‹ Le Grand Frédéric avant l'avènementChapitre 28 sur 64 · LE SAUVETAGE DE LACTIVITÉ · texte numérisé non relu

LE SAUVETAGE DE LACTIVITÉ

Pour tirer d'affaire le roi de Prusse, quelques déclarations suffisent. D'abord, celle-ci : « Ce qu'il y a de plus réel en nous, c'est la vie. » Voilà donc un point de départ dans une ccrtilude. Mais si tout le reste est incertain et obscur, ne va-t-on pas vivre dans les ténèbres? Déclaration seconde : « Si les hommes ne sont pas faits pour raisonner profondément sur les matières abstraites, Dieu

les a iastruils autant qu'il csl ni^cessaire pour se gouverner dans le monde. » Mais encore, pour se gouverner, faul-il i>Lre assuré qu'on est libre de conduire le gouvernail. UtJcIaration Iroisiëme : •' En politique, au lieu de raisonner si nous sommes libres ou si nous ne le sommes pas, il ne faut proprement penser qu'à perfectionner sa pénétration et nourrir sa prudence. » Mais k quoi sert d'être prudent si des événements surviennent, etTets d'un hasard impossible à prévoir? Déclaration quatrième ; Il Ces événements arrivent, mais rarement. Leur autorité n'est pas sul'tisante pour décréditer entièrement la prudence et la pénétration. » £n quoi consiste enfin et par quoi se manifeste la vie? Déclaration dernière : i> 11 ne s'agit pas qu'un homme traine jusqu'à l'ige de Mathusalem le fil indolent et inutile de ses jours, mais, plus il aura rétléchi, plus il aura fait d'actions belles et utiles, plus il aura vécu. »

Ainsi tout ce qui pouvait nuire à l'activité est éliminé. Les heures occupées à philosopher ne furent donc pas nuisibles; tout au plus furent-elles perdues. Mais non, Frédéric ne perdit pas ces heures : il ne savait pus perdre de temps. Au naufrage des doctrines philosophiques survécut l'esprit philosophique et une méthode pour conduire la vie.

Déjà, au temps où il étudiait le système de Wolf et s'efforçait d'y croire, Frédéric disait que cette « manifire de raisonner peut être très utile à un politique qui sait s'en servir ". Les principes de contradiction et do la raisou suffisante l'avaient déçu quand il en espérait l'explication de l'inintelligible, mais il saura s'en servir pour

IG* LE GRAND FRÉOÉKIC AVANT LAVÈNEMENT raisonner sa conduite : i- Ce sont les bras et les jambes de ma raison ; sans eux, elle serait estropiée, et je marcherais comme le vulgaire avec les béquilles de la superstition et de l'erreur, n Va-t-il donc transporter dans la politique la rigueur de raisonnement d'un Wolf et composer sa conduite comme un système? Il écrit, en effet, qu'un prince « devrait se faire un plan aussi bien raisonné cl lié qu'une démonstration géométrique », et cette déclaration est inquiétante; les géomètres sont pour les mobiles et incertaines affaires de la politique de périlleux conducteurs. Mais Frédéric est aussi le disciple du critique Bayle et de Locke l'observateur; et, par don de nature, il observe ; son grand œil clair et froid est un des yeux humains qui surent le mieux discerner les réalités. Et nous l'alIoQs voir s'aventurer dans les idées, sans jamais oublier les lieux, les temps, les faits ni les hommes.

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