‹ Le Grand Frédéric avant l'avènementChapitre 4 sur 64 · PREFACE II · texte numérisé non relu

PREFACE II

vertu de son tempérament : il faudra donc que sa philosophie s'en accommode, car notre philosophie, quand nous sommes sincères, obéit toujours à nos instincts. Et le scepticisme de Frédéric cesse devant la certitude fondamentale que la vie est et qu'elle se manifeste par la pensée et par Faction : « Je suis, je ' pense, j'agis; » en ces trois afSrmations inséparables se pourrait résumer son Credo. Et son pessimisme, qui l'arme contre les méchancetés de la vie, attendues et méprisées à l'avance, lui persuade de se saisir de toutes les joies que la vie peut offrir, dont les plus fortes sont les joies de penser et d'agir. Sa sombre philosophie ne conclut point par un : A quoi bon? Elle aboutit h une théorie de l'activité, mais elle l'enferme en lui-même, comme en une défiante forteresse, car le scepticisme et le pessimisme ne produisent pas en lui la pitié fraternelle envers les compagnons d'ignorance et de misère : Frédéric est un égoïste terrible et superbe.

Je sais bien qu'il a des regards pour l'humanité, mais la vague humanité n'est qu'un être de raison, objet lointain de ses froides amours. Sans doute encore, il s'est dévoué à sa Prusse, dont il se disait « le premier domestique », et le mot est fort admiré ; mais cette jeune Prusse indécise était en son roi, bien plus que noire France riche de forces antiques et de vieilles gloires n'était en Louis XIV. Lu Prusse, c'était lui. En la servant, il sera le domeslique de

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lui-même; elle n'agira, ni même Dépensera que par lui, et il régnera comme vit le plus libre des particuliers. Tout viendra de lui pour revenir à lui, à ce /?2o/ gigantesque, qui se suffit à lui-même et n'a pour le non-moi que du dédain et de la haine. Et il paraîtra devant l'histoire sous un double aspect qui trouble riiistorien. Son for intérieur est peuplé de hautes vertus, sincérité envers soi-même, stoTcismei héroïsme, et il n'a pour autrui que cynisme et violence. Il est un Marc-Aurèle et il est un Machiavel.

A cause de cela, il n'est pas de ces héros dont la gloire est aimée par l'humanité, mais c'est un grand et rare spectacle, de regarder vivre ce philosophe et régner ce prince qui fut roi comme personne n'a été roi. Vvèl h tous les hasards pour s'en esquiver ou s* en servir, il organise des conjonctures favorables à ses desseins ; il assemble les nuages d'où partira son lonnerre; il est un créateur d'événements; il conduit rhistoire, el il demeure un homme qui ne s'en donne h croire sur rien, magnifiquement orgueilleux dans celle modeslie, et majestueux par cette simplicité.

C'est merveille de voir aussi comme il façonna la Prusse à son image. La Prusse devient lettrée, savante, philosophique, cl l'on y pense librement par ordre du roi. Elle esl laborieuse, ordonnée, vaillante, el dure comme le roi. El même elle parut vieillir avec lui. Quelques années après que « la vieille carcasse ^),

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