‹ Le Grand Frédéric avant l'avènementChapitre 29 sur 64 · THÉORIE PRINCIPALE; DEVOIR, VERTU · texte numérisé non relu

THÉORIE PRINCIPALE; DEVOIR, VERTU

Bien loin, par-delà les Hohenzollern ses a'ieux, hors du temps presque et de l'espace, dans la région inconnue des origines, il monte pour chercher la raison suffisante de la monarchie. A ce là-bas lointain, tous les hommes étaient égaux et libres, mais ils furent obligés de choisir un juge de leurs querelles, un législateur qui « réunît leurs intérêts en un intérêt commun », un protecteurqui

les diîfendit conlro leurs ennemis, et ils instituèrent le prince.

Voilà de la théorie pure, dont le point de d<Jpart est faux, puisque c'est la chimérique liberté, la chimérique ' (égalité primitive des hommes. Et l'on y pourrait faire bien des objections : ne fuudrait-il pas en effet conclure de ces prt^misses que la seule forme légitime du gouvernement est la monarchie? Mais Frédéric sait fort bien qu'il existe plusieurs formes de gouvernement, et il n'a contre aucune d'elles aucune sorte de préjugé. Il admire la monarchie constitutionnelle d'Angleterre, où le parlement sert d'arbitre entre le peuple et le roi. Bien qu'il trouve aux républiques des « défauls de constitution >' qui les comdaranent h ne pas longtemps vivre, il admire encore « ces sortes de gouvernements qui, par l'appui de sages luis, soutiennent la liberté des citoyens, et qui établissent une espèce d'égalité entre les membres d'une république, ce qui les rapproche de l'état naturel ". Toutes ces formes de poliL-e sont fondées en nalut'e; tout est varié dans l'univers, dit-il, plantes, animaux, paysages, visages humains, et <c cetle fécondité de la nature s'étend aux tempéraments des empires ».

Il n'y a pas d'inconvénient à raisonner in abslraclo lorsqu'on voit si clair in concreto. Frédéric a d'ailleurs le droit, seul peut-être parmi les rois, de faire comme il l'entend sa théorie de l'absolutisme. La Prusse n'a point derrière elle une de ces longues histoires glorieuses, au cours desquelles se forment des traditions qui deviennent des lois et limitent la puissance des monarchies. En Prusse, point de haute noblesse, point de grand

clergé, point de riche tiers-ordre qui, depuis des siècles, aient combaltu, prié et peiné pour le roi. Point d'états- ~ généraux où se soient réunis, dans les grands joui-s, les i représentants de toutes les conditions et de toutes les provinces, rassemblant la nation aux pieds du roi. La Prusse n'est encore qu'une mosaïque de pays séparés les uns des autres, éparpillés du Rhin à la Vistule, d'esprit, de mœurs, de passés- différents; elle n'existe que dans le roi. Noblesse, clergé, bourgeoisie, tout y est petit, sans force et sans 'droit; le roi peut philosopher à son aise : il opère sur table rase.

De l'origine attribuée par lui au principal, Frédéric tire cette double conclusion : Le prince « loin d'âtrc le maître absolu de ses sujets, n'en est que le premier domestique >i, mais, pour les bien servir, la « liberté absolue du bien » lui est nécessaire. Et voici que se présentent encore des objections : La liberté absolue du bien n'allant pas sans la liberté du mal, il faut que le monarque, |>our qu'il n'abuse pas de la monarchie, soit un èlre parfait; mais combien l'histoire connaîl-ellc d'êtres parfaits parmi les rois? — Frédéric convient sans peine que le parfait monarque est un oiseau rare comme le phénix. II l'appelle un « être métaphysique ». Il sait fort bien que les rois de son temps s'imaginent « que Dieu a créé exprès et par une attention particulière à leur grandeur, leur félicité et leur orgueil, cette multitude de peuples dont le salut leur est commis » ; on croirait qu'ils s'entendent, dit-il, » pour donner au public l'idée qu'on ne peut être roi sans qu'on soit une bête ». Mais cela, c'est leur affaire; Frédéric admettrait volontiers

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que sa théorie ne fûl que pour lui et n'obligeait que lui. Par définition, !e prince de Frédéric fait son oflice luimême puisqu'il est un domestique '. Il >< voit tout par ses yeuï ;.,. le poids du gouvernement ptse sur lui seul, comme le monde sur le dos d'Alias; il règle les affaires intérieures comme les étrangères : toutes les ordonnances, toutes les lois, tous les édits émanent de lui ». Envers son intelligence, qui « dirige la masse entière >i, le prince a de grands devoirs. Il lui doit d'abord des idées; mais c'est si rare d'avoir des idées ! « Sur cent personnes, quatre-vingt-dix-neuf n'en ont que deux ou trois, qui roulent dans leur cerveau sans s'altérer jamais ni acquérir de nouvelles formes. » Aussi sont-elles incapables de saisir les « rapports entre les choses .», et, par conséquent, déjuger, de se déterminer et de se conduire. Les idées viennent de partout, mais un prince les doit chercher surtout dans l'histoire, dont la connaissance sert précisément « à multiplier les idées, à enrichir l'esprit et à fournir comme un tableau de toutes les vicissitudes

1. Sani dimle, le prince ne peut se passer de sous-ordre», et KrËdéric lui reco ni mande da les bien choisir. C'est, dil-il, très difficile, car les rois ne vuietit jamiiis les gens tels qu'ils sonL Vn homme qui se trouve à la me»»e au moment de la cunsÉcralîon, un courtisau en présence du souverain, se montre tout dilTérent de ce qu*il est dans une suciéti' d'amis. Et quand on pense que tiixlc-Quint a pu tromper soiiante-djx cardinaux qui le devaient bien connallre, c'est un bel encourugcmeot b la méfiance. Aussi quand un prince connaît ses minisires pour les avoir N approfondis >, il fera bien de les garder, quelques faibleiieK qu'il lui faille tolérer ea eux, tout comme - un musicien bubile nîmc mieux jouer d'inalrumenta dont il connaît le fort et le faible que de ceux dont la bonté lui est inconnue '>. Voilà des ministre* mis en modeite pince par cette comparaison avec une flûte ou un violon. Ils n'ont point charge de composer, ul même do jouer les airs ; c'est le prince <|ui compose, et qui eoufOe dans ces Qùtes ou fait chanter ces violons.

de la fortune ». Après qu'il se sera instruit de l'universelle expérience, il aura " une idée juste et exacte des i choses qui arrivent dans le monde.., des faits qui arrivent de nos jours ». Et même il sera capable de n décbif- I frer en quelque manière les mystères du destin par sa pi^nélration et par cet esprit de force et de jugement qui combine tous les rapports cl lit dans les conjonctures présentes celles qui doivent suivre ' ».

Vicissitudes et conjonctures, tout un monde do phénomènes qui ne peuvent être prévus par noire imparfaite raison, voilà ce que la vie oITre à ce prince dont « le plan est aussi bien lié et raisonné qu'une démonstration géométrique ». Ramener autant que possible <• les conjonctures el les événements à l'aclieminement de ses desseins », c'est tout l'art du prince. Qu'il sache d'abord où il veut aller, et le sache bien; comme il n'est pas maître de la route el ne commande ni aux vents ni aux flots, il se conformera au temps, tantàt déployant toutes ses voiles et tantôt les carguanl, « uniquement occupé & conduire son vaisseau dans le port désiré, indépendamment des moyens pour y parvenir ». D'un côté, incertitude cl mobilité; de l'autre, certitude et fixité; incertitude et mobilité des flots, certitude et fixité du pilote : cela est Irts simple, et cela est admirable.

1. De lui encore ce mot : • En examinant tout ce qui peut arriver, nous nous préparoQi â loul ce que nous pourrloni faire île plui teasi i l'arriT*e do lévéneiuenl. • Il Jugeail de» [alla contumporsio» •■ par comparai sitn •. en choisissant dans i'tiisloire des exemples. It notait dans un parallèle les rapports et les ressemblances, et disait que la I fonds buinaïn permet ces rapprocbi?iucnts.

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