‹ Le Grand Frédéric avant l'avènementChapitre 47 sur 64 · MENT ^H · texte numérisé non relu

MENT ^H

'^e discours! mais vingl-quatre pièces de campagne feront douze clt5chargcs successives; puis les bataillons feront feu l'un après l'autre, et l'artillerie tirera de nouveau. Après les décharges, les bataillons se sépareront; chaque compagnie sera conduite devant le quartier de son capitaine, et chaijue grenadier recevra une (Jtrenne, comme cela se pmtique dans le temps des exercices. Enfin le roi, donnant un dernier souvenir à sa cave, prescrivait qu'au souper servi le soir dans la grande salle aux officiers, on donnât de bon vin : » Je veux qu'ils soient bien traités, et qu'on mette en perce le meilleur tonneau de vin du Rhin qui? j'aie dans ma cave, et qu'en général il ne se boive ce jour-là que de bon vin, .1

Ainsi Unira la journée, mais, quinze jours après, dans toutes les églises seront prononcées des oraisons funèbres sur ces paroles : n J'ai combattu le bon combat. » " Seulement, ajoutait-il, on ne parlera ni en bit-n ni en mal de mes actions, de ma conduite, ni de rien Je ce qui me regarde; on se contentera de dire à l'assemblée que je l'ai défendu, en ajoutant que je suis mort en nie reconnaissant pécheur, et ayant recours à la miséricorde de Dieu et do mon Sauveur. » Et, comme c'était assez de cérémonies déjà et de dépenses, il ne voulait pas que ses domestiques fussent vôtus d'habits noirs; ils garderaient leur livrée avec un simple crêpe noir au chapeau : « En un mol, je prétends qu'on ne fasse pas tant de façons avec moi. »

C'est là un document sincère, où tout l'homme se retrouve avec ses habitudes d'ordonnateur, sa précision dans, les arrangements, sa franche manière de voir le

réel et le naturel humour «jui naissait de cette franchise, avec la modestie dont il usait toujours envers sa personne. 11 n'avait fait qu'une concession à sa dignité royale : il voulut que l'on mil sur son cercueil, à côté de sa meilleure épéede munition, de sa meilleure écharpe et de sa meilleure dragonne, un casque et des éperons dorés à prendre dans l'arsenal de Berlin. A la modestie du roi pauvre et du roi chrétien s'ajoutait quelque chose comme la modestie d'un roi mort. Il ne commande qu'à son régiment. Quand il compose le cortège qui suivra le carrosse, il y marque une place pour u les officiers qui ne sont pas de mon régiment, mais qui pourront toutefois se trouver ici, s'ils le veulent bien ". Il ne croit pas que des capitaines suffisent pour descendre au caveau le corps d'un roi de Prusse, et il fait appel à la bonne volonté d'officiers-généraux, sans donner d'ordre. On dirait qu'il lui semble qu'après sa mort, il peut compter encore comme un colonel, mais pas plus. Après les décharges, quand les bataillons se sépareront, il commande qu'un détachement de grenadiers emporte les drapeaux, mais ces drapeaux ne sont déjà plus à lui. Il dit donc au prince : « Un détachement de grenadiers portera les drapeaux où vous l'ordonnerez ». Et la pièce se terminait par une sorte de prière: « Je ne doute pas, mon cher fils, que vous n'observiez exactement mes volontés. Je suis jusqu'au tombeau votre père atTectionné ».

ns LE GRAKD rRÉDËRIC AVANT L'AVËNEUENT

Cependant la journée du 29 et celle du 30 passèrent. '• La maladie m'a la mine de traîner en longueur <-, <!crivail Friîdi^ric & Wilhelmine. mais il croyait que la mort pouvait se présenter & l'iroproviste, et il rassurait sa sœur sur le compte des survivants : u Ne craignez rien ni pour la constance de la reine, ni pour mon stoïcisme; nous ne nous dt^mentirons ni les uns ni les autres, si le cas arrive ". Le 31 mai, à une heure du matin, le roi 6t appeler M. Cochius. Dans les inter^'alles d'un râlement qui emp^cbait toute conversation, le pasteur l'exhortait h soufTrîpavec patience: » Plus votre travail est rude, sire, plus vous avez à souffrir, et plus grande sera la récompense », Le roi l'assura qu'il avait d^tachiî son ccpiirde lou? les objets de son affection, de son épouse, de ses enfants, de son arnioo, de son royaume, du monde entier, et qu'il se trouvait allégé pour jamais de l'embarras de ces vanités, mais il se lamentait d'avoir perdu la mémoire : il cherchait ses prières et ne les trouvait plus. Il congédia le pasteur, car il avait beaucoup à faire dans sa dernière journée. Il avait convoqué pour cinq heures du malin le prince royal, les ministres, les officiers de roiat-niajor et les capitaines de son régiment.

11 se fit d'abord conduire chez la reine, qu'il éveilla par ces mots : <'L<>ve-toi. je vais mourir;» puis dans les chambres des enfitnts, Pôllnitz le rencontra, au moment où il

en sortait : « Cela est fini », lui dit le roi, qui, enveloppé d'une redingote blanche, et la tète enfoncée dans un bonnet, faisait peine h voir, tant il était abattu. Arrivé dans son antichambre, ceux qu'il avait mandés n'étant pas tous arrivés, il s'aiTfila près d'une fenêtre dont la vue donnait sur les écuries ; il ordonna qu'on fît sortir les chevaux et que le vieux Dessau et le général Uacke en choisissent chacun un, qu'ils garderaient comme la dernière marque de son amitié. Dessau désigna un cheval: (( Vous prenez le plus mauvais, lui dit le roi >ij et, lui montrant un autre : " Prenez celui-là; il est bon, je vous le garantis tel. "Il commanda de harnacher les chevaux, et s'apcrcevant que les palefreniers mettaient une selle de velours bleu avec une housse jaune : u Ah ! dit-il, si je me portais bien, comme je rosserais mes palefreniers ! » Et il dit fi Hacke, au grand Uacke, qui avait l'habitude de ces commissions : « Hacke, descendez et rosse? ces misérables! »

L'assemblée était enfin complète. Le roi fit approcher le prince royal auquel il ordonna de s'asseoir, pendant que l'assistance demeurait debout. Incapable de se faire entendre, il pria Bredow, le major de son régiment, d'annoncer qu'il remettait à son fils son royaume, son élecLorat, ses Ktats, son trésor cl son armée, et qu'il chargeait le ministre Podevils de notifier l'abdicalion aux cours étrangères ; mais comme Podevils faisait remarquer qu'il était nécessaire que l'acte en fût dressé et signé par le roi, celui-ci, sans répondre, commanda qu'on le menât dans sa chambre. Que signifiait donc cette cérémonie et quelle en était l'intention? Frédéric

*W LE GRAND FRÉDËaïC AVANT L'AVËNEUSNT Guillaume voulul-il prouver à Dieu qu'il était en effet déticlié de soQ royaume, tout en se réservant d'annuler cetl« dtïclaralion verbale, s'il guérissait! Le refus de signer l'aclo donne à penser qu'il rusait peut-être avec Dieu lui-môme. Mais plutAt il se voulut donner la satishiction de voir commencer le règne nouveau. car il ordonna au prince d'aller travailler dans son cabinet avec ud des ministres, et sans doute, il se dit : Il y a quelqu'un là et la machine ne s'arrêtera pas.

Dans sa chambre, il s'évanouit. Cochius rappelé récita les dernières prières à voix si haute que le roi, revenant à lui, le pria de ne pas crier si fort. Tout à coup, il se souvint que la livrée de ses domestiques venait d'être renouvelée. Il fit comparaître tous ses gens, et voyant leurs habits neufs, qui, pourtant, n'étaient guère magnifiques, il soupira : i< vanité! vanité ! » Il interrogeait son chirurgien qui lui tâtait le pouls; il discutait avec lui, et, les yeux fixés sur un miroir, se regardait attentivement mourir'. Enfin on l'enlendit murmurer : " Je suis déjà mort; >• sur quoi M. Cochius lui appliqua ces paroles du Seigneur à ses disciples : n Quand vous verrez ces signes, réjouissez-vous, car voire délivrance approche ! » Alors le roi ; k Seigneur Jésus! je vis en toi, je meurs en toi ; tu m'es gain et dans la vie et dans la mort! » Sur un signe d'ËUer, le prince royal emmena la reine; à peine étaient-ils sortis, le roi expira. Le nez aminci, la bouche resserrée, le froncement du sourcil, les ravines

I. 11 mourut, dit Frédéric 11, . avec lo curiosili' d'un phpicien el [& fermett d'un grand bomme >.

des rides autour de l'œil perpétuaient la douleur sur son visage. Le lourmenteur d'hommes apparut tourmenté jusque dans la mort.

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