L'ÉDUCATION PERSONNELLE
Le prince que Frédéric veut filre et qu'il sera ne descend pas du ciel, il est vrai ; son autorité sort de la bngo lerreslre, de l'im perfection des hommes et de leur incapacil<^ à vivre libres. 11 n'est qu'un homme en philosophie, un mortel qui tout entier mourra; Dieu n'a point pour lui d'attentions particulières; Dieu se... moque de lui. Du roi de Bossuot à celui-ci, quelle déchéance! Mais l'idée que Frédéric se représente d'un roi gouvernant la masse entière par des agents qui exécutent ses dessoins est exactement celle qu'il s'est faite de Dieu gouvernant le monde. Après avoir rabaissé l'origine de la royauté, il exalte la fonction ; après avoir réduit la personne royale à ne valoir que juste ce qu'elle vaut par elle-mCme, il n'h(^site pas à déclarer, ce réaliste, que « les rois gouvernent à l'exemple de Dieu >'. Dès lors, combien grands sont les devoirs de ce mortel envers une fonction divine! Et quelle grandeur enfin, s'il est égal à sa tâche! Puisqu'il ne règne point par la grâce de Dieu, il ne croira pas être un simple instrument dans k main divine : sa majesté résidera toute en lui; sa fortune sera l'œuvre de sa sagesse.
Ce sera un grand spectacle de le voir, force isolée, qui n'a pas de recours hors d'elle-même, cheminer par les chemins les plus rudes, sur des bords de précipices, sans attendre du ciel obscur et muet une lumière ni une
En mfime temps qu'il conduisait sou (éducation intcK lectuelle el morale avec l'ordre admirable que nous avons vu, avec celle patience, celle t(?nacité, celte ae-
1. ComidéraUoas lur Vf lai priicnt du corpa polîliçue de l'Eufop« au tome VU! des CEurre* de FnMMc le Grand. — L'Anli-Maehiavel, ibidi — Hiiloire tU. mon lempi, première rédaction publiée par Pomcr, au lonin IV dc9 Piiblieatioiien aus den Staataarehioen: [Ce docuiueitt peut être eiiiploj-É ici, parco qu'il eal tréa peu postérieur fi l'nvùneinent ; In pritme Avait certainement déjà, à ilheinsbcrg, les idées cl les sentitiienli qu'il y exprime, et qu'on Irouve déjà en grande partie daiia lea deux doeiimenli qui viennent d'être cités et dani ceux dont in liste suit.) — ArehliKî du Tninialfre de) affairea étrangères de France, correspondance de Prusse, années l^aj-HiO (D^'p^chca <le la Chétardie et de Valori, particulière ment iniportantca pour cette pÉriodc; voir l'Appendice;. — Lettres de Fri^déric û Gruiubkow, publii^es par Max Dunclier dans Aus der Zeil Friedrkkl du GroMen. — Abbandlungen xur preiisiUcken Geiclikhte, premier mémoire intitulé Eine Flugschvilt dei Kronp}-in:en FrUdrich. — Correspondanct de Frédéric aoec VoUaùet au toiné Xïl des Œuvres de Frédéric le Grand. — Journal teeret du baron louis' Chriilop/ic de Seckendarf. — Documents sur l'histoire de la politique extérieure de Frûdéric-GiiLlIauiiie [. cl notamment sur les offairea de Pologne, ilans Fflrster, Friedrich Wilkelm I KSnig von Preusaen, bu tome II. — Itanke, ZwSlj Dilcher pi-euiaiicher Geachichtt. — Koser, Friedrich der Groise ah Ki-onprim.
L'ÉrtVaS DV TERRAIS POLITIQUE : ITO
dfeur au travail'quasl mèuririirc, Friîdéric prbciîd'ait4 9on édacalioQ politique. Dans les mêmes momenls où il s'élevait comme il disait, au haut des cieiix, et' crojait voler, U observait, avec une attention péné^ Irante, les afTaires du monde, A l'en croire, ces «Ifaîres lui semblaient petites. Qu'était-ce, eu effet, aupi*s de l'espérance dont il s'était enorgueilli de comprenclrci Dieu, que connaître les cabinets et les cours? Ce n'est souvent que m connaître dea faquins revêtus de pourpre et des scélérats qui exercent leur friponnerie à l'abri d'un catactère imposant >>. En comparaison des phénomènes de la nature et de l'âme, que valaient ces événements, » qui tournent dans le même cercle, revienUeiit' souvent et se ressemLleiit entre eux )>? Mais il no faut' pas croira à ce dédain. de métaphysicien déchu en xxnerégion basse; s'il était tout à fait sihcère, Frédéric regardcraitril si curieusement lus raines des faquins él le tour de manivelle qui, sans cesse, ramène les petits faits,: toujours les mômes? Il se savait supérieur h la besogne des politiques, sans doute, mais il pourra le nioins, puisqu'il peut le plus ; suffit qu'il daigne vouloir ce moins, et il daignera. ' , -
Il daigne déjà. 11 prend un plaisir manifeste h dludlei" (I la république d'Europe », et à noter, sous l'air comniun. de parenté que portent tous ces personnages de la grande famille, la variété des tailles, des traits et di^s grimaces^' et la diversité des tempéraments et des humeurs. Pour bien arrêter ses idées.endes contours nets, il les exprime en portraits. U compose pour son usage une galerie claire, et gaie de figures d'Etats et de'nations; parcourons cette.
180 LE GRAND I-JIÉDÈRIC AVANT LAVÈNEMENT
galerie, et regardons les portraits dans l'ordre mCme oîi il les a placés. Et nous verrons l'Europe, comme la voyait Frédéric'.
-L'Autriche d'abord. Elle est superbe et traite avec une hauteur insupportable, non seulement ses inférieurs, mais ses égaux. Elle viole les lois de l'Empire pour y t^tablif sa souveraineté, et transforme en despotisme la constitution démocratique de l'AUemagno, qu'elle exploite pour la faire servir d'instrument à ses ambitions dont l'abime est insondable. Elle a établi un préjugé en sa' faveur, qui conduit la moitié de l'Europe, et dont lea impressions sont si fortes qu'elle semble décider de la liberté ou de l'esclavage du monde. Sa fierté supplée h, 68 force et sa grandeur passée à sa grandeur présente; mais elle a, pour soutenir ce personnage, un gouvernement délabré *, des revenus en baisse, des finances en désordre, 170,000 hommes sur te papier, et, dans te rang, 82,000 seulement, disséminés en Hongrie, en Ita-
l. l\ la voyait vivante : » Comme nous royoni dans Ifls rsinilleï, dei pbyaionumie», dei traits et des laillei qui semblent, pour ainsi dire, ■ortir de l'espace, des enfants [itus forts et plus robustes que leurs pèrea, et d'autres, plus faibles et plus infirmes, de même lea rojaumea ont-ili tprouvé dans les générations différentes des vicïsiiludei aemblablee. Nous en verrons dont l'accruiaiemenl a quelque chose de gigtateique, d'autres qui tombent en cocioinption, d'autres qui ne ae soutiennent que par une constante médiocrité, etc. • De chacune de cet personnes, il veut marquer >■ l'assiette naturelle, les intérêts stables et permanents, la façon d'agir, les pasiioni, les Qnesscs, les ruses, \t»- I vertus, les vices. • llUloirede mon trmpi.
S. • Le commandement de l'année qui avait été nnl, sous le princa Eugène, à la présidence du Conseil 4^ guerre en est séparé... Tout le monde se mêle dei aCTaires, l'iinpi^ralrice, le due de Lorraine, etc. La' conseil est le siège de la tracasserie; El l'on expose le vénérable k Vienne, tandis qu'on perd des batailles en Hongrie... Histoire dt mon ttmpi. •
lie et dans les places de la Barrière; nulle part une vraie armée pour fermer le passage à l'ennemi ; pas de magasins pour nourrir les forteresses; pas de généraux pour les défendre. En somme, pays ouvert, et où il suffira, pour entrer, d'oser le vouloir.
La France, qui vient ensuite, iatiSresse Frédéric passionnément. Dans sa vieillesse, il dira qu'il s'est amusé toute sa vie à nous regarder : « Si la Providence a pensé à moi en faisant le monde, — supposé qu'elle l'ait fait, — elle a créé ce peuple pour mes menus plaisirs '. » Il nous trouve charmants par notre inconstance même, notre légèreté, notre perpétuelle agitation, notre besoin du nouveau, et les folies dont notre histoire est pleine. Avant Schopenhauer, il nous a traités de singes. Et, en même temps, la France l'inquit^te par la suite, la persévérance, le bonheur de sa politique, et par sou ambition qui menace l'Allemagne, vers laquelle est tournée sa bouche formidable, armée de trois rangées de forteresses. Car la France, limitée de trois côtés par la nature, n'a, du quatrième côté, à l'Orient, d'autres limites que celles de sa modération, et elle n'a pas de modération. L'acquisition de l'Alsace et de la Lorraine a porté sa frontière au Rhin, mais elle voudrait que le Rhin, de bout en bout, fût sa lisière. Et que reste-t-il à faire?
I. Lettre â d'Aleobert eo 1771 : « Je no saurais tous dire à quel point vos KrsuçïU tn'sinuseot. Cette natioa, si avide de nouveautés, m*offi'e lani cesse des ic^ne* nouvelles-, taat&t ce soDt les jËsuites cbassAs, tantôt des billets de conression, le parlement caisË, les jésuites nppelès, de nouveaux ministres tous les trois mois; eufla ils touroissent ■euls des sujeti de conversation à toute l'Europe. Si ta Providence \ pensé i caoi...f • etc.
Presque rien ; un péUt duché de Luxéipboùrg à énvaliir, UB petit électoratde Trêves à acquérir par un traita; un dùcli(î de Liège k réunir, pour raison de biensL'ancc; ^près, quoi les places de la Barrière, la Flandre, quelques semblables bagatelles suivraient tout nalurellement-i
Pour conquérir tant de pays, dit-il, les Français ne prendront pas de résolutions précipitée3. Ils avancent k la sape; ils imitent les rivières qui, imperceptiblement, inondent l'un de leurs rivages, le minant doucementïpour, à la fin, l'engloutir. II rt^pète contre nous la vieille accusation d'aspirer k la monarchie univorsclle, k la iaçbn du Sénat romain, qui se rendit l'arbitre des. rois et des nations on assistant ceux-ci contre ceux-là, et en fi'arrogeonl le droit de prononcer sur tous les différends des arrôls sans appel. Il énumère toutes nos actions depuU le commencement du siècle, la grande guerre de la succession d'Espagne, ouverte, à ce qu'il prétend, par la production d'un testament, substitué ou falsîll^ pac nous, du roi Charles II; nos Intriguée pour mettre le prétendant sur le trône d'Angleterre et les fils de Philippe d'Espagne sur les trônes d'Italie; notre immixtion dans toutes les aiTaires d'Allemagne, notamment en celle des duchâs de Jullcrs et de Berg où la Prusse est si fort intéressée. L'empereur fait-il la guerre aux Turcs en Hongrie? La guerre ne se termine pas sans qu'il y soit parlé de la France. Les Corses apprendront des mêmes Français quel doit f tre leur sort. Veut-on faire la guerre n'importe oii?La Franco est de la partie. S'agit-il de régler les conditions de la paix 7 La France donne la loi. El partout.
L'ÉTUDE DU TERRAIN l'OLITlQUE 183
nos ambassadeurs sont insolents comme Popilius Lœnas en personne'.
Évidemment, nous l'irritons, nous l'agaçons, mais il a une haute idiîe de notre richesse et de nos forces. Il nous voit en pleine prospi^rité, depuis que le cardinal Fleury rétablit nos finances, notre commerce et notre industrie. Il sait ce que vaut et peut en Europe un pays qui a 130,000 hommes de troupes réglées, 36,000 miliciens et SO millions d'écus de revenus.
Après avoir expédié l'Espagne, appauvrie par sa paresse, et qui n'est plus qu'un entrepôt de richesses qui passent dans les mains des Français, des Hollandais et des Anglais, il exprime son admiration pour la nation anglaise.
L'Angleterre est fière de sa liberté, rebelle & tout frein, et d'un génie dont " la férocité », que les lettres ellesta^mes n'ont pas adoucie, se trahit par ses tragédies, de toutes les plus tragiques, et par les spectacles sanglants qu'elle aime, autant que Rome jadis les combats de gla-
). C'est dans les Considéralîoni iw titat priienl de l'Europe que FrClitriofail ce crayon de notre piililiqne. Il est à ce moincnt-là inquiet du rapprochement de la France et de l'Autriche {1738) et esaspérû contre la • politique gauloise «. Voltaire discute jolinient conlre lui. Il approuve l'alliance de la France et de l'Autriche : <■ Qui rfsUlerait, si l'Empereur jtalt uni «rec la France et l'Espagne? Alors les Hollandais et les Anglais ne se serTiraient plus de leur balance avec laquelle ils ont touIu tenir l'équilibre de l'Europe, que pour peser les ballots qui leur viennent des Indes." Il ne croit pai que uolre politique loit li profonde ni li perfide que Frédéric l'imagine : • J'oserais comparer la politique de la France à un homme fort riche, entouré d'hommes qui se ruinent peu à peu; il achète leurs biens & vil prix. Voil à peu près comme ce grand corps, réuni lous un chef despotique, a enitlouti le RoussilloD, l'Alsace, la Franche -Comté, la moitié de la Lorraine... Votre Altesse Royale se souvient du serpent A plusieurs tStes et du serpent à plusieurs queues : celui-ci passe, et l'autre ne peut passer.,. ■
dialeurs; point artiste : si elle produit des géomètres, elle n'a pas un bon peintre, pas un sculpteur, pas un musicien; maîtresse de l'Kcosse gémissante et tyran de l'Irlande ; riche de l'énorme richesse acquise par un commerce étendu sur le monde entier; heureuse, car les seigneurs y sont puissants, et les sujets n'y sont pas opprimés; défendant par ses 130 vaisseaux de guerre l'Océan son empire; pauvre en troupes de terre, mats ajoutant à ses 22,000 soldats insulaires, 22,000 HanOvriens, 6,000 Danois et autant de Hessois achetés par elle ; et, avec tout cela, peu respectée encore en Europe, où elle ne tient pas le rang qui conviendrait à la grandeur de sa puissance.
Derrière la proue du grand vaisseau file la petite chaloupe de Hollande. Les temps héroïques sont passés de ces Provinces-Unies, qui sont tombées, depuis l'abolition du stathoudérat, sous un gouvernement aristocratique. Les bons républicains de EloUande délibèrent dans leurs états généraux avec lenteur et sans pouvoir garder le secret. La forme de leur gouvernement est plus propre pour la défensive que pour l'offensive, et ils sont plus flattés de se procurer le bonheur domestique que de la vaine gloire d'opprimer leurs voisins. Le « militaire ", qui ne s'est pas relevé des pertes de Malplaquet, est endormi par la longue paix; pas un général ne sait son métier. Le commerce souffre do la concurrence des Anglais et des Français. En somme, puissance de second ordre, pacifique par principe, guerrière par accident, et qui ne peut inspirer ni crainte à ses ennemis, ni espérance à ses amis, à peu près retirée des affaires, pieuse toujours et
dévote. Lorsque des vers se mirent à ronger leurs vaisseaux et leurs digues, les étals généraux ordonuërent deux jours de jeûne, et tout le monde jeûna, excepté les vers.
Les deux frères Scandinaves ne sont pas à dédaigner, le Danemark surtout, qui a soixante bâtiments de guerre, une milice de 30,OOU hommes et 36,000 hommes de troupes réglées, que le roi achète en Allemagne pour les revendre au plus ofîrant. Le Danemark est capable de mettre un grain dans la balance des pouvoirs de l'Europe. La Suède est toujours belliqueuse ; elle ne produit que du fer et des soldats; toujours fière : un Suédois s'imagine qu'il naît supérieur aux autres hommes. Elle adore son Charles XII qui l'a ruinée. Il lui reste quelques forces encore : 7,000 hommes de troupes réglées, 33,000 miliciens, 62 vaisseaux ; mais auprès d'elle grandit la Russie.
Frédéric n'a, de la Russie, qu'une vue incertaine et confuse. Il a commencé par dire que ce pays, qui prend iigure, n'est guère plus puissant que la Hollande en troupes de terre et de mer, et lui est de beaucoup inférieur en ressources '. Plus tard, il se ravise. Sans doute, dit-il, la Russie n'a que 14 ou 15 millions d'écus de rcveuus, mais c'est une grande somme par rapport au prix des denrées dans ce pays-là. Elle n'a que 12 vaisseaux de ligne, 26 brûlots, 40 galères, mais, à son armée de 92,000 hommes de troupes réglées, il faut ajouter 2.5,000 miliciens, et des Cosaques et des Tartares et des Kal-