‹ Le Grand Frédéric avant l'avènementChapitre 38 sur 64 · CONCLUSIONS DE FRÉDÉRIC · texte numérisé non relu

CONCLUSIONS DE FRÉDÉRIC

Or Frédéric savait sa force. La comparaison de sa Prusse avec tous les autres Fêtais lui en avait donné la mesure. Il savait aussi son habileté ; comme il comparait ses Etals aux autres Etats, il comparait son esprit à celui des autres princes. £t qui donc avait-il à redouter dans cette Europe?

Ce n'était pas l'empereur, ce très brave homme, ce

1. • Le principe pcrmanenl des princei eil de l'agrandir. lU ne l'en déparleDt Jamaii. ■•

iùi jRAND FRËDËItIC AVANT L'ÂVèNEUENT

j ce bon mari. L'empereur esl très fort en droit

Le; il sait toutes les langues i?t passe mâme

irvir des expressions de la bonne latinité ; il

"S les talenls, mais la superstition et l'étiquette ne

<cnt pas le temps de gouverner ; il fut élevé pour

!i ses ministres et non pour les commander. II est

L servi par eux, par un Sinzendorf, un solen-

i se prend pour un Antoine ou un Agrippa, mais

dans ses emplois, voluptueux, amateur de bons

3, inventeur de sauces; il fait, avec cette cui-

e très mauvaises alTaires à l'empereur, qui s'en

et n'en peut mais.

1 roi d'Angleterre est plus têtu que ferme, capable

de travail, mais point de patience, trop peu maître de

lui pour régir un peuple libre ; il se gouverne dans les

grandes alTaires par de petits intérêts et conduit la nation

anglaise parla politique de son électoral de llanovre. Né

pour être un simple électeur, il n'a pas su s'élever aux

vertus de la royauté.

En Pologne, le roi est doux el bienfaisant, mais indolent au point que ses ministres ont eu de la peine à lui frayer le chemin du trône, et toujours il est conduit par quelqu un, par sa femme, par un jésuite ou par un favori.

Du roi de France, qui ne s'est pas encore révélé, Fré* . déric ne parle pas; mais il commence à médire en particulier de ce fainéant. Il a des mots aimables pour l'impératrice Anne de Russie, bonne par tempérament et voluptueuse sans désordre, et pour la reine Elisabetli d'Espagne qui remue le monde alin de placer ses enfants et de distraire son mélancolique mari. Le reste, à l'ex-

ceplion du roi de Sarclaigne, ce sont des grotesques. C'est don Juan de Portugal, fameux par sa passion pour les cérémonies religieuses ; il a obtenu du pape un bref pour avoir un patriarche, un autre, pour qu'il puisse dire la messe, à la consécration près. Ses plaisirs sont des fonctions sacerdotales; ses bâtiments des couvents, et ses maltresses, des religieuses. C'est le roi de Naples, don Carlos, qui, lorsqu'il était duc à Florence, passait son temps à traire les vaches. C'est le rûi de Suède, Frédéric de Hesse, fort respectueux des droils de la nation suédoise, et qui considère sa royauté avec les yeux dont un vieux lieutenant-colonel invalide regarde un petit gouvernement qui lui procure une retraite honorable. C'est enlîn Christian de Danemark, qui dépense à bâtir un château immense l'argent gagné à vendre des soldats b l'Angleterre, luthérien dévot, pieux comme jadis le bon Enée ou le bon roi saint Louis, et encouragé dans sa' dévotion par la reine, sa femme, qui préfère ce penchant à celui de la galanterie.

Frédéric savait donc qu'il faisait bonne mine dans la galerie de princes, comme la Prusse parmi les Etats. Il n'est pas im juriste, un latiniste, un dévot comme l'empereur, ni un mélancolique comme Philippe, le Bourbon espagnol. Né pour être roi et non, comme son cousin Georges, pour être électeur, il se connaît en vertus de royauté. Ses modèles ne seront ni le pieux Enée, ni le bon saint Louis, Il « n'éblouira pas son esprit des béatitudes célestes au point de le détourner des fanges de la terre ». Son gouvernement ne sera pas pour lui une retraite d'invalides comme celui de Suède pour le Hessois

aoc l,E GRAND rnÉDÉHIC AVANT LAVÈNEMENT

Frédéric. De confesseur, de favori, de favorite, il n'y en aura pas chez lui. Ses ministres n'auront pas mëmet'Idée de chercher des sauces. A toute heure du jour et de la ouit, ils exécuteront les ordres sortis du cabinet, où philosophe solitaire, moine royal, le maître élaborera la pensée qui " dirigera la machine entière »,

Ce qu'il veut, il le sait exaclcmenl. Il y a beau jour, — il avait dix-huit ans alors, — il expliquait à Natzmcr, pendant une veillée à Cûstrin, que les pays dont se compose la monarchie prussienne n'ont pas « une assez grande suite ", qu'ils sont h enclavés de trop de voisins ", et qu'ils peuvent dire " attaqués de tous les cdtés à la fois •>. Il lui disait que, « de ce fondement, sort tout naturellement un système : procurer l'agrandissement de la maison, en recousant les parties détachées ». Ce syslèrae, il l'appliquera loul naturellement. Pourquoi donc aurait-il plus de scrupules que les autres'? Eux aussi veulent se procurer l'agrandissement, et ils ont, pour cela, des raisons moins bonnes que les siennes. Sa Prusse est forte, mais elle est le plus mal venu de tous les êtres d'Europe ; c'est une sorte « d'hermaphrodite tenant de l'électoral et du royaume )>. Il tâcha de « décider cet être ». Voilà son but, son « objet ». Il ne le perdra pas de vue une seconde. Par quels chemins il y arrivera, cela ne dépend pas de lui seul ; mais tous les chemins possibles, il les connaît ; toutes les occasions présumabics, il les présume, et il saura bien trouver l'heure propice à donner le bon coup de reins.

1. Il est un peu ridicule Je repruclier à Frôdtiric, comme lail Onno Ktopp, il'avoir suivi la politique ilu ses convenances, ConrenitnzpolHik.

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