‹ Le Grand Frédéric avant l'avènementChapitre 45 sur 64 · LA MALADIE DU ROI · texte numérisé non relu

LA MALADIE DU ROI

Depuis l'automne de 1739, le roi n'avait pas cesstf souITrir. L'hydropisie, le reprenant, montait i'apidem< et r«!louffail. Il ne pouvait demeurer au lit qu'assis e\ soutenu par des coussins; & tout moment il se faisait lever et porter sur un siège à roulettes, grossier fauteuil di bois recouvert d'une mince étofTc de velours. Dans h rares instants de calme, il dormait, le menton appu; sur une barre de bois. Tous ceux qui le voyaient avaient pitié de lui et souhaitaient avec sa mort la fin do ses misères et des leurs, car l'idée qu'il put guérir semblait tolérable. Le cardinal Fleury ayant envoyé un remi contre l'hydropisie, le ministre de France lui écrivait " S'il guérit, beaucoup de gens le maudiront i

des taches noires apparaissaient sur les jambes, sur le nez, sur le front; des pochettes noires se formaient aux joues. Il sentait bien qu'il ne se relèverait pas cette fois. Le prince royal ayant exprime! le désir qu'un célèbre médecin de Halle fût appelé en consultation, le roi répondit qu'Eller, son médecin ordinaire, suffirait à le tuer, et, se tournant vers Elier : « Il sait bien, le bougre, que si je crève, personne ne lui demandera compte de la façon dont il m'a traité ».

Il avait fait passer une table sur son lit, cl, à grands coups d'outils, il fabriquait des caisses de bois de tilleul, tapant si fort, de nuit et de jour, qu'on l'entendait de la rue. Et il voulait que les personnes, dont sa cbambre était constamment remplie, continuassent à parler quand il Iravaillait, pendant qu'il dormait même, car le silence le réveillait. Son humeur demeurait atroce, et il n'eut pas un moment l'envie de se faire regretter. Une dernière promenade dans les rues de Berlin, un jour qu'il se trouva mieux, fut l'occasion d'une distribution dernière d'injures et de coups. Son avarice inventait de nouveaux raffinements d'économie : un mois avant sa mort, il réduisit à deux reprises le menu des repas. Jusque-là, ses valets de chambre recevaient leur nourriture de la cuisine; il ordonna qu'ils la fissent apporter de chez eux et qu'elle lui fût présentée; il y goûtait et quelquefois échangeait un de leurs plats contre un des siens. Il était toujours prêt à pester contre la prodigalité de la reine et de son fils et contre les délicatesses de leur gourmandise. Il thésaurisait âprement : ses dernières faveurs furent pour un misérable qui lui avait proposé d'odieux moyens d'accroître

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cette queslion répondit, après avoir fait quelques façons, que, si Dieu mettait une différence entre les rois et les sujets, c'était pour demander aux premiers des comptes plus sévères, le roi lui déclara qu'il était un ignorant et l'envoya au diable. Il évitait les conversations avec des prédicants trop rigides et cherchait quelque ministre de l'Évangile avec qui l'on pût causer et s'entendre. Il donna sa confiance à uo pasteur d'une église de Berlin, Rolof, honnête homme et brave homme, point solennel, auquel il ouvrit son àme en toute coufiance :

M Mon pauvre Rolof, je vais mourir, — Votre Majesté ne mourra pas si vite, mais elle fait bien de se préparer, et, avant tout le reste, de se réconcilier avec ses ennemis.

— Je n'ai pas d'autre ennemi que mon beau-frère, le roi d'Angleterre, qui m'a fuit tous les maux du monde, mais je lui ai pardonné et j'ai tout oublié, et aussitôt que je serai mort, ma femme le lui écrira : — « Entends-tu, dit-il à la reine, tu n'oublieras pas, tu écriras à ton frère. »

— Mais,' reprend Rolof, pourquoi Votre Majesté ne faitelle pas écrire tout de suite à son beau-frère, pendant qu'elle est encore en vie? — Non, quand je serai mort, la reine écrira H. — Il n'était pas homme à payer d'avance, et ce mot de Rolof, qu'il ne mourrait pas si vile, le faisait réfléchir.

Le lendemain, il envoya le portier Evcrsmann demander au pasteur pourquoi, n'étant pas médecin, il avait dit cette parole. Rolof répondit qu'à la véiilé il n'était pas médecin, et que même il n'avait pris une médecine de sa vie, mais qu'il se connaissait assez en figures de malades, depuis trente ans qu'il en voyait,

LG GRAND rOÊDËRIC AVANT L'AYËNEUENT

pour affirmer que le roi n'était pas à l'article de la mort : •I GO qui était fort heureux, au reste, car Sa Majesté n'était pas encore assurée de son salut ». — Sur quoi U i fut mandé de nouveau : — « A ce que j'apprends, tu | doutes encore de mon salut, lui dit le roi : qu'est-ce que je fais pour que tu en juges ainsi ? — J'ai souvent dît à Votre Majesté que le Cbrist est le fondement de notre salut, à deux conditions : la première, que nous croyions en lui; la seconde, que nous nous réglions sur sa conduite et son exemple et que nous prenions son esprit. Si ce changemenl d'esprit ne s'opère pas en nous, point dev salulà espérer 1 Si Dieu, par un miracle dont nous nel connaissons encore aucun exemple, voulait vous sauver, . vous auriez, dans l'état où présentement vous êtes, bien ' peu de joie au ciel. Votre armée, votre trésor, vos pays, il faudra quiller tout cela, et vous n'aurez plus de serviteurs sur qui donner cours à la passion de votre colèi-e. Au ciel, il faut penser et sentir céleslement ».

Le roi ne répondit rien ; il regardait l'assistance d'un air lamentable, qui semblait dire ; — « Personne de vous ne viendra donc à mon secours? » — Plusieurs fois, Rolof demanda au roi de faire sortir les douze ou quinze personnes qui se trouvaient toujours là, pour lui pouvoir parler plus intimement, mais le moribond refusa, disant que c'étaient d'iionnèles gens et qui pouvaient demeurer. Peut-être avait-il peur des sévérités du tôte-à-tôte ; mais, devant tous, humble et pénitent, il parlait du péché et du repentir avec des expressions d'une force admirable, et il énuniérait ses péchés avec de tels détails que le pasteur lui reprochait de se confesser à la façon des catholiques.

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Seulement, il oubliait à dessein certains actes, qu'il ne tenait pas pour des péchés. Rolof lui rappelait les condamnations à mort sans jugement, mais lui se justilîait, et, alors, CL'Iaient des discussions vives : — <i Votre Majesté n'a pourtant pas toujours tout fait pour l'amour de Dieu ? — Mais si ! — Mais non ! " Et quand le pasteur insistait sur la nécessité du changement d'esprit, le pénitent se taisait, d'unprofondsilence ; eral ahum sUentitim. Il sentait qu'il ne pouvait changer son esprit; il l'avouait; il remerciait la Providence de lui avoir envoyé cetle longue maladie qui l'avait forcé à réfléchir, mais il convenait qu'il ne se délivrerait jamais de ses défauts, de son avarice surtout: » Je suis comme cela; quand j'ai de l'argent, j'en veux avoir davantage ; c'est une vieille habitude ; je n'y puis résister. Je sens bien que, si je guérissais, je retomberais dans mes fautes passées, et c'est pourquoi je prie Dieu qu'il m'enlôve de ce monde. »

Il avait choisi Potsdam pour lieu de sa mort. Après avoir fait aux pauvres de Berlin une grosse libéralité, il quitta celte ville le 27 avril 1740 : « Adieu, Berlin, ditil, c'est à Potsdam que je veux mourir. » Le mal ne cessa d'empirer et le patient, à qui des douleurs aiguës ne laissaient pas un moment de répit, se soulageait à son ordinaire par des injures et par des coups. Un jour il souffleta son médecin Eller, et, comme celui-ci était sorti en déclarant qu'il ne reviendrait plus, le roi entra en une si violente colère qu'il fallut aller cherclier la reine, qui le menaça de « le laisser pourrir dans ses ordures ».

Le 27 mai, au soir, il fit appeler les deux aumôniers

de son régiment, Cochius et Oesfeld : •' Hélas ! leur dit-îl, je ne puis vivre ni mourir. Je vous ai fait venir pour que vous me disiez des prières ! » Cependant il plaida contre eux la cause de son salut par les mêmes arguments toujours ; à savoir que Dieu, qui l'avait comblé de ses grâces, lui donnerait cerlainemcnt le paradis; qu'à la vérité il n'avait pas témoigné à Dieu toute la gratitude qu'il devait, mais que l'homme était impuissant à reconnaître les bontés du Seigneur; qu'il avait commis des péchés, qu'il était, par exemple, colère et emporté, mais que sa colère s'éteignait aussi vite qu'elle s'enflammait; d'ailleurs, il y avait des péchés qu'il avait évités avec soin, comme l'adultère, et toujours il avait vénéré le clergé et fréquenté les églises; enfm, s'il avait sujet de redouter une mort cruelle, il était assuré d'une mort bienheureuse, car il metlail toute sa confiance en Dieu et aux mérites de notre Sauveur. Mais M. Cochius était un homme austère, roide dans sa foi, et implacable en ses propos. Il nia qu'il fût légitime de rien conclure des grâces temporelles par rapport à notre salut, à moins qu'elles n'aient porté celui qui les a reçues à rechercher les grâces célestes. Après que le roi eût parlé des péchés qu'il avait évités: " Il ne faut pas se contenter de ne pas faire le mal, répliqua le pasteur. Le Seigneur a maudit le figuier, non parce qu'il portait de mauvais fruits, mais parci qu'il était stérile. » Il renchérit sur l'éloge que se donnait le pauvre homme pour avoir respecté les minisi de l'Évangile et régulièrement assisté aux offices, mais ce fut pour ajouter que les soins donnés aux ccclésia! tiques et la présence aux saintes assemblées ne suffi-

(isaient pas pour tranquilliser la conscience, et que le vrai chrisLianisme va beaucoup au delà. Quant à l'excuse que te roi donnait do ses colères, en alléguant qu'elles étaient brèves, il ne l'admit pas : «< Il n'y a pas, lui ditil, de passion plus dangereuse que la colère chez ua souverain ni qui exclue plus infailliblement du royaume des cieux, dont le caractère essentiel est la charité. » Il débusquait ainsi le malheureux de toutes ses excuses et de toutes ses espérances, et quand le roi s'y entêtait par trop, le pasteur se taisait, et ce silence effrayait le moribond. Une seule fois, au cri :«Âh!je suis un méchant homme » ! M. Gochius répondit par une approbation : (' Sire, voilà un aveu qui m'édifie beaucoup ! " Il ne permit même pas au roi de dire qu'il était las de vivre et qu'il mourait volontiers. Il le reprit en citant cette parole que « le chrétien sort de ce monde comme un homme sobre et vertueux se lève de table, non par dégoût et par ennui, mais comme satisfait de ce qu'il y a pris «.

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