PRÉFACE VII
tout charme de rêve, et nu comme la table rase carlésienne. Il les discute Fun après l'autre, chacun dans chacune de ses parties logiquement ordonnées; il se heurte à l'inconnaissable, et, après qu'il a constaté qu'il ne peut passer outre, il s'arrête, résume, conclut et se décide fermement. Par les mêmes procédés, il recherche les origines et définit la nature et les caractères du principat, in abstractOj comme si n'existaient pas la longue tradition des pompes monarchiques et Taccoutumance des hommes à vénérer dans les rois les représentants de Dieu.
De quel temps est donc ce jeune homme? Il semble qu'il ne soit d'aucun temps. De quel pays? II semble qu'il ne soit d'aucun pays; il ne piarle pas même sa langue natale. N'est-il pas en péril de mal connaître la réalité et de s'y égarer un jour?
Mais, d'abord, voyez son pays de Neu-Ruppin et de Rheinsberg, si simple, tout uni, sans relief de nature ni d'histoire. Ce désert, où ne se lève aucun mirage, est un lieu pour penser librement. Puis, voyez la Prusse : c'est encore un je ne âais quoi d'indéterminé, qui apparaît à peine à l'entrée du devenir. Et Frédéric qui annonce qu'il veut « déterminer cet être » le pourra; le devenir de la Prusse est dans sa volonté,
Frédéric n'a pas échappé à la fatalité des milieux : le sien voulait qu'il fût libre.
D'ailleurs, ce jeune homme qui travaille nuit et jour trouve du temps pour tout faire, de la philoso*
VIII PUËFACE
phie, de la musique, des vers et de la politique réelle. Il traite la politique par la même méthode toujours, sans préjugés, sans illusions, en regardant les faits jusqu'à ce qu*il les voie tels qu'ils sont. 11 évalue tout au juste les forces de la Prusse, et il estime avec raison qu'elle vaut plus qu elle ne parait. Et l'Europe, vue au vrai encore, par-dessous les phrases dont il crève la vanité, n'est phis pour lui qu'une carrière à entreprises. En même temps qu'il résolvait en négations et en incertitudes le problème de l'âme et de Dieu, il étudiait celui-ci : Étant donné cette Europe oscillante et folle, sans premier moteur qui la mette en branle, cette Europe de parade où se pavanent des douairières, et cette Prusse nouvelle venue, petite, mais de « reins solides », que faire? Ici la réponse n'hésitait pas : Il faudra donner au bon moment le « coup de reins. »
(lel intellectuel est donc de son pays et de son temps autant que personne, et il les domine par la première des qualités du génie politique : voir les choses comme elles sont. Il les domine encore par la force très curieuse de sa personnalité morale.
Frédéric est un sceptique et un pessimiste, de naissance et d'instinct, aussi par rancune contre rinutilité de ses recherches philosophiques, contre les maux qu'il endura, les coups et les injures qu'il re(;ut, contre ses fièvres, ses crampes d'estomac et ses coliques; mais la volonté d'agir est la maltresse