COMMENT LE PÈRE PRATIQUAIT LA POLITIQUE
Descendons à présent de ces vues générales au délai! des affaires du temps, de celles où la Prusse était intéressée. De tous les phénomènes politiques, c'étaient ceuxlà naturellement que le prince philosophe observait avec la plus rigoureuse attention. Et nous avons cette bonne fortune qu'il ne put 8"emp(>cher de dire à quelques-uns les partis qu'il eût pris, s'il avait été le maître pendant ces dernières années de Frédéric-Guillaume où cliaquc printemps offrait k la Prusse l'occasion, qu'elle ne saisissait pas. Entre la politique du roi cl celle que le prince royal conseille et qu'il eût pratiquée s'il avait été le maître, le contraste est vif. On prend, à comparer les deux manières, un avant-goût du règne du grand Frédéric.
En ce temps-là, les cabinets d'Europe étaient préoccupés de trois morts attendues, qui étaient d'inégale importance, mais dont la moindre promettait une guerre générale : la mort de l'électeur palatin, celle du roi de Pologne Auguste II, et celle de l'empereur. C'était pour les hommes d'Etat une belle afTaire rare que d'avoir à imaginer, préparer et compliquer des combinaisons en vue d'éventualités si considérables. Frédéric-Guillaume y apportait son inquiétude, son trouble, son ambition de beaucoup prendre, et la peur de s'engager dans quelque mauvaise aventure, où il risquerait de laisser poil ou plume.
GRAND FRÉDÉRIC AVANT L'AVEneMENT
ccession palaline faisait comme le fond de t Charles-Philippe, l'élpcteur, lilait vieux et n'avait 1 d ailiers directs. Son électoral devait passer sans iltd & une branche cadette, les Sulzbach, mais il it aussi les duchés de Juliers et de Berg, qui nô J l point partie intégrante de l'électoral, et sur les- 1 a maison de Brandebourg avait un droit d'expec-^T e fortement établi. Mais Cliarles-Phllippe priSlen-; Iransmetlre aussi les duchés aux Sulzhach. II avaïtl dans l'empire un parti considérable : un frère dvéque j d'Augsbourg , un autre frère, électeur de Mayencc ; deuxl de ses cousins, les Witlelsbach de Bavière, étaient, l'un, électeur de Bavière, et l'autre, électeur de Cologne. (Juand s'ouvrirait la succession palatine, l'empereur ^ serait bien obligé de ménager une maison si puissante; car it avait une autre succession et fort importante h régler, la sienne. Pour transmettre tous ses Etats à sa tille, Marie-Thérèse, il avait rédigé l'acte fameux de la Pragmatique, qu'il tenait toujours à la main, quêtant partout les signatures de garantie. D'ailleurs, le palatin Charles-Philippe était catholique et môme zélé jusqu'à persécuter les protestants; les Sul/bach étaient catholiques aussi : l'empereur ne pouvait leur préférer un protestant comme le roi Frédéric-Guillaume. Ënfm, il répugnait à augmenter la puissance des llohenzollern, qui, depuis plus d'un siècle, inquiétait les Habsbourg.
D'ordinaire, quand un piince allemand était en querelle avec l'empereur, il trouvait des appuis hors de l'empire, et, tout d'abord, en France ; mais la Franco avait de vieilles relations avec les palatins et la Bavière
et les électeurs ecclésiastiques. Entre deux prétendants, Tun catholique et Tautrc protestant» elle inclinait pour le premier. Il était d'ailleurs contre son intérêt de fortifier la position de la Prusse sur le Rhin, où elle aurait gêné le passage. D'ordinaire encore, quand un prince avait la France contre lui, il avait pour lui la Hollande et T Angleterre; mais, bien que Frédéric-Guillaume pût faire valoir auprès de ces puissances la communauté de la religion et l'intérêt de l'Évangile, la Hollande redoutait de voir à Dusseldorf un voisin aussi formidablement armé et aussi incommode que le roi de Prusse. Quant au roi d'Angleterre, il considérait tout agrandissement de la Prusse comme une diminution de son électorat de Hanovre. Si bien que Frédéric-Guillaume avait le monde entier contre lui.
Il essaya de rompre cette coalition, mais à sa manière, maladroitement, par bonds tantôt d'un côté, tantôt de l'autre, et refaisant en arrière le saut fait en avant, incapable de s'engagera fond, n'inspirant confiance, ni peur, ni affection à personne. Il avait un penchant h préférer l'alliance de TAutriche à toute autre. L'Autriche s'était engagée avec lui, en échange de la garantie de la Pragmatique et de bons offices qu'il lui rendit. Elle avait promis en 1726, par le traité de Wusterhausen, d'obtenir des Sulzbach qu'ils se contenteraient de Berg et lui laisseraient Juliers, et elle avait renouvelé cette promesse par le traité de Berlin, en 1728; mais elle s'était engagée antérieurement envers les Sulzbach à leur procurer toute la succession de Charles-Philippe, et, quand elle
fut délivrée, vers 1730, de la crainte qu'elle eutunmo-
2tO I.E tiilANO KHÉDÉRIC AVANT 1,'AVKNEMENT
ment, d'une coalilion europt^enne, elle se moqua du de Prusse. Cependant FrMé rie-Guillaume tenait fcmi* h son droit'. Il en parlait à tous, à propos de tout, ne laissant échapper aucune occasion d'en quémander la garantie à quiconque avait, de près ou de loin, qualité' pour la donner.
La succession de Pologne venait au second rang de inquiétudes. La maison de Prusse avait vu avec mauvaîi humeur et jalousie les électeurs de Saxe monter au trdn< de Pologne, et, par l'union des deux pays, fermer à l'avenir de la Prusse la route de l'Orient. Or les Hohenzollem, depuis longtemps, couvaient du regard l'anarchie polonaise. Maîtresse du cours de la Vistule, la Polog] s'interposait entre leur électorat de Itrande-bourg et leui ducht^ do Prusse; elle les coupait en deux. Empêcher les Saxons de se perpétuer à Varsovie, c'était un des objetsl de leur politique; mais pourtant, si les Saxons, pour s'asseoir déllnitivemenl en Pologne, et transformer en héréditaire la couronne élective, consentaient à quelque bon remaniement territorial, les Hohenzollcrn élaieat gêna à entrer en conversation. Le roi Frédéric I" avait discuté le texte d'une convention à intervenir entre cour de Saxe, Sa Majesté Prussienne et Sa Majesté Rufrî' sienne, à l'article premier de laquelle il était dit que li dernière de ces Majestés " trouve bon et nécessaire qnaJ
^ la
1. Il ne voulait que son droit. Lora(|u'en 1721 l'empereur le Qt prèseentir sur la poisibilité d'une compensation aux lieu et place des duchéi, il répondit qu'il . se ferait scrupule de chercher une compensation à se« droits sur Berg, qu'il ne voulait pat s'enrichir aux dépens d'autriil et n'aTiit aucune envie de se mMcr à des alTaïres igui lui seraient ètrtii-
l'on donne de nouvuUes bornes au royaume de Pologne, et qu'il soil partagé en trois portions, dont l'une serait pour ladite Majesté Russienne, l'autre pour le roi de Prusse, l'autre pour le roi de Pologne », tout cela « pour la tranquillité et pour le véritable intérCt de la nation polonaise, dont le gouvernemenl a été jusqu'ici si funeste k elle-même ot à ses voisins ". Exclure les Saxons, ou s'accommoder avec eux pour et par le démembrement de la Pologne : c'étaient les deux termes de ralternalive qui se présentait au roi Frédéric-Guillaume.
Les deux questions des duchés et de la Pologne se trouvèrent mêlées, en l'année 1733, où commença, pour la politique prussienne, une crise pénible.
Auguste II ouvrit avec la Prusse des négociations en vue d'assurer sa succession à son fils, et, en môme temps, de rendre la couronne héréditaire par un coup d'Etat. « Renverser la république n, avec l'aide de l'empereur, de la Russie et de la Prusse, qui, <( pour leurs peines, partageraient le gâteau », tel était « le grand point ». La Prusse prendrait la Prusse polonaise, une partie de la grande Pologne et la Courlande; l'Autriche et la Russie pourvues, le reste formerait le royaume héréditaire de Pologne annexé à la Saxe, Auguste II voulait éviter ainsi h son lils les déboires dont ces gens-là, — c'est-àdire les Polonais, dont il était l'hôte, — « l'avaient abreuvé pendant trente ans ». Ses ouvertures, qui proprement sont infâmes, furent très bien accueillies à Berlin. Grumbkow, le principal ministre du roi de Prusse, ne doutait pas que " les aigles», c'est-^-dire l'Autriche et la Russie, ne goûtassent fort le projet, dont « le pa-
212 LE GRAND FlteDÉlUC AVANT L'AVÈNEMENT
trou », — c'est ainsi qu'il qualiGail le roi de Pologne, avait fait la confidence à son » compatron », le roi de^ Prusse '.
En même temps, la Russie el l'Autriche t.^clian-'fl geaient leurs vues sur les alTaires de Pologne, EUei s'élaienl accordées par traités dans la résolution d'em-i pécher que le fils d'Auguste II succédât à son p6re caj Pologne. Après avoir décidii qu'elles ne permettraient] l'élection que d'un noble polonais, elles s'étaient ravi-1 sées, et, elles avaient convenu de proposer et de sou-fl tenir la candidature de l'infant Emmanuel de Portu-I gai. Pour gagner le roi de Prusse h cette combinaison^ ' un plénipotentiaire russe, Lfiwenwolde, se rendit à Ber»1 lin. Un traité fut signé, en décembre 4732; l'Autriche, lai Russie et la Prusse s'engagaient h donner l'exclusion hM Stanislas Lesczinski, dont la candidature, appuyée par lai France, était la plus déplaisante pour les coalisés, et kJ faire éhre don Emmanuel. Les contingents des trois] puissances et la contribution pécuniaire à l'œuvre com-fl munc étaient fixés. Frédéric-Guillaume avait fait ias^j crire dans la convention une nouvelle garantie de lai succession de Berg, cl la promesse qu'un de ses llls sérail J investi du duché de Courlande, fief de la couronne de-g Pologne.
Frédéric-Guillaume, fidèle à sa vieille habitude, avait suivi une négociation particulière avec Auguste II, en même temps qu'il traitait avec l'Autriche el la Russie, si I
1. Grumbkow e[ Manteuffcl s'entendent en celte alTairc comme lairona j en foira. ■ Pour moi, dit Grumbkow, le eu exUtanI (c'eil-A-dirr A l'affaire m fait), j'aurai une staroilie de IS.OOO £cui. •
bien que la mort du roi de Pologne, en février 1733, le surprît dans l'attitude qui lui était famili&re d'un homme qui a les mains dans deux sacs. Il commença par se conformer au traité de LCwenwoldc. Il prescrivit à ses envoyés à Varsovie d'agir d'accord avec la Russie et avec l'Autriche, de donner \'e:rclusivum à Stanislas Lesczinski, et de soutenir la candidature du Portugais. II demandait, en même temps, et, à bon droit, la ratification du traité de Liiwenwolde, mais ce traité ne devait jamais être ratifié.
Le fils d'Auguste II disposait d'un moyen sûr pour rompre la triple alliance. Il avait, à la succession d'Autriche, des droits sérieux; il oITrit à l'empereur d'y renoncer, à condition qu'il serait reconnu par lui roi de Pologne. L'empereur fut désarmé du coup. Au mois de juillet 1733, il s'accordait avec Auguste. Celui-ci gagna Biren, le favori de la tsarine, en lui promettant l'investiture de la Courlande : le roi de Prusse était complètement sacrifié. Dès lors, les événements se précipitent. Le 6 septembre 1733, Stanislas est élu par la très grande majorité de la nation polonaise, mais des troupes russes el autrichiennes sont entrées en Pologne; le o octobre, Auguste III est élu par une faction. Quelques jours après, la France, pour se venger de l'alteinle portée aux libertés polonaises el de l'affront fait au beau-père de Louis XV, commençait la guerre contre l'Autriche ; les troupes françaises passaient le Rhin. En mCmc temps, nos alliés, l'Espagne et la Sardaigne, attaquaient l'AuLrichc en Italie. La question de Pologne disparaissait : la France abandonnait Stanislas, qui se réfugia d'abord à Danzig, et
LE GHAND FRÉIIÉRIC AVANT LAVÎiNEMENT
s'enfuit à grand'peiop de celle ville, qui dut capituler. La guerre n'était plus qu'un (îpisodo du si^culaire conflit en- Ire les Bourbons et les Habsbourgs.
Toute la belle politique du roi de Prusse s'en allait donc à vau-l'eau. 11 avait essayé de repêcher quelque morceau, demamlant le renouvellement des promesses relatives à lierg et à la Courlande, et quelques douceurs par surcroît, de celles qui lui «étaient le plus douces : qu'on lui fit cadeau du beau régiment saxon des grenadiers de Rudowski. Mais, du moment qu'elles s'entendaient, la Itussie, l'Autriche et la Saxe n'avaient plus besoin de s'occuper de lui. En tout et pour tout, Frédt'ric-Guillaume reçut deux grenadiers, et qui n'élaient pas do taille à Itgurer au premier rang de son bataillon de géants. Alors il déclare à l'Autriche et à la Russie qvi'il se considère comme libre de tout engagement, qu'il n'enverra en Pologne ni troupes, ni argent, et ne donnera pas Vexc/ti.9iviim k Stanislas.
Soit! et l'on aurait compris que, ne pouvant faire la guerre à l'Autriche, à la Russie et à la Saxe, il demeurât neutre, et réservât ses forces pour s'en servir au besoin dans les complications qu'il avait prévues, car il avait conseillé à l'Autriche de laisser faire la Russie on Pologne, et de ne pas provoquer la France en agissant contro Stanislas; mais, après que la guerre est devenue européenne, il accable l'Autriciio de bons offices. L'empereur demandait à la DiMe de déclarer la guerre à la France au nom de l'empire, dont le territoire venait d'être envahi par nos armes. Nos amis d'Allemagne soutenaient que l'empire n'avait rien à voir dans une iiuerelle qui était
loute au li-i chienne, puisque c'était l'Autriche qui, pour son compte particulier, avait offensé la France en Pologne. Mais Frédéric-Guillaume ordonne à ses ministres près la Diète de voler la déclaration de guerre, ot il met à la disposition de l'empereur un corps de dix mille hommes, en vertu de l'alliance offensive et défensive qu'il avait conclue avec lui à Berlin en 1728. Soit encore ! Et voici une belle conduite, une conduite de bon patriote, qui oublie ses griefs particuliers devant l'injure faite à la patrie allemande. Mais comment va-t-il se comporter dans celte alliance?
11 commande que ses troupes, partant pour le Rhin, ne fassent que deux milles par jour, trois au plus, qu'elles se reposent le quatrième jour, qu'elles ne soient jamais disloquées, jamais enfermées dans une forteresse, et qu'elles aient, après la campagne, un repos de six mois dans de bons quartiers d'hiver. En roule, ces soldats si bien disciplinés commirent des brigandages dans les territoires de Wurzbourg et de Bamberg, par l'ordre du roi qui voulait punir les évèques, princes de ces pays, d'avoir mal reçu ses recruteurs. Et le roi donne cette raison en réponse aux demandes d'explications qui lui sont adressées. Si bien que l'Autriche, lorsqu'il lui reprochera son ingratitude, après le service rendu, pourra contester qu'il y ait eu service. II peste contre VAutriclie en toute occasion. Il maudit le jour ofi il s'est engagé avec l'empereur : " Je l'en prie, pour tout au monde, ditil au prince royal, ne te fie pas h des gens qui font tant de promesses. >• Il insulte son chien de ministère qui l'a si mal conseillé. 11 se réjouit des échecs de l'empereur en
2(e LE CRA.ND FRÉDÉniC AVANT L AVÈNEMENT
Ilalie : » L'empereur n'a pas le sou ; il va perdre Mantoue 1 et le Tyrol ; c'est une punilion de Dieu pour cette injuste 1 guerre. » En 1735, il ne veut pas faire marcher son corps i auxiliaire sur la Moselle, et personne, paimi ses ministres, n'ose insister, car h s'il arrivait quelque catastrophe, une bataille, de la désertion ou des maladies, il ferait pendre celui qui l'aurait déterminé ». L'Autriche demandait qu'à son corps auxiliaire il ajoutât son contingent d'empire : il s'y refuse. Elle le sommait de payer ses contributions d'empire, les Rômermonate ; en marge du mémoire que ses ministres lui remeltent sur cetle question, il écrit : i< Je n'ai pas d'argent, >■ et, au même moment, il payait, pour l'achat de quelque géants, 43,000 thalers. Pour les alliés Je l'empereur, il n'a que de mauvais pro- i pos. A table, il cric des toasts à l'extermination d'Auguste de Saxe : Pereat Ai/gusCtis! Il traite cel Auguste d'usurpa- ' leur élu dans un mauvais cabaret par quelques palrîotca ^ infidèles. Il fait de grosses plaisanteries sur l'impératrice j Anne et son favori Biren; quand il apprend qu'un corps I auxiliaire russe marche vers le Rbin pour rejoindre l'ar- I mée impériale, il a envie de se jeter dessus et de le h dé- i vorer ».
Bien qu'il soit en guerre avec la France, il garde auprès de lui le ministre de France, La Chélardie. Le cabinet de Vienne lui fait des représentations; il s'excuse par 1 des raisons à lui : « Vous n'avez rien à craindre de sea , insinuations et vous pouvez bien me laisser le petit profit, qu'il dépense son argent ici. n En effet, il bat froid à. ; La Chétardie, ne lui Ate pas son chapeau, lui tourne le- , dos quand il y a du monde et surfout quand l'amba
L'ÉTUDE Dt! TEIIBAIN POLITIQUE 211
deur de l'empereur est présent. II répète ses habituelles violences contre la France : i< Celui qui me tient pour
Français, mCme si c'est une tôte couronnée, est un »
Mais un jour qu'il a fait grise mine à La Chétardie pendant la parade, il le rencontre dans la rue l'aprfes-midi, fait arrêter sa voiture et cause avec lui gracieusement. Ses ministres insinuent à La Chétardie que le roi se montrerait « moins réservé avec la France, si on voulait bien lui laisser entrevoir à Versailles à quoi la cour de Berlin pourrait s'attendre dans le cas de l'ouverture de la succession de Berg et de Juliers ». Quand il apprend que la reine do France a prié pour lui pendant sa grande maladie, il en est touché aux larmes. A l'occasion, il se dit « bon Français ». Il est vrai que, lorsque La Chétardie lui oiïre la conversation sur le sujet de Berg, et le prie de faire connaître ce qu'il veut, il redevient patriote et retombe » dans le germanisme dont il ne saurait se dépouiller 11, mais il ne dit ni oui ni non ; il a l'air de s'offrir, et, en somme, bien qu'il se vante auprfes des Impériaux de ne pas chipottren avec La Chétardie, il chipote.
Il n'a pas reconnu Auguste comme roi de Pologne; il n'a pas non plus reconnu Stanislas, mais il donne à celuici l'hospitalité à Kœnigsberg. Il lui assigne cent cinquante écus par mois pour l'entretien de sa table : ce qui est, de de sa part, une grosse générosité. Il lui prête cent mille florins, h la requête de La Chétardie. Quand la tzarine lui demande l'extradition du fugitif, et le menace d'une marche sur Kœnigsberg, il déclare à l'Autriche, à la Russie et à la Saxe que, si l'on porte la moindre atteinte h la tranquillité du roi de Pologne, il rappellera les dix mille
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roi de Prusse. Celui-ci, tout méfiant qu'il fût, n'avait pas prévu ce tour-là. Vaguement informé des intentions de la cour de Versailles, il refusa d'y croire : « Tous les Français, disait-il, sont prêts à sacrifier leur sang et leur argent pour ne pas voir le roi obligé de faire abdiquer son beau-père. » Il était convaincu que la guerre se prolongerait, et qu'à la fin un des belligérants aurait besoin de lui sérieusement : il tirerait alors de sa poche son papier, et demanderait la garantie de ses droits sur Berg et Juliers. Il avait cette infirmité des gens irrésolus de s'imaginer que les choses finiront par bien tourner sans qu'ils y aident, et que leur besogne sera faite par d'autres.
Quand la nouvelle des préliminaires fut certaine, il commença par se soulager en grosses injures contre la France. S'il aperçoit un Français à la parade, où La Chétardie n'ose plus se montrer, il le regarde avec des yeux étincelants : « Moi, un Français, dit-il un spir au minis^ tre de Tempereur, le jeune Seckendorf, moi! Mais c'est à peine si je puis en voir un! En voici quelques-uns ici; je ne demande môme pas comment ils s'appellent. Je crache chaque fois que je vois un Français. » Un moment après, apercevant un Français, il fait un clin d'œil à Seckendorf, se mouche et crache. A un autre Français qu'il connaît, il fait dire qu'il ne peut voir son f... visage : « Si nous le f... dans la cheminée, dit-il à Seckendorf? » Que va-t-il donc se passer, dans celte audience que La Chélardie est obligé de lui demander pour lui signifier, de la part de Versailles, la signature des préliminaires? Grumbkow, iqui avait bien voulu s'entre-
220 LE GHAND KBÉDÉtllC AVANT L'AVÈNEMENT mettre pour préparer l'cnlrevue redoutait n quoique extravagance ».
Il y eut en effet extravagance, mais pas comme on l'attendait. Kn recevant de Grumbkow la nouvelle officielle de l'abdicattuti de Stanislas, le roi se mit à pleurer « à gros bouillons ». Et quand il vil La Cbétardie : « Sans être uni par le sang avec le roi Stanislas, lui dit-il, je Taime, il est vrai, autant que possible; mais vous à qui il doit fitre si cher, si vous l'abandonnez, qui peut désormais compter sur votre assistance? Cela crie vengeance devant Dieu et devant les hommes. Souffrez que je vous le dise. » Il ne semblait donc toucbiî que du déshonneur de la France et du malheur de Stanislas. Peut-être avait-il fini par se persuader qu'il aimait ce pauvre roi tendrement! Mais il voyait aussi le périt de la situation, le Saxon affermi îi Varsovie, et, ce qui était pis encore et plus redoutable, la France et l'Autriche, ces éternelles ennemies, réconciliées.
A qui donc s"adressera-t-il désormais en Europe? Les puissances maritimes sont demeurées neutres. Il affecte de les mépriser : " Si le roi d'Angleterre se moque de mon amitié, disait-il, je m'en f... » Ou bien encore : « L'Angleterre, c'est la fausse monnaie de l'Europe. » Mais alors, sur qui compter pour faire riîussir l'affaire de Berg et JuUers? A qui offrir son alliance pour un bon prix? Il se trouble, il se lamente, il a peur ; <> Il craint tout, présentement. » La Chétardie lui fait entendre discrètemcntque, s'il n'était pas demeuré inaclif, le résultat eût été tout autre; il fait valoir la déférence du roi de France, qui s'empresse de lui révéler les préliminaires
dont l'Autriche n'a pas daîgnt^ l'informpp, et il ajoute qui.' la France aura toujours souci des intérûls de la Prusse : cela suffit pour que le roi s'adoucisse et même devienne tout* à fait aimable. Il garde La Chétardie ft diner et cause avec lui comme si de rien n'était. Il lui demande si l'on ne pourrait pas faire venir de France des trulTes et des fromages de Sassenage, de Roquefort et Je Urio, Quelques jours après, il fait dîner le ministre de France avec Seckendorf stupéfait.
Que va-t-il faire, à présent? Toujours la même chose, se contredire du jour au lendemain. Un jour, quand le roi Stanislas traverse Berlin pour aller en Lorraine, il lui rend les honneurs royaux et l'admet dans l'intimiti^ de la tabagie, où il lutte avec lui à qui fumera le plus grand nombre de pipes. Et puis, sur les nouvelles qu'il reçoit des engagements pris par la France envers les Sulzbach, il- veut envoyer Grumbkow k Vienne, i( pour y tirer à boulets d'or «, c'est-à-dire pour contracter une alliance à tout prix. Tantôt il se lamente sur i< la désharmonie qui croît entre ÏAuguslissimus (l'empereur) et lui, alors qu'en examinant sérieusement son cœur, il ne parvient pas à y découvrir en quoi il a jamais pu offenser la majesté impériale. » Tantùt il dit au propre ministre de l'empereur que son maître, depuis la mort du prince Eugène, n'est plus entouré que de brigands, et il ajoute, contrefaisant la voix et l'accent de r^Mjtw/miwjui; « Mon père Liiopold et mon grand-père Ferdinand ont tité trompés et ne s'en sont pas aperçus. Je ne veux pas déranger nos habitudes. » Sans cesse, la juste rancune lui revient d'avoir été traité c canailleuscment ». Et
222 LE CIIAND ntÉDÉItlC AVANT L'AVÈNEMENT
c'est dans un de ces moments, qu'il fait la ci51èbre prophétie : Il Voici, dit-îl en montrant le prince royal, celui qui me vengera un jour ' >'.
En attendant, les affronts succèdent aux alTronts. L'empereur, qui a obtenu pour sa Pragmatique, après l'adhésion de la Saxe, celle des puissances maritimes et de la France, pouvait dédaigner la mauvaise humeur et les colères du roi de Prusse. Au moment où l'Europe suit les négociatioiis qui doivent convertir les préliminaires en traité définitif, Frédéric-Guillaume n'est plus qu'un Irouble-fête. De toutes parts, on crie haro! sur ce perpétuel plaignant, et, en novembre 1737, les puissances maritimes s'entendent avec la Fiance et avec l'Autriche, pour promettre à Sulzbach l'invcslilure provisionnelle de Berg et Julîers, jusqu'au règlement du litige par voie de droit; elles prévoient m&me la possibilité d'une occupation en commun des territoires contestés.
Le 10 février 1738, les quatre puissances (les quadrilleui-s, comme les appelait Frédéric-Guillaume} remettaient au ministère de Berlin des notes identiques où elles déclaraient leurs intentions, en exprimant l'espoir que les prétendants à la succession des duchés « n'encourront pas les justes reproches de quatre puissances si considérables et résolues à demeurer impartiales >'.
I. ftier atthl einfr der mich rachen wird. — U écrivait i Soekeodorf ; ( AprL^s uin mort, la maUon de Brandebourg abandonni^ra l'empereur pour I1D autre parti, parce qu'elle a été trop l£eéc... Il faut que la niaiton de Uraadebourg répare tout cela. ■• Il dicte un tpecîet facli da sa polî- Lque depuis 1125, qui ae termine par ces mots : ■ (Jue ce foil un avertiuement pour t« KronpHn: mon Qls, afia qu'il ie garde d èlre Joui à l'avenir comme je l'ai tli rooi-mftme jusqu'ici. ■
Seul contre l'Europe, menacé par elle, le roi de Prusse semble enfin se raidir et se résoudre. Au moment où la coalition se formait contre lui, il avait ordonné à ses ministres de délibérer sur cette question : Faut-il mettre une moitié de l'armée entre Minden et Wesel, l'autre entre Saxe et Hanovre, pour être en état d'occuper Berg, si la France entre dans les ducbés, ou bien si les puissances font une déclaration oflîcieile contraire aux droits de la Prusse, au cas enfin où le palatin viendrait à mourir? — Voulait-il se donner l'illusion de l'héroïsme, ou bien était-il résolu à risquer sa Prusse dans un conflit avec les quadrilleurs? Un des cas prévus dans la question aux ministres se présenta, lorsque les puissances présentèrent les quatre notes identiques. Le roi ordonna aux ministres de recevoir les ambassadeurs poliment, avec beaucoup de révérences, et do leur rendre leurs notes sans les avoir décacbctées. Il voulait, disait-il, faire comme Wallenstein, qui, lorsqu'il recevait un ordre impérial, le baisait avec le plus profond respect et le jetait au feu sans le lire. Les ministres le calmèrent et se tirent autoriser à recevoir les notes. Alors il déclara qu'il n'y voulait répondre; mais, sur de nouvelles instances, il consentit à répliquer brièvement qu'il désirait savoir comment les puissances accordaient leur impartialité avec leurs agissements envers les Sulzbach, et qu'il attendrait pour répondre au mémoire d'être fixé sur ce point. Il faisait dire en même temps qu'il donnait des ordres pour concentrer 40,000 hommes dans son pays de Cièves.
(Ju'aurait-il fait si quelque circonstance décisive s'était
GRAND FRÉDÉRIC AVANT LAVfcNEMENT
fe, comme la mortdeCharlûs-Pliilippe?Ceux qut 1
lissent le mieux se refusent & prédire sa conduite : ]
ceci on cela, disent-ils; peut-être bien fera-t-il I
e, mais ce n'est pas sûr. » D'autres affirment car- j
]ue jamais il ne fera la guerre, parce qu'il eài ■
Sa fière attitude, en effet, ne prouve pas qu'il fût I
puisqu'il ne l'f-tait jamais. Au fond il savait bien 1
i quadrilleui's n'étaient pas si unis qu'ils voulaient 1
I e. 11 n'avait pas cesse < ; chipoter avec lu France. ]
!ur de France, comme il appelait La Chétardie*
toutes ses parties de table ou de chasse. Le roi i
ne cessait de le « gracieuser ». Il était en coquetterie J
avec la reine de France ; il accepta très volontiers les la— j
pissci'ies qu'elle lui envoya, pour le remercier des égards i
qu'il avait témoignés au roi Stanislas, et il les trouva i
si belles qu'il voulut construire un salon exprCts pour les à
bien placer. Peu à peu, malgré lui, par ses fautes, par J
les fautes des autres, par la nécessité, il était poussé ver» '
la France. Après qu'il a reçu les quatre douloureuses
notes identiques, c'est dans le cœur de La Chétardie qu'il
s'épanche.
Il lui décrit d'abord toute sa situation qu'il voit à merveille. Il trouve de ces mots qui révèlent la juste idée qu'il se faisait de sa Prusse et des vices de sa conformation : « Quant aux Etats que la Providence m'a donnés, j'en ai trop ou pas assez. >< Trop, en effet, pour se contenter d'un rôle secondaire et d'une petite figure; pas assez, pour figurer parmi les grands. 11 semblait conclure qu'il lui fallait ou s'agrandir ou périr, et la Prusse, en effet, était en face de ce dilemme, qui, de nos jours encore, s'est
présenté à l'esprit Ju roi Guillaume, avant la guerre de 1666. Il disait donc à La Chétardie qu'il était riJsoluli tout risquer : ic Croyez que je connais tout le prix du bon allié que j'ai ; c'est Dieu. Avec un pareil secours, je n'imagine pas que j'aie quelque chose à craindre, surtout quand je ne demanderai que la justice et que ma conscience ne me reprochera rien... Il est des rencontres où je saurai tout sacrifier, et môme avec d'autant plus de plaisir qu'il ne m'en coûterait rien d'ôtre obligé de vivre n'ayant à manger que deux écùs par mois. S'il est possible que je ne les aie pas, je trouverai de l'eau partout et un peu de pain, et je m'en contenterai sans peine. Une telle façon de penser est d'une grande ressource, et prévient les embarras qu'on semble appréhender en ce monde. Je me moque de toute l'Europe. Je n'ai jamais été si satisfait que dans ce moment, et je crois être enfin parvenu au point que j'ai toujours ambitionné. » C'est-à-dire d'être seul et de combattre un contre tous. Et il ajoutait : « Ce n'est pas que je sache fort bien que ce sera lo cas de la puce et de l'éléphant, mais la puce piquera; elle en crèvera peut-être, mais elle aura piqué... » Là-dessus, il éclata de rire.
C'était une de ces scènes qu'il aimait à jouer, parlant et s'échauiïant à parler, riant, pleurant, criant, moitié tragique et moitié comique, et faux et sincère à la fois, sincère, puisqu'il disait le parti qu'il aurait pris, s'il avait osé, faux, puisqu'il savait bien qu'il n'oserait jamais. La Chélardie ne crut pas une minute qu'il fût résigné à crever, ni même à se mettre au pain et à l'eau. •« Plus j'observais les mouvoments de son visage et ses gestes, écrit-'
GRAND FRÉDÉRIC AVANT L' AVÈNEMENT me persuadait de sa faiblesse, au lieu de me re de sa fermeté. » Le roi, d'ailleurs, avait comr une invite à la France. Après avoir vanté sa k tenir ses engagements envers l'empereur, et u'il élail tr^R content de sa conduite, bien qu'il : iyé d'ingratitude, parce qu'en toutes choses ïtl l'honneur, il avait ajout*!: « C'est une preuve l I Slilé avec laquelle je tiendrai mes promesses, i ferai au roi d( ^e. »
ince ne larda pas à erchér les promesses du J
•usse. Elle attendait d'un moment à l'autre l'ouverture des hostilittîs entre l'Espagne et l'Angleterre, & , propos de la contrebande anglaise aux colonies. Elle ' prévoyait qu'elle y serait impliquée, et ne voulait pas < que l'Angleterre put se ménager l'appui de la Prusse. Dès le mois d'avril 1738, l'ambassadeur de France à la Haye faisait savoir au ministre de Prusse dans cette villa que le cabinet de Versailles se prêterait volontiers & un ' compromis sur l'aiïaire des duchés, pourvu que le roi de Prusse voulût faire connaître ses conditions.
Frédéric-Guillaume accepta fout de suite ces ouvertures. Il se mit en relations avec le cardinal Fleury, en relations personnelles et tendres. Il apprit avec chagrin que l'Éminence avait des digestions pénibles toutes les fois qu'elle mangeaitde certains légumes qu'elle aimait fort. Oril s'y connaissait, lui, en mauvaises digestions causées par la gourmandise, et il on savait le remède, qui était un bon verre de vieux vin de Uongrie. Il pria donc le cardinal de vouloir bien accepter un échantillon du meilleur cru de ce nectar. Après avoir vomi tant d'injures contre la
politique gauloise, il se fait gloire de professer <i un vrai respecl et beaucoup de dévotion et d'estime » pour le roi Louis XV : 11 J'en donnerai des preuves; je ne sais pas bien dire, mais je suis honnête homme, et vous le verrez. » C'était plaisir pour lui d'avoir affaire à d'aussi honnêtes gens que le roi de Franco et le cardinal : " Le roi est juste, et le cardinal est si honnête homme ! Ma foi, je l'aime bien ! » Le ministre de France, — c'ijtait alors Valori, — avait un portrait du cardinal; « Est-il bien ressemblant? lui demanda le roi. — Certainement, Sire. — Mais quoi! a-t-il toujours celle physionomie riante? — Oui, Sire, et Votre Majesté conviendra que c'est celle d'un homme qui ne trompe jamais. — Oh? pour cela non ; » et, s'adressant à la cour en montrant le portrait : « Voil&, messieurs, un honnèlc homme et que j'aime de tout mon cœur ! » Les pourparlers engagés à la Ilaye se poursuivaient. Après une année de négociations, Frédéric-Guillaume se faisait garantir par la France le duché de Berg, moins Dùsscldorf, Les Jeux cours débattirent ensuite les conditions d'une alliance étroite. Louis XV et Fleury seront les amis de la dernière heure de l'homme à qui la vue d'un Français donnait des nausées.
Personne évidemment ne pouvait se Qer à un prince pareil. Ses ministres, h l'exception d'un seul peut-être, Borck, qui était un loyal serviteur, le méprisaient. Grumbkow, qui s'était mis h manger au râtelier de France, sans quitter celui de l'empereur, et qui trompait en même temps La ChétarJie ot Seckendorf, parlait de son maître & ces étrangers en termes qu'ils n'osaient répéter. 11 di-
aâS LE GHASD FRÉDÉHIC AVANT LAVÈNEMENT
sait h La Chdlardic, alors que celui-ci était traita grossièiement par \e roi : « Il y a des moments où l'on ne s'assure de lui qu'en s'en faisant craindre et en le matant. Si vous êtes autorisé h lui faire connaître que, sans altérer la reconnaissance qu'on lui doit relativement au roi dû Pologne, une nation comme la vôtre n'est pas accoulumée h être méprisée, je vous assure qu'il mettrait de l'eau dans son vin. » Il disait à Seckendorf, un jour que le roi voulait rompre avec l'Autriche : « S'il persiste, il faut le traiter comme un imbécile... lui mettre des tuteurs, le chagriner de tous les eûtes... alors il criera au secours ! n Les ministres étrangers n'avaient pas besoin d'être aidés à juger sévèrement le roi. Un ambassadeur impérial, Lichtenslein, venu à Berlin pourle féliciter du rétablissement de sa santé, après la grande maladie de 1734, lui a bientôt fait son procès à lui et h son gouvernement. Il ne se laisse pas leurrer par son bavardage, par ses plaisanteries, ses grands verres portés à la sanlé de l'empereur, et SOS assurances patriotiques. 11 le prend au mot tout de suite, et lui pose nettement deux questions très précises. Le roi, interdit et penaud, m&che la langue et bégaye : « J'y veux répondre », dit-il ; et il ordonne, en efTet, à ses ministres de répondre par des refus, mais il s'étonne de cette façon cavalière de l'interpeller : il s'en lamente. 11 aimait à traîner ses réponses, h les noyer dans les chicanes et chipoterîcs de son ministère, et à renvoyer les ambassadeurs devant la conférence de ses « Mazarins », où Borck seul traitait les affaires avec franchise, pendant qiie los autres battaient la campagne ou gasconnaient. :< Non, disait Lichtenslein, quand miïme l'empereur me
t 11 Non, disait '.
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donnerait deux millions par an, je ne resterais pas ici! Il n'y a rien à y faire. Il faudrait que je fusse fou pour mander à ma cour: Voici le bon moment. En allendant que les ordres arrivent pour en profiter, le roi anraît changé cent fois de résolution. » Lichtenstein espôre que la Russie et l'Autriche vont s'entendre pour traiter Frédéric-Guillaume comme il mérite, et qu'avant quatre ans OQ aura mis si bas le roi de Prusse qu'on n'aura plus besoin de s'occuper de lui.
II devait penser que rien ne serait plus facile, car le sentiment inspiré par la Prusse aux cours d'Europe était le mépris. On no croyait ni qu'elle fût capable de se résoudre, ni, si par hasard elle prenait le parti d'agir, que son action fût à redouter. Un prince allemand disait au jeune Seckendorf, après l'avoir plaint d'iMre à Itcrlin auprès de ce fou à intervalla Iticida : » Si on mesure le roi de Prusse par la taille des grands grenadiers, il est le plus grand dans l'empire ; mais je crois bien que, si l'on ca vient jamais au faire et au prendre, la moitié de ses soldats prendra la fuite. " Seckendorf répondait : ii Le roi le sait ; aussi ne fera-l-îl pas la guerre. » C'était l'opinion de tout le monde, et cette opinion précisément était la source de ce mépris général. Aussi les ministres étrangers se moquaient-ils des Mazarins à leur nez et à leur barbe. Lorsque Lichtenstein parut devant leur conférence, oii il s'agissait des alîaircs de Pologne, un d'eux dit fièrement : « Si le roi mon maître vouluil faire voler ses aigles en Pologne... — Je vous en prie. Excellence, interrompit Lichtenstein, ne faites pas voler d'aigles en Pologne ; il y a déjà bien assez de ces oiseaux dans ce
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pâys-là. » Il pensait qu'il n'y avait qu'à traiter les ministres comme le roi, à les prendre au mot, et à leur parler raide pour les voir à ses pieds, suppliants et mains jointes.
Cependant l'Europe se trompait. Si misérable que fût le roi de Prusse avec ces inquiétudes, ces agitations et ces folies, avec ces rodomontades et ces reculs devant l'ac- , lion, il y avait en sa Prusse la force qu'il avait créée. Il la 1 connaissait, lui. Il disait souvent de flores paroles : « Je suis seul en Allemagne en situation de faire quelque chose. » Et c'était vrai, et ce quelque chose pouvait ttre senti par toute l'Europe, car c'était un gros poids à jeter , dans la balance alors affolée, que cette armée de quatre-vingt mille hommes. Si les cours méprisaient la Prusse, si la correspondance de Versailles, par exemple, avec nos mioiatres Ji Berlin est hrève, insignifiante et comme distraite, trois hommes au moins en Europe | savaient ce que valait la Prusse. C'était d'abord Frédéric- | Guillaume, puis le ministre d'Angleterre à Vienne, lequel pensait « que le roi de Prusse pourrait jouer le ! plus grand rôle, s'il était capable de suivre un plan i La troisième personne était le prince royal.