‹ Le Grand Frédéric avant l'avènementChapitre 31 sur 64 · L'HOMME DANS LE PRINCE · texte numérisé non relu

L'HOMME DANS LE PRINCE

Ces théories, réflexions et maximes, desquelles on composerait un manuel du prince et qui ne serait point

banal, ne suffiraient pas à nous faire connaître le prince que sera Frédéric, Un mot achève de le révéler, un de ces mots comme op en trouve dans les écrits de sa jeunesse, et qui vous font lever les yeux du livre pour méditer. II parle un jour " des princes qui ont été hommes avant d'être rois ». Hommes avant d'être rois! C'est, d'un trait de plume, un abîme creusé : d'un côté Frédéric, de l'autre tant de potentats superbes, élevés en dehors des conditions d'humanité.

Le prince royal de Prusse fut un homme avant d'être roi, parce qu'il souffrit pendant sa jeunesse, parce qu'il craignit pour sa couronne, lorsqu'il comparut devant des juges; et pour sa vie, lorsqu'un aumônier lui parlait de la vie éternelle, à quelques pas du cadavre de son complice décapité. Il fut un homme avant d'être un roi, parce qu'il était un philosophe, et « qu'en philosophie les rois ne sont que des hommes <>, et encore parce qu'il avait conscience de valoir par lui-même quelque chose, si peu que ce fût, et d'être quelqu'un.

Ce quelqu'un, il le cherchait, conformément au précepte : " Connais-toi toi-même », et, pour le découvrir et le saisir, il commençait par écarter les nuages de la flatterie. Il étudie la flatterie avec la pénétration d'un moraliste. Celle qui donne du grand et du sublime, dans des préfaces ou des prologues d'opéra, ou qui accompagne un roi à la tranchée sous les traits d'un historiographe à chanter sa gloire, ne l'inquiète point: elle est trop ridicule, mais il se défie de la flatterie qui ne fait qu'ajouter u une nuance à la vérité », parce qu'elle est subtile, et ' qu'il faut un fin discernement pour la percevoir. Afin d^

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n'être pas trompé par les autres, il ne les croit jamais sur lui-même; il est ombrageux à toute main qui le caresse. Restait à n'être pas dupé par soi-même : il sourflalt sur rt la fumée de grandeur dont la vanité nous berce », et se dépouillait de « distinctions étrangères k nous-mêmes, qui ne décorent que la figure ». Comme » les trésors et les royaumes sont choses qiii restent hors des hommes », il les mettait hors de lui, et se trouvait enfin seul à seul avec lui-même'.

Homme avant d'être roi, il le demeurera, après qu'il sera devenu roi. C'est le trait le plus original peut-être de son caractère et de son génie. Mais quel homme est-il, ou plutôt que vaut l'homme en lui?

Si c'est à lui que nous demandons la réponse, ne la croyons pas toute. Il nous dira que « la morale chrétienne est la règle de sa vie », et, en effet, parmi les maximes que nous citions tout à l'heure, nous avons reconnu des versets de l'Évangile. Mais il est trop clair qu'il ne peut se recommander du Christ; à aucun soufflet il ne tendra la seconde joue, et il fera k plusieurs des choses qu'il n'eût pas aimé qu'on lui fît à lui-même. Il nous dira qu'il a le cœur tendre, le « cœur compatissant ». et que son &me est sensible ; il est vrai qu'il a les dehors de la sensibilité, par exemple la facilité des larmes, mais les larmoyeurs sont d'ordinaire gens qui se soulagent vite, et par les larmes mêmes, du fardeau de la pitié; trop aisé-

1. 11 dit un jour i Voilure : i Si Je D'étais prince, je serais bien peu de ehoie!,.. • Il ne croit pu cela, maiB il a peur qu*on le croie. Il veut valoir par lui-mSme, c'est pour cela qu'il pasiait sa personne, par une >■ exacte critique •. Il «lisait : • Le ridicule des autres me Tait trembler pour moi-m^mc •.

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menl ils s'acquittent envers la douleur. Il se répand en effusions de tendresse, mais qiiî étaient de style en ce temps-là. Il a des affections vraies, pour sa mère, pour sa' sœur, pour ses amis, et il parle aussi bien que personne des douceurs de l'amitiii, mais il est peut-fiire un peu trop aisé à un prince d'aimer ses amis. L'amitié est malaisée entre particuliers, lui dit un jour Voltaire : ils ont toujours quelque chose à se disputer, de la gloire, des places, des femmes et la faveur des maîtres de la terre, plus recherchée encore que celle des femmes, au lieu qu'un prince n'ayant pas de rival à craindre peut aimer tout à son aise... Il faut louer Frédéric d'avoir aimé môme sans mérite', mais il prend soin de nous avertir que son amitié ne fut jamais gratuite : « Nous autres princes, nous avons tous l'âme intéressée, et nous ne faisons jamais de connaissances que nous n'ayons quelques vues particulières et qui regardent directement notre profit. » La façon môme dont il composa le cercle de Rheinsberg commente cet aveu. II avait besoin d'un architecte, d'un peinire, de musiciens, d'officiers, d'un copiste qui fût en môme temps un critique et un dictionnaire vivant ; il les réunit autour de lui, les employa et les aima par surcroU. Non, il n'est pas tendre ; il a l'acerbe plaisanterie des r malveillants, et trop de mots qui mordent, et son œil trop fite jette des éclats d'acier. Il garde au fond du cœur sa rancune implacable contre la princesse royale ; il tiendra

l. Et rVjiroir trouvé tanlde jolies expressions de seDtimpnU d'amltlè:

Je sens les malheurs qui arrivent à mes amis aussi fart que s'ils

n'arrlralent À moi-m^ma >. — • 11 n'y a aucune retraite asiei protonde,

ine puisianoe assez forle pour me rendre inacceuible i mes amU>.

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la promesse qu'il s'est faite, de lui dire, le jour môme où il sera maître : '< Madame, bonjour et bon chemin ! » Non, il n'était pas bon I

Frédéric nous dira encore qu'il voudrait i< restaurer la candeur ", mais c'est de la restaurer chez les autres ijue, sans doute, il veut parler, car il continue à commettre de petites et de grandes perfidies. Avec autant de soin que les lettres de Voltaire, il collectionne malicieusement les pamphlets contre son ami, qu'il demande à ses courtiers littt^raires. Il prodigue à la divine Emilie tout l'encens des louanges mythologiques, et en môme temps il se moque de cette femme, qui ne fait que commencer ses études et qui devrait se contenter d'instruire son fils, au lieu d'enseigner l'univers. 11 écrit sur le ton de la confiance et de la confidence et de la parfaite estime à des hommes qu'il méprise, et qu'il poursuivra d'épigrammcs après qu'ils seront « crevés ». Sa correspondance avec son père est toujours flagorneuse et basse. Enfin il se donne des airs d'un homme pour jamais détaché dos glorioles et des affaires du monde, indifférent aux commérages de la politique et qui préfère h l'éclat du trône « un beau ruisseau' ». Et personne ne connaît aussi bien que lui ces commérages, personne ne suit les affaires d'un œil plus attentif, et s'il rêve aux bords des ruisseaux, ce n'est point de nymphes et de naïades assurément.

Enfin, il nous dira encore et surtout qu'il aime l'humanité. Oui ; mais comme c'est plus facile que d'aimer des

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