LA VEILLÉE OU RÈGNE
C'est ainsi que Frédéric faisait à Rheinsberj; la veillée du^r&gne, veillée laborieuse, sérieuse et d'une si étonnante harmonie, où tout concourt' à former le roi < l'homme que sera Frédéric.
Ce jeune prince est un amant des lettres, qui embelliront sa vie et lui donneront, dans les heures sombres,' le contentement de l'espril. Il est un écrivain, et la langiie qu'il apprend à écrire est un instrument de délibération rapide, une arme légère, aiguisée pour la polémique ; c'est la langue littéraire par excellence pour qui veut que les lettres elles-môraes agissent et bataillent.
Il a rejeté toute foi positive; cette irréligion serait un péril s'il ignoiait la puissance de la religion sur les hommes, mais il ne l'ignore pas, et il la ménagera, pendant que sa philosophie l'affranchira des autels, qui ne donnent jamais qu'à charge de revanche leur appui aux trônes.
Ce philosophe a cherché quelque certitude et n'en a rencontré aucune, si ce n'est dans des négations, négation delà spiritualité de l'âme, négation de la liberté, car il croit en Dieu moins fermement, moins clairement, certes, qu'en la mortalité de l'âme matérielle et l'inéluctabilité des destins. Et comme cette vue générale des choses est triste à en mourir, ou, du moins, à penser que la vie est mauvaise et ne vaut pas la peine d'élre vécue, ce fataliste
et ce sceptique apparaît en môme temps pessimiste. est tout cela, en elTet. Puis, tout à coup, des ruines de la métaphysique, il retire une méthode de raisonner : des négations spéculatives il conclut à des affirmations d'activité.
Il se propose comme objet de la vie l'action réfléchie, et il en fait une théorie abstraite, mais qui se prêtera et se pliera aux convenances prévues ou fortuites de la réalité. Son scepticisme sera de la prudence; son fatalisme et son pessimisme se convertiront eu confiance en soi seul, en résignation au mal, en mépris hautain de' la mauvaise fortune. Par un merveilleux instinct, il a pris de toute chose ce qui pouvait lui servir, rejeté ce qui pouvait nuire; ce qui serait poison pour d'autres est pour lui forliiiant breuvage.
Dans aucune des parties de cette activité intellectuelle, ni dans les lettres, ni dans la philosophie, ni dans la politique, ne s'annonce le génie; il ne s'y trouve rien qui éblouisse; mais une sorte particulière de génie, et très rare, résulte de cet accord môme et de cet équilibre des' parties. À Rheinsberg se montent pièce à pièce, chaque pièce étant à sa juste place, une machine pour penser et une machine pour agir, la première conduisant la seconde, car la pensée prépare l'action, et l'action sera de la pensée réalisée,
Frédéric nous apprend que ce qu'il admire le plus chez les grands hommes, « c'est un esprit créateur qui sait' multiplier les idées... et saisir des rapports entre les choses que l'homme inattentif saisit à' peine, » et puis '< lu force d'esprit qui trouve des ressourcés en soi-mSme,et
116 LE GilAND FHÉUÉHIC AVANT L'AVÈNEMENT
le jugement exquis qui faîl toujours prendre le parti le plus avantageux ». Voilà bien le génie qui se forme à Rheinsberg et tout entier déjà s'y découvre, et dont le premier ellet est de donner à ce jeune prince la prévision de soi-même, je veux dire l'exacte vue de son règne et de sa gloire; car il se prévoit et il se prédit. Et je ne sais s'il est d'autres lectures qui produisent un efTet aussi étrange que les écrits politiques de la jeunesse de Frédéric, Vous lisez une page toute remplie de termes abstraits : idées, principes, rapports, et vous voyez tel fait de son histoire, comme l'ofrcnsivc hardie dans la guerre de la succession d'Autriche, et vous entendez le canon de ce philosophe.
Génie froid, comme la raison pure, sûr de lui, maître de lui, sincère envers lui-même ot d'aulant plus capable de tromper les autres ; libre de toute prédilection, de tout préjugé, de toute passion, impartial comme il dit, c'està-dire indiiïérent à tout ce qui n'est pas lui et l'intérêt de la Prusse; ferme héroïquement, extrêmement hardi, mais point aventureux, ni chimérique, ni chercheur d'impossible, qui sait à la fois ce qu'il veut et ce qu'il peut, et voudra tout ce qu'il pourra, tout, mais rien de plus ; incapable d'erreurs, car la raison de Frédéric n'a pas de faiblesses, et son imagination point de fantaisies. Génie froid, d'une froideur du nord, paré d'une grâce de jeunesse, mais qui ressemble à celles des printemps de Rheinsberg, où le vent, qui vient de la Baltique et de la planie énorme de l'est, glace la nudité des slatues grecques et souffle dans les sapins sa chanson mélancolique
Cependant il n'y pas ici que réalisme et prose.