MORALE POLITIQUE AVEC QUELQUES DISTINGCIO
Fréd(îric, en bon logicien toujours, divise en ses parties principales l'office du prince, pour les comparer entre elles et marquer les devoirs qui ressortiasent à chacune. Si nous l'en croyons, la guerre et la politique sont les moins importantes : « le principal objet des princes est Injustice, et, s'ils sont généraux, c'est l'accessoire. » Il se peut bien qu'il parle sincèrement; il comprend dans la justice tout le gouvernement intérieur, et l'administration d'un État comme le sien, où le roi applique sans résistance ses idées, séduisait tm esprit d'une si belle ordonnance, qui aimait à voir les elTcts sortir des causes, comme la conclusion d'un syllogisme t^ort de la majeure et de la mineure '. Il se peut bien aussi qu'il ne soit pas tout à fait sincère dans cette sorte de dédain de l'accessoire, car » le militaire », bien qu'il en parle peu, n'était pas dédaigné par lui. Il étudiait l'histoire des guerres, depuis celles des Grecs et de» Romains; il approfon-
1. Au reste, en rabainaat U guerre. Frédéric aali^tniBait Lf» orQciera qu'il avait connue à la tabagie paternelle l'avaient prodigieuiement ennuyé; il aa ypogeail d'eux en raillant la pédanterie militaire qui ae roanifeite • par la minutie, par la funrarODnade et par le don-quicliottiaine ■. Celte pAdanlerie, dit-il, est ta pire de toutes; elle De se peut eicuier comme celle des portefaix de la république des lettre!, que leur prohiiion empêche de te répandre dans le monde où ils ae civiliseraient • peul>#trc -. Comme l'éducation militaire n'élall qu'une partie de sa large éducation humaine, il ro6priaait les princea que leurs précepteurs n'ont nourris que • de soupes en aoant'raccs, de pités en bombes et de tartes en ouvrages K cornes ».
dissail jusqu'au menu détail les règlements et les cou- ] tûmes de l'armée. Nous le suivions tout à l'heure au i camp du prince Eugène, où il arrivait joyeux, prCl aux grandes actions, épris de l'amour de " ce fantAme qu'on appelle la gloire, cette idole des gens de guerre » ; îlJ pensait toujours à ce fantôme; des rêves de guerre hao.'*] laient cette âme philosophique ; il voyait c> des campa-^| gnes, des sièges, des combats en perspective >), et son I imagination, « échauffée sur ces objets », lui représentait 1 des victoires, des trophées et des lauriers.
Écoutez, d'ailleurs, comme il parle du devoir militaire i du prince. Le prince doit présider dans son armée comme A dans sa résidence. C'est lui qui fait livrer les batailles, c'est bien le moins qu'il aille sous le feu enseigner le mépris des périls et de la mort. S'il n'est pas né soldat, îl-1 prendra conseil de militaires entendus; » sa présence au-, J guste » emp*îcbera la mésintelligence des généraux, el, comme tous les ordres émaneront de sa personne, le con-.'l seil et l'exécution se suivront avec une rapidité extrême, Mais un prince, qui n'est pas né soldat, n'est qu'une moî> J tié de prince; le prince complet, c'est le " juge d'institu-J tion », qui, transporté dans les batailles, en « dirige l'ex6-l cution, communique par sa présence l'esprit de valeur eti d'assurance aux troupes, et montre comme la victoire est 1 inséparable de ses desseins, et comme lu fortune est en- J chaînée par sa présence ». On sent bien ici à l'élévation I du discours et à l'émotion de l'orateur que Frédéric ex-J prime un sentiment vif. Plus tard, il dira qu'il faut paT'j 1er du militaire à un jeune prince avec autant de piété que Isfl prêtre parle de la révélation. Cette piété est en lui déjà, ^m
LES LETTKES ET LA PHILOSOPHIE let.
nous voilà rassurés sur le sort de l'accessoire : l'acccs^f soire ne sera pas sacrifié.
Sur l'usage que le prince doit faire de sa puissance, nous allons entendre des paroles très belles. Frédéric enseigne qu'entre un héros conquérant et un voleur de grand chemin, la seule différence est que l'un, voleur illustre, est couronné de lauriers, tandis que l'autre, faquin obscur, est pendu à une potence. Il proche qu'il faut se contenter de son état, ne point convoiter les richesses d'autrui, ne jamais faire aux autres ce que vous ne voudriez point qu'on vous fît à vous-même, et plier la politique sous les maximes d'une « morale simple et épurée ". Voilà les belles thèses philosophiques et chrétiennes que Frédéric soutint contre Machiavel, ce séducteur inf&me, comme il dit, ce docteur en scélératesse, ce tigre, et de qui le livre du Prince est une voirie dont la peste se communique à l'air des alentours. Car Frédéric est éloquent dans la Critique du prince de Machiavel, et même il l'a écrifo, nous le savons déjà, avec le dessein d'être éloquent.
Cette simple maxime Je Machiavel : » La liberté rend pauvre, et par conséquent méprisable, » l'emporte à cette apostrophe : « Quoi! Machiavel! les trésors d'un riche serviront d'équilibre à l'estime publique ! Un métal méprisable en soi-même, et qui n'a qu'un prix arbitraire, rendra celui qui le possède digne d'éloges! » Il n'est pas seulement pathétique; il est mélodramatique. Il prédit bu tyran criminel, « qu'à supposer que les foudres du ciel ne l'écrasent pas à point nommé, il sera puni parsacons* cience, cette voix puissante qui se fait entendre sur le
li'dne des rois; il ne'pourra pas éviter cette funeste mélancolie, qui, frappant son imagination, lui fera voir sortis de' leur tombeau ces mânes sanglants que' la cruauté y a fait descendre ». Voilà bien le ton d'un écolier emporté par la réthorique '. MaUieureusement, le discours à peine imprimé, Frédéric le commentera en mcUant te feu au monde par son attaque do la Silésie; il regrettera bien alors de ne pouvoir rattraper' l'opuscule, sentant que le commentaire ferait douter de la sincérité du texte. <
Et pourtant, si le lecteur a cru que l'auteur de la Réfutation apporterait à la politique la candeur d'un agnelet, c'est qu'il a mal lu le livre. Ebloui par les pages écla-' tantes, il n'a pas vu ces lignes tranquilles où Frédéric, de l'air du monde le plus innocent et par déductions doucement ménag{?es, enseigne d'abord que les guerres défensives sont légitimes; puis que les guerres «pour le maintien de certains droits et de certaines prétentions ne sont pas moins justes que les premières <>, et enfin qu'il est des guerres offensives tout « aussi justes » encore, des X guerres de précaution que les princes font sagement d'entreprendre », car la prudence « veut que l'on agisse, tandis que l'on est le maître ». Il n'a pas pris garde, ce
i. Vollaire corrigeait YAnli-Maehiavtl et donnait i, Frédéric de« cod-' seili Irts sages : ■• Uo pourrait, lui dit-il, élaguer des branches <ie ce bel arbre tans lui Taire du tort. • li catine ce zi\e coutre le précepteur des tyrans qui dévore l'âme géuéreuse du prince. Ce zèle • voua a emporte quelquefois. Quand on a dit à Machiavel honnêtement d*iiijure9. ou pourrait, après cela, s'en tenir aux raisoni. 11 uie semble encore que quelque- ' fois Macbiavel se retranche dans uq terrain et que tous le combattez dans un autre. <• Mais Frédéric voulait être éloquent pour rendre son ouvrage > digne de'i &gei tïitûrs >.
lecteur inatlonlif, qu'apr&s avoir traitiS Machiavel de «sophiste de crimes », pour avoir prétendu que le prince doit abuser les hommes par sa dissimulation, Frédéric ajoute que le monde est une partie de jeu, où se trouvent des joueurs honnêtes, mais aussi des tricheurs, et qu'un prince, pour nôtre pas dupe des autres, doit apprendre « comment on triche au jeu ». Après avoir soutenu contre ce « jésuite » de Machiavel que les princes doivent u observer religieusement la foi des traités et les remplir même scrupuleusement », il écrit : « Seulement, il y a des nécessités fâcheuses où le prince ne peut s'empêcher de rompre ses traités et alliances ». Si bien que l'intransigeant moi'aliste de tout à l'heure permet au prince, juge des nécessités ftlcheuses. de reprendre la parole donnée; au prince, juge de ses droits et prétentions, de t< prouver par les combats la validité de ses raisons ». Il ne saurait être question Je lui reprocher d'avoir vu ici encore la réalité des choses, mais en lisant ces jolis raisonnements et l'approbation qu'il donne h la maxime : i< La fourberie est un défaut de style eu politique quand on la pousse trop loin, » on regrette un peu que Frédéric ait commencé par se f&cher si fort contre Machiavel, puisqu'il finit par trouver quelques moyens de s'entendre avec lui.
A présent que le prince a reconquis par ces distinctions et réserves sa liberté d'agir, il faut lui donner quelques bonnes règles et des conseils pratiques pour l'action. Les voici:
Observer et classer tes phiJnomènes, et, en vertu du principe de la raison suffisante, remonter aux causes;
s'appliquer à concaitre •> les principes permanents des cours,- les ressorts de la politique de chaque prince, les EOurces des événements ", de façon & pouvoir juger quelle sera, dans une circonstance donnée, la conduite de tel ou tel État. — Ne pas oublier que deux États, qui se rencontrent dans la même politique, n'agiront point de la même façon, car les causes naturelles, comme les climats et les aliments, et tes habitudes transmises par l'éducation déterminent en eux le caractère selon lequel ils agissent. En toute aiïaîre, un Français se conduit avec la vivacité d'un singe, et un Hollandais avec le flegme d'une tortue. — Ne jamais rester neutre, quand la guerre est près de vous, car vous exposez votre pays aux injures des deux parties belligérantes; vous avez tout à perdre et rien à gagner. Ne pas croire qu'on puisse se passer d'alliés: il est peu de princes, s'il en est, qui se puissent soutenir sans alliances; pour être, à la fin, demeuré seul, Louis XIV faillit succomber, — Sur le point de conclure un Iraité, il faut biea distinguer la nature des choses qu'on veut promettre, bien éclaircir les termes, et le grammairien pointilleux doit précéder le politique habile. — Ne pas s'engager légèrement avec de plus puissants que soi, qui, au lieu de vous secourir, pourraient vous détruire; imiter la sagesse du Grand- Électeur, qui no voulut pas appeler les Russes contre les Suédois, craignant de ne plus être maître de ces ours moscovites, après qu'il les aurait déchaînés. — Une certaine prédilection pour une nation, une aversion pour une autre, des préjugés de femme, des querelles particulières, de petits intérêts, des minuties ne doivent jamais
LES LETTRES ET I,A PHILOSOPHIE l&b
fhlomr les yeux de princes qui commandent dos peuples entiers. Il faut qu'ils visent au grand et sacrifient sans balancer la bagatelle aux principes. L'impartialité et un esprit débarrassé de tout préjugé est aussi nécessaire en politique qu'en justice. — Ne pas confondre faire du bruit avec acquérir de la gloire; discerner la vraie gloire de la fausse; il n'est pas de sentiment plus funeste pour un prince, qu'un désir excessif de fausse gloire. Charles XII ne rêvait que guerres et conquêtes à la façon d'Alexandre; il portait sur soi, dès sa plus tendre enfance, la Vie d' Alexandre le Grand; aussi des personnes, Il qui ont connu cet Alexandre du Nord, affirment que c'est Quinte-Curce qui ravagea la Pologne, et que la bataille d'Arbelles occasionna la défaite de Poltava ". — Enfin, il est une façon de s'agrandir autre que la conquête ; c'est l'activité d'un prince laborieux qui fait fleurir dans ses Etats tous les arts et toutes les sciences, et les rend ainsi plus puissants et plus policés.
Voilà enfin la vraie morale do Frédéric, une morale qu'il mettra en action, ligne pour ligne et mot pour mot. Les déclarations sonores, les colères éclatantes, la morale épurée, les foudres du ciel, les mflnes sanglants, c'était de la littérature.