‹ Le Grand Frédéric avant l'avènementChapitre 46 sur 64 · LA RÉCONCILIATION IN EXTREMIS · texte numérisé non relu

LA RÉCONCILIATION IN EXTREMIS

A l'heure même oîi se tenait cette conversation, un courrier expédié à Rheinsberg annonçait à Frédéric que l'heure était proche, et qu'il fallait qu'il se hâtât de venir, s'il voulait trouver son père vivant. Ce n'est pas le roi qui avait envoyé ce message. 11 avait écrit l'avant-veiUe à son tils une lettre affectueuse, mais il ne semble pas qu'il att

KO LE GRAN'D KHÉDÈRIC AVANT LAVÈriEMENT

désiré lo voir'. Cependant il préparait la transmission du règne. Un de ses ministres s'était rendu par son ordre auprès dn prince, pour lui parler linances; deux autres étaient chargés de lui rapporter l'état des afTaires extérieures.

Le prince savait depuis longtemps la gravité de l'état de son père.

U en parlait à tous ses correspondants : >< Nous sommes sûrs du crinomenon, disait-il à Sulim, il ne s'agit plus à présont que du crilerion. » Quelquefois, une involontaire joie se trahissait, comme dans le billet écrit, la veille de son dépari pour Potsdara, à Fouqué, alors exilé en Danemark : " Vous touchez au moment oii je vous appellerai de ce séjour passager pour vous rejoindre éteniellement au troupeau des amis. Vous avez assez bien jugé de ce qui se fera et dans peu. Remusberg et Gargantua nommément, seront plus brillants que jamais. » Il est manifestement troublé, inquiet, agité. Jamais il ne versifia

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tant que pendant ces semaines d'allente, où il dcrivît une Éptlre sur la Fotlime, une autre sur La nécessité de remplir par r étude le vide de Pâme, une autre sur La gloire et lintérét, une autre sur La nécessité de cultiver les arts; et des contes, le Faux pronostic et le Miracle manqué. Bans ses lettres à Voltaire, il môle des " bagatelles en vers» aux lamentations sur les souffrances du roi, et, après un programme de gouvernement, il dit son regret de quitter les douceurs de la vie privée :

Les benux-nils ont pour moi l'atlrail d'une maîtresse, La trisie royauté de l'hymen la rudess^e; J'aurais su préférer l'élat d'heureux amant A celui qu'un époux remplit si Irislemenl...

Et il était malade, fouimenté par sa rate et par <( monsieur son foie ». Il demandait à Eller, en môme temps que des nouvelles delà santé du roi, des remèdes pour lui-même : « Ma santé est un point oCi je vous avoue que je suis fort sensible. » Il sentait le besoin de se reposer, et la maladie du roi, la possibilité d'une mort prochaine le troublaient : » J'avais fait fond de passer ici tranquillement et en toute liberté cinq ou six semaines, et, tant par rapport au roi que par rapport à moi-môme, je serais bien fâché de voir mes plans dérangés. » Parfois l'idée lui venait que cette crise passerait comme les précédentes, et que le roi se tirerait d'affaire une fois encore. Il ne le croyait pas pourtant, puisqu'il écrivait à sa sœur pour l'avertir que tout espoir était perdu : « Tenez-vous tranquillement et ne vous chagrinez pas trop, car ces choses faites, il n'y a pas do remèdes «.

Le 28 au matin, il se mit en route, et d'un tel train qu'il

S« LE GKAND FRÉDÉRIC AVANT L'AVÈNEMENT faillit abîmer son allelage dans les mauvais chemins entre Rheinsbci^ et Ruppin. Arrivé k Potsdam, il vit une foule rassemblée sur la place de la Parade, et il y reconnut son père. Le roi regardait poser la première pierre d'une maison qu'il faisait bâtir pour un maréchal-fcrrant anglais, don! il apprt^ciait fort le savoir-faire. Sans doute le cœur du prince battit & loul rompre en ce moment : il venait sans être appelé : quel accueil Tastro redoutable qui sVleignait allait-il faire au soleil levant? Le roi tendît les bras à sou fils qui s'y jeta en pleurant. Aprts uo long silence, ils se parlèrent avec une grande affection, et ensemble ils se rendirent au palais.

Pendant deux heures, le roi exposa ses affaires à son fils, devant un do ses ministres qui a noté ce discours. Avec une lucidité parfaite, il fit le tour de l'Europe, el raconta l'histoire de ses relations extérieures depuis la CODclusion de la ligue du Hanovre jusqu'à la signature du récent traité avec la France. Il lui recommandait de se iléfier de l'Europe entière, excepté de quelques petits Élals do r.\Uoniaf:nedu Nord et du Danemark, et de garder la neutralité avec la Russie, parce que, de ce côté-là, il y a plus à perdre qu'à gagner à la guerre. En l'empereur, il distinguait le chef de l'empire, auquel était dû le respect, de r.\utrichien dont la visée constante était de rapetisser la maison de Brandebourg, Aux Hollandais, vieux alliés el amis, il roprochait l'œil jaloux dont ils rej^ardaienl tout agrandissement de la Prusse. Il se montra fort sceptique à l'endroil des alliances — « les alliances, c'est fort agréable pour les ministres qui s'y emploient, à cause des présents qu'ils reçoivent, mais

cela ne sert guère à leurs maîtres, car les Irailt^s qu'on observe sont rarissimes ». Mais il prévoyait que son fils aurait le choix de s'engager avec l'Angleterre ou avec la France. 11 rappelait ses démClés avec son boau-frère (î Angleterre, auquel il avait pardonniî, mais seulement comme cbrétien, et qui, en ce moment môme, prévoyant le changement de règne en Prusse, venait d'arrivci- à Hanovre, avec l'espoir d'entraîner le nouveau roi dans une alliance contre la France. Il fallait que le prince se tint en défiance et ne conclût rien sans savoir le lin du fm de l'affaire, et surtout sans Être traité d'égal à égal par l'Angleterre. Quant à la France, s'il avait eu recours à elle, c'était après avoir éprouvé le mauvais vouloir des autres puissances; elle paraissait souhaiter une alliance plus étroite : il n'y fallait entrer qu'après avoir obtenu des concessions nouvelles dans l'alfaire des duchés. Mais le roi adjurait par dessus tout son successeur de ne jamais entrer dans une alliance qui l'obligeât à disloquer son armée pourfournir des troupes auxiliaires; la Prusse, en de pareilles conditions, descendrait aussi bas qu'un ducbé de Gotha ou de Wurtemberg. Il termina en disant qu'il ne faut jamais commencer une guerre légèrement, puisqu'on n'est pas le maître de la terminer à sa volonté, mais qu'une fois la résolution prise, après mûre réflexion et avec l'assistance et la bénédiction de Dieu, il ne restait plus qu'à prendre toute sa force en mains et à soutenir fermement la part qu'on aurait pris.

Prudence, méfiance, fierté, sentiment de la grandeur possible de la Prusse et de ses périls certains, espoir, anxiété paraissaient tour à tour dans ce discours que les

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Crises d'étouiïement interrompaient. Le fils, qui en savait I aussi long que le pfere sur la poliliquc et, bien mieux quQ j lui, était capable de s'y conduire, écoutait pieusement ce | testament, qui était tout son programme. Le discours fini, le roi appela des officiers de sa maison : « Dieu ne m'a-t- J il pas fait une grande grSce, leur dit-il, de me doi si bon et si digne fils! i> Le prince lui baisa la main, en la < mouillant de ses larmes. Le roi passa les bras autour du. cou de son fils en murmurant : » Je meurs content d'avoir an si digne lils et successeur. » Le pore, devant la cerlïtude de la mort prochaine, résigné à l'iuétuctable, le fils, apaisé par cette môme certitude, se réconciliaient. Ils s'aimaient enfin m extremis.

Le lendemain, 29 mai, le roi fit porter dans sa chambre le cercueil de chône à poignées de cuivre qu'il s'était destiné. La mort approchante semblait lui donner du calme : pour la première fois, il parla, en regardant le cercueil avec un air de satisfaction, de la Iranquililé du sommeil éternel. Il dit eusuite au prince qu'il avait mis par écrit comment î) voulait (ju'on usât avec son corps, après que Dieu l'aurait tiré liors de cette temporalité, et il fit faire la lecture de ce règlement.

Comme il avait toujours été propre, il commandait que son corps fût lavé, revêtu de linge blanc et couché sur une table; là, son visage sera rasé, et le corps, après un nouveau nettoyage, enveloppé d'un drap. Curieux du pourquoi des choses, il voulait qu'après quatre heures écoulées, le corps fût ouvert, en présence de personnes qu'il nommait, et qu'on examinât soigneusement l'état des parties internes, pour découvrir la cause de sa mort.

L'AVÈNEMENT DU GRAND FllÉDÉIlIC 21S

Très ordonné, aimant que chaque objet demeurât en sa place, il défendait de rien ûter de lui, excepta l'eau et les flegmes qui s'y pourraient trouver. Il réglait et se représentait, avec la précision la plus minutieuse, la parade funèbre : son régiment s'assemblera, vûtu d'un uniforme neuf, le premier bataillon devant le château, l'aile droite h la rivière, là où les murailles commencent; le second & côté, sur la gauche, et le troisième derrière le second; les tambours seront recouverts de drap noir, elles fifres et les hautbois garnis de crêpe; les officiers porteront la crêpe au chapeau, au bras, à l'écharpe et à la dragonne; le drapeau sera voilé de crêpe. Le carrosse sera mené au pied de l'escalier vorl, les chevaux la tête tournée vers la rivière; le cercueil y sera porté par huit capitaines, qui aussitôt après iront se ranger & leur poste ; puis le régiment se mettra eu marche, les soldats tenant le fusil renversé sous le bras gauche, les tambours battant la marche funèbre et les fifres jouant l'air du cantique : « chef, couvert de sang et de blessures !»

A l'arrivée devant l'église, les huit capitaines preor dront le cercueil et le porteront par la porte où le roi avait accoutumé d'entrer. Alors les hautbois se feront entendre et Ludovic, maître de la chapelle, jouera de l'orgue. Le roi voulait être descendu au caveau par des officiers-généraux, espérant, disait-il, qu'il s'en trouverait bien quelques-uns qui lui viendraient rendre les derniers devoirs. 11 n'avait jamais aimé l'éloquence et il détestait les mensonges solennels; il défendait donc que l'on Ht la harangue funèbre et militaire qu'il était d'Usâge d'adresser aux troupes en -ces sor4es^ d'occasion. Point

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