‹ Le Grand Frédéric avant l'avènementChapitre 42 sur 64 · RESSEMBLANCES ET DIFFÉRENCES · texte numérisé non relu

RESSEMBLANCES ET DIFFÉRENCES

Certes, ils ne sont pas en tout dissemblables, ce père et ce fils. Dans la longue crise où la politique prussienne est engagée, ils suivent les mêmes mouvements. Ensemble, ils firent fond sur la France ; ensemble, ils furent trompés; ensemble, il s'indignèrent; en môme temps, ils sentirent qu'on ne fait pas de la politique avec du dépit. Et tous les deux se sont rapprochés de la France. Le père rentre en conversation avec La Chétardie, à propos de fromages; le fils, ft propos de littérature; le ptre s'intéresse aux digestions du cardinal Fleury et lui envoie une vieille bouteille de vin; le fils flatte l'orgueil de l'octogénaire Éminence, et se présente devaat elle de l'air timide d'un bon jeune homme qui ne sait comment parler à un si grand personnage. Ce sont façons différentes, mais c'est bien la même chose. Et, comme le fils est tout près de passer du parti de la France à celui de l'Angle-

tu LE GRAND FRÉDÉRIC AVANT L'AVÈSEMEST

terre, le roi certainement, à la première saote de Tent, aurait élé repris de nausées i la Toe d'an Français.

Hais aussi combien de différences, et quelles différences ! Si retors qu'il soil, ce paysan de Frédéric-Guillaume a des scrupules de conscience. Il a son » germa* nisme " incurable, où toujours il retombe; il se moque de l'empereur, sans doute, mais pas de l'empire. Impossible d'imaginer la Prusse, de son vivant, en guerre ouverte avec l'Augitstissimtts, el surtout dans noe guerre oîi elle serait l'alliée de la France. Frédi^ric-Guîllaume lîtait incapable d'arranger une campagne combinée de l'armiîe française el de l'armée prussienne sur terre d'Allemagne. Et, de plus, il était religieux à sa manière, étrangement, grossièrement, mais enfin religieux, et, s'il n'a'rait pas peur de Dieu, peul-^tre, il avait peur du diable, certainement. Puis il était malade, agité, tourmenté, mobile fiévreusement, hanté par des peurs qui J se jetaient entre lui et toute résolution & prendre. S'il j admirait lu force qu'il avait créée, qu'il accumulait, éctt | par écu, soldat par soldat, il hésitait h l'employer, comme I llarpagon h. faire valoir son argent, à cause des risques, j Il pratiquait la politique de la cassette, la politique dû 1 bas de laine.

Le fils ne germanise pas ; en lui s'est efTacé l'électeur do Brandebourg, prince du saint empire, pour laisses^ apparaître le roi de Prusse en un relief très net. Il sait qu'il aura des comptes à régler avec VAugustUsimus, et il les réglera, et, s'il faut pour cela marcher sur l'empire, il marchera. Lui, qui nous reproche d'avoir volé à l'Aile^ i

magne sesThermopyles, il sera bientôt l'allitS de LouisXV, et lui écrira, après une victoire, qu'il vient de sauver Strasbourg, c'est-à-diro de conserver à la France les Thermopylea de l'Allemagne. Aucune religion ne le gêne. Ses invocations à Dieu et à la Providence juste et vengeresse, c'est du style, comme son indignation contre notre politique à la Philippe. Il croit à un ôtre suprême, mais si vaste, si vague ! et qui ne se soucie pas plus des rois et des États que des individus. Il est bien le maître de ses actions, libre absolument, responsable devant lui seul. Dans l'incertitude de son universel scepticisme, il n'a qu'un point fixe, c'est la certitude de sa propre existence; comme l'objet de la vie est l'action, il est ri5solu à agir, cl conformément à sa destinée, qui est d'être roi de Prusse, et à son devoir, qui est de défendre et d'agrandir la Prusse. Il a confiance en sa force et en son habileté ; il n'est pas dupe des apparences superbes où se drape la pauvre Autriche; il mi^prise tous les politiques et tous les généraux de son temps : ne disait-il pas tout à l'heure qu'il n'y a plus personne en Europe? Bientôt, il y aura lui.

En attendant l'arrivée de la grande époque, comme disait sa sœur la margrave, il ronge son frein; dès que la main qui tient la bride semble au moment de la lAcher, il prend un élan, et quel élan ! Quand la main a ressaisi les rèncs, il se résigne, et, de nouveau renfermé en lui-même, il se fortifie dans ces sentiments : la confiance en lui, et le dédain des imbéciles, des botes, comme il appelle les rois ses frères. Car c'est un dédaigneux, ce philosophe, et, justement pour cela, il ne

ÏSO LE CRAND FnÉUÉniO AVANT L'AVÈNEMENT

comprend pas que les autres aient « la témérité de mé- i priser la Prusse ». Cela lui semble ôtre le monde renvers<S, I Quelques mois après son avènement, il aura remis le monde à sa place.

Page 1