ses croyances et de ses opinions avec la volonté de se décider. Il prenait des partis pour la vie.

Arrivé à Rheinsberg, il se mit à faire sa philosophie en lisant les livres de Wolf, le plus célèbre disciple de Leibniz. Wolf donnait à la doctrine du maUre une forme scientifique imposante et il inaugurait en Allemagne, comme dira KanI, l'école de la profondeur. Suhm, qui traduisait en français la Métaphysique de Wolf, l'envoyait morceau par morceau au prince ; Frédéric se jetait dessus a l'arrivée de la poste. Ce fut une besogne très rude que d'étudier ces propositions abstraites, « connectant les unes avec les autres comme les anneaux d'une chaîne ». Frédéric eut d'abord beaucoup de peine & les comprendre. Il les lisait et les relisait plusieurs fois par jour; il craignait de perdre le fil, s'il s'interrompait un seul jour; quand il était obligé de voyager, le manuscrit de Wolf était du voyage. Enfin, après quelques mois de ce travail, il vit ou crut voir clair dans les obscurités.

Toute la sagesse lui parut alors contenue dans trois principes, le principe de la raison suffisante, le principe de contradiction et !e principe de l'être simple.

(, II ^erit BU pasteur Achard : n Avez-voiis une idée de ce que c'est que de penser sans organes? Voua n'Slcs jamais morl, malr, puisque vous vivez, rorpieil Imuifliu, la vauilf vous llatleut de siiiviïre à la destruction de votre corp». •

LES LETTEIES ET LA l'IllLOSOPHlE lil

Le principe de la raison surfisanle, — à savoir que rien n'exisle sans une cause qui fasse que cela soit d'une façon et non d'une autre, — et le principe de contradiction, — à savoir que, de deux propositions contradictoires, l'une est vraie et l'autre est fausse, * — lui parurent capables de conduire l'esprit dans la recherche de toutes les véritiis. Mais la question de la nature de l'ûmc serait demeurée indécise, sans l'intervention de l'ôtre simple, c'est-à-dire de ce « je ne sais quoi .1 où s'arrête la divisibilité de la malière, et qui est invisible, et dont il faut bien admettre l'existence, car, s'il n'y avait pas d'fires simples, comment y aurait-il des êtres compostis?

Tout cela paraissait très beau à Frédéric. II choisissait les expressions les plus forles pour marquer sa reconnaissance envers l'admirable Wolf, qui, après avoir étudié la nature comme personne, rendait raison des choses inintelligibles. 11 disait qu'à chaque proposition nouvelle, une écaille lui tombait des yeux. Devant des manifestât ions si hautes de l'esprit, il se sentait tout humble : <> De pareilles lectures instruisent et humilient. Je ne me sens jamais plus petit qu'après avoir lu la proposition de l'ôtre simple. )> Il en espérait l'immortalité de son âme : " Je commence & voir l'aurore d'un jour qui ne brille pas encore tout à fait à mes yeux ; je vois qu'il est dans la possibilité des Hvos que j'aie une Ame. »

Fut't-il jamais aussi confiant qu'il paraissait en l'efficacité de la doctrine de Wolf à lui révéler le mot des mystfires ? Des réserves, comme colle qu'il vient de marquer à propos de l'immortalité de l'âme, et l'aveu qu'il répèle, au cours de cette période métaphysique, de notre

Uï LE GRAND KHÉDÉniC AVANT LAVÈSEMENT

impuissance à nous ëlcver jusqu'aux premiers principes prouvent la persistance d'un doute préalable, 11 avait la volonté, mais il semble bien qu'il n'eut Jamais la pleine espérance de trouver l'explication des choses. Il fit tout son grand effort pour l'acquit de sa conscience, et en toute bonne foi, car il était sincère envers lui-m^me. Il voulait savoir si l'on peut savoir. Après qu'il eut n^uni tous les éléments d'une croyance philosopliique, il se mit à les discuter avec ses amis, et, pour en éprouver la valeur, il les jeta dans le creuset de Voltaire.

Dès la première lettre à Voltaire, il lui parle de Wolf, qu'il appelle le plus célèbre philosophe de nos jours, sans craindre que Voltaire n'ait jamais ouï parlerd'un si grand homme, ou ne s'étonne de n'ôtrc pas lui-même ce plus célèbre philosophe. Un curieux dialogue s'engage entre , Rheinsberg et Girey. Voltaire ne se presse point de prendre parti : il ne veut pas si vile contredire ni désenchanter ce fils de roi. Il commence par dire qu'il regarde les idées de M, Wolt comme des choses qui honorent l'esprit humain : un homme qui raisonne si bien, dit-il, ne pourra jamais rien faire de mauvais; mais déjà il exprime ses sentiments sur ta métaphysique, qui ne sait que faire briller des éclairs, et sur notre misère à nous, pauvres souris que nous sommes! Nous habitons un bâtiment immense, dit-il ; nous tâchons de conserver notre vie, de peupler nos trous et de fuir les animaux destructeurs, mais nous ne savons ni quel est l'architecte, ni pourquoi il a bdli.

Cependant les cahiers de la Métaphysique arrivaient l'un après l'autre à Girey. Les questions de] Frédéric sa

précisent. C'est la proposition de l'ûlro simple (|u"il recommande surtout à Voltaire, avec les définitions, qui la font comprendre, do l'espace, de la limite, de l'étendue et de la figure. Pendant plusieurs mois, Voltaire laisse attendre " les doutes » que sollicitait Frédéric. Il avoue en6n que ce fameux Cire donne lieu à bien des difficultés : comment se figurer qu'un être composé ne soit pas divisible à l'infini, quand cette divisibilité est démontrée par la géométrie? Sans doute, il est impossible qu'il n'y ait pas des premiers principes, dont les choses sont formées; sans cela la forme des choses et les générations ne pourraient e-xister, 11 y a donc dos corps indivisés, qui resteront tels tant que durera la nature des choses, mais qui ne sont pas pour cela indivisibles, ni simples, ni sans étendue, car alors ils ne seraient pas des corps, et la matière ne serait pas composée de matière, ce qui serait un peu étrange. Tout cela, constate Voltaire, est obscur, irrémédiablement obscur ; » La métaphysique, à mon gré, contient deux choses : la première, celle que tous les hommes de bon sens savent; la seconde, celle qu'ils ne sauront jamais. » Au reste, Voltaire ne refuse pas de se laisser convaincre; comme il n'a pas reçu toute la Métaphysique, il veut espérer que la dernière partie lui donnera des ailes pour s'élever jusqu'à l'être simple, mais sa misérable pesanteur le rabaisse toujours vere l'être étendu : h Quand est-ce que j'aurai des ailes pour aller rendre mes respects à l'être le moins simple et le plus universel qu'il y ait au monde, à Votre Altesse Royale ? ..

La derniÈre partie de la Métaphysique est arrivée

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cnrm. Frédiîric explique encore une fois à Voltaire le travail prodigioux par lequel Wolf est parvenu à trouver k dérinition de l'être simple; il l'adjure d'examiner et de réfléchir : » Un petit moment de réflexion vous fera trouver ces propositions si vraies que vous ne pourrez leur refuser votre approbation. Je no vous demande qu'un eoup d'œil, monsieur; il suffira pour vous élever non seulement à l'Ctrc simple, mais au plus haut degré de connaissance auquel un homme puisse parvenir. » Mais le coup d'œil ne suffit pas à Voltaire. 11 remercie le prince de lui avoir envoyé les derniers cahiers; c'est là un des bienfaits que les autres rois, ces pauvres hommes qui ne sont que rois, sont incapables de répandre, mais il a beau faire, il n'entend goutte à l'être simple'. Il lui semble être transporté dans un climat dont il ne peut respirer l'air, sur un terrain oii il ne peut poser le pied, au milieu de gens dont il ne comprend pas la langue. Âpres cette déclaration catégorique, il donne à entendre au prince qu'il aime mieux parler d'autre chose.

De l'ôtre simple, Frédéric ne reparla plus jamais & Voltaire. Il avait plaidé de son mieux, le plus longtemps possible, la cause de Wolf, et certainement il se montrait beaucoup plus convaincu qu'il n'était au fond de la bonté

I. Pour croire & cet être iodiviiiblc, dit Voltaire, il Taut admettre d'aliord que l'espace n'existe ps9 par lui-mîme et qu'il n'eal que le ride tntre les parties des élrea, et eusiiite que l'étendue n'existe poiat psr elle-ménie et qu'elle D'est que la continuité des Êtres. Ah! si l'on accepte ces délinitiona, la proposition da Woir est irrérulable. Comme l'Être simple n'a poiut de pores, il ue contient pas d'espace; comme il n'est pas continu, il n'a pas d'étendue, mais la pauvre âme de Voltaire ne peut se résoudre il tant de condesceudancc '.

LES LETTRES ET LA PHILOSOPrilE US

de la cause ; di'jà il confessait à d'autres ses doutes et il plaisantait la métaphysique, à la façon de Voltaire '. Dans sa correspondance avec Suhm, qui estalorsàl'iîtersbourg, il est encore queatiou de philosophie et de Wolf, mais avec quelle irrévi?rcnce ! Le bon Diaphane nt^gociait péniblement un (emprunt pour le prince, qui lui promettait un pot-de-vin dans l'affaire et lui recommandait de procéder « avec la sagesse et la méthode de Wolf 1 »

Lorsque Frédéric eut arrêté ses comptes avec la métaphysique comme avec la religion, il exprima l'amertume de sa di5ceptiDn. 11 est aussi dur pour les faiseurs de sjstèmes que pour les prophètes. Voulez-vous faire un système? dit-il. Donnez-nous de votre mérite une haute idée; procurez-vous le sentiment de votre infaillibilité; commencez par croire aveuglément ce que vous voulez prouver; cherchez des raisons pour y donner un air de vraisemblance; annoncez votre philosopliie comme la découverte la phis rare et la plus utile au genre humain, alors même que cette découverte consiste en la composition d'un nouveau mot plus barbare qu'aucun de ceux qui ont paru. Ce qu'on appelle fonder une philosophie, c'est inventer un système qui disparaîtra, si vous le dépouillez de l'appareil des termes, comme un décor tombe, emportant avec lui les prestiges de l'illusion,

■ 1. On s'est tieinandé s'il n'y a p» un défaut de slncéritë daoi tauto ceUe crise métaphysique. Frédéric dit un jour ft Voltaire : > Je soutieoa en sortes de choses (sut que je pui>, pour voir jusqu'où l'on peut pouster Iq raisonnement et de quel cùté se trouve le plus d'absurdités. > Il se peut bien qu'il ait forcé l'eiprcsiiou de son dâsir de croire, et qu'il n'ait jamai!i cru qu'il croirait, mais il Qt un effort

t sérieux et soutenu, qui n'est point d'un dilettaulc. M fui certaiueuieDt Ûacère envers lui-mènie.

H6 LE GEIASD FIIÉDÉRIC AVANT I. AVÈNEMENT

ce qu'on appelle étudier la philosophie, c'est se former I une notion vague de certaines vérités, prononcer des ] sons que l'on appelle des termes scientiTiquPs, croire | qu'on les comprend, quand ils n'offrent & l'esprit que dos I images embrouillées, et méditer profondément sur des J effets dont les causes demeurent inconnues ou cachées.

Quelque chose comme le diîpit d'un amant trompé perce dans cette satire, où tous les mois sont choisis j pour porler et portent en effet, où la vanité de notre illusion, la jonglerie de nos îi-peu-pr6s, le mensonge inavoué, le mensonge du fond, sont découverts et jetés j à la lumière. Si peu qu'il ait espOré, Frédéric avait i espéré en la métaphysique. Alors qu'il la maudissait, il 1 l'aimait encore; ce métaphysicien tombé se souvenait ( des cieux où il avait " remué les bras et cru voler i La démonstration de l'impuissance de sa raison et de la j raison ne supprime pas, dit-il, i< ce fonds insatiable tie curiosité qui est en nous ». 11 ne se résigne pas k ne pas savoir, à ne pas comprendre, à flotter dans l'incertitude du vide : n Je cherche un objet où fixer mon esprit. Si vous en savez, je vous prie de m'en indiquer un qui i soit exempt de toute contradiction. »

A présent donc, c'est le scepticisme : scepticisme en métaphysique, scepticisme même en physique, même en mathématiques. Les savants et les philosophes qui affirment. Newton, Leibniz, Wolf, sont remplacés dans le conseil intellectuel du prince par Voltaire et par Locke, 11 le libérateur des préjugés », et par Bayle, « le sceptique prudent, le critique profond, le dialecticien invincible, qui a examiné tous les rêves des anciens et des mo-

demes, et, comme le Bellérophoa ile la fable, r<!duit à néant les chimères nées du cerveau des philosophes ».

OPINIONS ET CROYANCES APllÈS LA CRISE

Cependant quelques opinions survécurent îl la crise, modifiées par elle.

Frédéric croit en Dieu toujours, mais il avoue que l'existence de Dieu n'est pas démontrable et que les mots par lesquels nous exprimons ses attributs ne sont pas intelligibles. Il se perd dans le mystère des relations initiales de Dieu et de l'univers; il ne peut les définir, parce qu'il n'entend pas le mot éternel quand il le prononce. Il semblait que la logique le dût conduire à nier la personnalité divine et à confondre Dieu dans l'univers ; après que se fut évanoui son fautùme il'ùtre simple, il était revenu à la croyance que notre &me n'est que notre mali&re qui pense; dès lors, pourquoi n'admetlait-il pas que Dieu est la pensée de l'univers? Parce qu'il était trop un intellectuel pour ne pas croire à l'Intelligence pure, et parce que ce génie de l'organisation et du commandement, qu'il sentait en lui, il les voulait retrouver dans un Être organisateur et gouverneur du monde. Mais cette intelligence distincte de l'organisme universel, Frédéric n'en avait l'idée que par son intelligence à lui, qu'il croyait être la résultante de son organisme. II y avait une contradiction entre son idée de

118 LE GRAND FRÉDÉr;1C AVANT LAVENEMENT

rAmG et son idée de Dieu; il la sentait, et je crois bien que, par moments, la croyance en Dieu' s'obscurcissait et qu'alors il doutait, comme il fera plus tard, quand il dira : « Je ne connais pas s'il y a un Dieu, « ou quand il proposera aux hommes celle prière : « Dieu, s'il y en a un, aie pitié de mon âme, si j'en ai une! o Mais il avait le ferme propos de croire en Dieu ; » J'aime mieux m'ablmer dans son immcusité que de renoncer à sa connaissance et à toute l'idée intellectuelle que je puis me former de lui. » Et voilà au moins un acte de foi de Frédéric.

A lire ses potmes sur le thème classique des bontés de Dieu, on dirait qu'il croît encore à la Providence et qu'il est demeuré optimiste; mais, après qu'il eut renoncé & la recherche des premiers principes pour observer les hommes et la vie, ses souffrances, ses migraines, ses fièvres, ses coliques, ses tristesses, le spectacle des misères et plus encore celui des sottises humaines accablèrent son optimisme de leurs arguments redoutables; sa foi en la Providence sombra. Il se faisait une haute idée du gouvernement des hommes, qui lui paraissait l'emploi naturel des plus belles intelligences; ce n'eût pas été trop, £i son avis, que les esprits des Locke et des Voltaire pour régir le monde; et que voyait-il? Les hommes de mérite méprisés, les faquins illustrés, et des empires gouvernés par des bêtes ! Il se demande alors « si la Providence est bien tout ce qu'on en dit ". Il doute qu'on u puisse donner une raison de cette bizarrerie des destins », et il lui parait que <■ tout se fait ii peu près à l'aventure ».

Le hasard va~t-il donc se substituer dans son Credo à

la Providence ? Le hasard semble s'y insinuer en effet, sa majesté le Hasard, ou notre saint-père le Hasard, comme il dira plus lard ; mais l'idée d'un ordre nécessaire convenait trop à son esprit et y était trop chez elle pour qu'il tolérât l'idt^e contraire de l'aventure. Sans doute, dit-il, nous nous servons des mois hasard, fortune; ce que nous appelons des coups de fortune sui-vient pour déconcerter les plus sages', mais •< fortune et hasard sont des mots vides de sens,... des noms vagues donné h. des causes inconnues ». Les causes coordonnées en la main de Dieu sont les lois par lesquelles il gouverne l'univers. Dieu lui-mOme ne peut ni par caprice, ni par bonté, arrêter ou modifier les effets des lois. Il ne peut faire qu'un triangle ait quatre angles, ni « que te passé n'ait pas été », ni que « tout, une fois ordonné, ne se suive invinciblement ". Des individus, Dieu n'a donc ni ne saurait avoir cure ; il ne les atteint que par le cours général des choses; il ne leur donne pas des valeurs propres ; il les considère comme des moyens qui concourent à la marche de l'ensemble. Et Dieu n'a pas plus d'égard aux peuples et aux Etats eux-mêmes qu'aux individus. Plus tard, Frédéric exprimera avec une force singuliL're la hautaine indifférence de Dieu quand il dira à Calt, son secrétaire : <' Dieu se f... de vous et de

I, Du hasard, dit Frédéric, maii il n'y en a pas même dans les jeux dits de hasard! Si le* déa, par exemple, ont porté douis plutAt que sept, cela vient de la maniire dont on les a Tait entrer dans le cornet, dei mouvemenla de main plus ou moins Torts, plus ou moias réitérai qui lenr ont imprimé un mauvement plus vir ou plus lent. Faute de pouvoir décomposer ce phéDOinéae, nous l'attribuons au hasard.

Parlez donc à présenta ce jeune homme d'une liberté ' de l'homme! Voltaire se fait l'avocat de cette liberté; il en plaide la cause par les arguments habituels de l'école, et il y ajoute, pour triompher d'objections dont il avoue la force, cette raison ad hominem : v Daignez, au nom de l'humanité, penser que nous avons quelque liberté, car si vous croyez que nous sommes de pures machines, de quel prix seront les grandes actions que vous ferez?" Frédéric ne daigna pas. Il répondit que chaque individu est déterminé d'une façon précise par la mécanique de son corps : emporté, s'il a la tôte facile à émouvoir; misanthrope, s'il a l'hypocondre enM; amoureus, s'il a le tempérament robuste; que nos idées nous sont données et nos résolutions înspirtîes par les événements, et que les événements ne , dépendent pas de nous. Dieu ayant eu un but en créant l'univers, les hommes doivent agir conformément à son dessein; autrement il ne serait que le spectateur oisif de la nature. Puisqu'il faut faire un être passif ou de la créature ou du créateur, il " opte en faveur de Dieu' >..

Son système lui paraît n plus suivi, mieux lié n que celui do Voltaire et plus respectueux de la grandeur ^divine. Voltaire ne prélend-il pas concilier la prescience me Dieu avec notre liberté, en disant que Dieu prévoit nos actions libres, à peu près comme un homme d'esprit

Il ne l'airéle pns i l'objectioD que, ai Dieu a délonniDé toute* tio«

i dsBtiné BU crime lei crimiueU; car ne sufQt-il pas qao

ait permiB le mal pour qu'il en loït l'auteur T ■ Itemoutei b l'ori- ]

du mal, vous dc pourex l'attribuer qu'à Dieu. >

prévoit le parti que prendra dans telle occasion uu homme dont il connaît le caractère? La seule dilTérence, c'est qu'un homme prévoit k tort et k travers, et Dieu avec une sagesse infinie : « C'est le sentiment de M. Clarke », ajoutait Voltaire, qui sentait le besoin de se faire appuyer. " Le Dieu de M. Clarke m'a fait bien rire, réplique Frédéric. C'est un Dieu, assurément, qui fréquente les cafés et qui se met à politiquer avec quelques misérables nouvellistes sur les conjonctures présentes de l'Europe. Je crois qu'il doit être bien embarrassé à présent pour deviner ce qui se fera la campagne prochaine en Hongrie, et qu'il attend avec une grande impatience l'arrivée des événements pour savoir s'il s'est trompé dans ses conjectures ou non' ».

Sévère, sombre est donc la philosophie où s'arrêta Frédéric. D'un cdté. Dieu, qui est une Idée, cause du monde et source éternelle de lois inflexibles, indifférent aux effets de ces lois sur les individus, les peuples et les empires; de l'autre, l'homme imparfait, tourmenté par la curiosité, incapable de connaître, voyant et sentant toujours et partout sa limite, conduit par le destin et sans espoir de lendemain. Car c'en est fait, Frédéric a pris son parti de la mortalité de l'Ame. On voit bien

I. L'opinion d'hommes comme Frédéric sur l'obscure question de Ift liberté est iiitéressanle à connaître pour des simples mortels coniuie noHB. Est-11 possible qu'un prince, dont les nclioiis furent si hardies et en mtms temps li ■ag<?s, ne se soit allribué aucun mirlle dans ton ouvrage et sa prudence I Cela n'est pns possible. La croyance où Mail arrivé Frédéric que Dieu, conservateur det lois générales, a de l'indifférence pour les individus, lui permettait d'admettre qu'une cerloine liberté était postible, comme un effet de cette indifférence mi'me. Plui lard, il admettra, il défendra lu liberté, loul qu'elle est fort limitée.

1S2 LE GRAND KRÉDËRIC AVANT L'AVËNEMENT

qu*il a encore quelque regret à mourir tout entier, il souhaite que

. . . Sa substance épurée Survive à l'horreur du tombeau...

Mais il ne trouve à Tanéantissement de Tâme ni injustice, ni cruauté.

Graod Dieu ! ta clémence infinie Dans aucun sens ne se dénie ; En me condamnant à périr Ta bonté se fera connaître.

Est-ce un malheur de ne pas être?

Il semble cette fois que le temps dépensé par Frédéric à philosopher pour conclure à l'impuissance de Thomme et à l'esclavage de sa volonté, àTinutililé par conséquent de délibérer et d'agir, ait été mal employé par le roi de Prusse. Mais, ne nous hâtons pas de conclure ; attendons.

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