‹ Le Grand Frédéric avant l'avènementChapitre 48 sur 64 · L'ERE NOUVELLE · texte numérisé non relu

L'ERE NOUVELLE

(i L'ère nouvelle,.- la grande époque », comme disait Wilhelmine, était ouverte cnân. Une heure ne s'était pas écoulée, et déjà le roi Frédéric II donnait i son règne une première épigraphe très claire. Le vieux Léopold de Dessau, le conseiller et l'ami, l'inspirateur de Frédéric Guillaume I" se jeta aux pieds du nouveau roi, dont il embrassa les genoux, et, après une longue elTusion de larmes, il lui dit qu'il espérait bien que lui et ses fils seraient maintenus dans leurs emplois, et qu'il conserverait l'autorité qu'il avait eue sous le feu roi : « Je tâcherai de vous faire plaisir en tout ce que je pourrai, répondit Frédéric, et je ne toucherai pas & vos emplois ni à ceux de vos fîls; quant à l'autorité dans laquelle vous souhaitez d'être maintenu, je ne sais ce que vous voulez dire ; je suis devenu roi ; mon intention est d'en faire les fonctions et d'être le seul qui ait autorité ».

Pour se soustraire aux importuns et se recueillir, il partit le soir même, alla passer la nuit à Berlin, et te lendemain se rendit à Charlottenbourg, dans ce joli château un peu solennel, illustré par le souvenir de sa grand-mère, Sophie-Charlotte, la reine philosophe, et

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nue le roi son père avait dt^laissé pour la rusticité de Wuslerhausen.

Tout du suite, dans le cabinet solitaire, commença l'iSnorme travail de ces journées auxquelles le jeune roi reprochait " d'êti-e trop courtes de vingt-quatre heures ». Toute la matinée, — depuis quatre lieures, — était donnée aux affaires de l'Etat, affaires de toute sorte, très grandes ou très petites. Vers midi, le roi et ses aides de camp couraient à Berlin pour y assister à des exercices militaires et k la parade, puis, au galop, ils retournaient i Chariot tcnbourg. Le dîner réunissait les amis accoutumés, les amis « conversaLles »; tous les soirs, il y avait concert, où la flûte royale jouait sa partie. Mais les délassements du sérieux laissaient le sérieux dominer ; pendant la plus grande partie de la journée, Charlottenbourg. comme autrefois Hhoinsbcrg, avait un air de couvent; dans la cellule de l'abbé, personne ne pénétrait que par son ordre et pour affaire. Et Charlottenbourg était ^ plus austère que lîheinsborg : les dames n'y étaient pas admises, pas même la reine, la pauvre reine.

Lorsque Frédéric avait quitté précipitamment Rbeinsberg, le 28 mai, il y avait laissé sa femme et la plupart de ses amis, qui attendaient avec anxiété des nouvelles de Potsdam, hésitant à espérer, retenus dans la terreur qui empoisonnait la joie de ces amis des muses, et leur faisait souhaiter quelquefois, « d'avoir le Pégase à leur disposiLjou 11 pour se sauver au besoin. Ils interrogeaient l'horizon, émus dès qu'ils apercevaient un cheval, un mulet ou mùme un bœuf. Dans la nuit du 31 mai au !"■ juin, IJielfeld fut réveillé par le bruit d'une

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cavalcade qui passait sur le pont de bois. Quelques minutes après, Knobelsdorf entrait dan» sa chambre : «Lève-toi, Bielfcld, le roi n'existe plus! ii Mais Bielfeld témoignait quelque doute : << Non! non! reprit Knobelsdorf; il est mort et très mort. Jordan a ordre do faire disséquer et embaumer le cadavre. Tu sais Bien qu'une fois entre ses mains, il n'en reviendra plus ». Bielfeld, en sautant & bas du lit renverse une table où se trouvait de la petite monnaie, et se baisse pour ramasser son argent; mais Knobelsdorf s'indigne : c Ramasser des sous, tandis qu'il va pleuvoir sur nous des ducats! " Tous deux se rendirent ensuite dans l'antichambre, oîl la petite cour délibérait sur la façon d'avertir la princesse. Une des demoiselles entra d'abord dans la chambre, ouvrit les volets, et, comme sa maitressc s'éveillait : « Je demande pardon à Votre Majesté, dit-elle. — Pourquoi ra'appelezvous majesté, extra vaguez-vous? » Mais la grande maîtresse, M°' de Katsch, était entrée îi son tour : elle fit d'abord prendre à la princesse <• une poudre contre la frayeur », qu'elle tenait toute prête, puis elle la salua , comme reine. La reine de Prusse eut vite fait de vfitlr un négligé noir et blanc, qui était fort joli, et do passer dans la salle d'audience où elle reçut les lioramages de sa cour. Jamais elle n'avait paru si belle. Elle annonça qu'elle partirait pour Berlin à dix heures. L'ambition lui était-elle venue tout à coup de faire grande figure? Elle dit qu'il lui fallait à chaque station de relais quatre-vingts chevaux. Au déjeuner qui fut splendide {lés cuisiniers s'étaient surpassés), M"" de Katsch* se fit donner un grand verre et porta les santés des nouvelles majestés, aux-

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quelles plie souhaita un règne aussi long (jue TortiuK?.

Et c'étaient des : ■< Votre Majesté, » dits et prodigués

avec joie, entendus avdc plaisir dans le charme de leur

nouveauté.

Aussitôt levtie de table, la reine partit avec sa suite pour Berlin « comme un éclair ». Elle n'y trouva plus son mari qui. en partant pour Cliarlottenbourg, lui avait laissé un billet glacial, terminé par ces lignes ; Il Vous pouvez encore rester ici, votre présence étant encore nécessaire, jusqu'à ce que je vous écrive. Voyez peu ou point de monde. Demain, je réglerai le deuil des dames et je vous l'enverrai. Adieu, j'espère avoir le plaisir de vous revoir en bonne santé. » La jeune reine n'osa point aller & Charlottenbourg, si naturel que fût son désir de revoir son mari devenu Majesté. Elle envoya seulement son maréchal de cour prendre des nouvelles du roi. Certainement elle comprit que la séparation élait commencée. On s'attendait, d'ailleurs, & voir Frédéric poursuivre l'annulation de son mariage, et il dut y penser; dans une lettre de ce temps-là, il compare la persistance de la fièvre à la constance assommanle d'un hymen mal assorti ; de ces deux maux, il préfère le premier :

D'avec la fli^vre un docteur nous sépare.

Mais de l'hymen une loi plus barbare Veut que ce soil en révérend congrès Qu'on examine une si triste histoire...

L'ennui d'nne procédure en consistoire, l'inutilité de se donner l'embarras de ce scandale, puisqu'il ne se serait pas remarié, peut-i>tre enfin un reste de pitié le retinrent.

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Et une étrange existoncp commença pour Elisabeth Christine, veuve d'un mari vivant et glorieux, et qu'elle adorait.

Trfts rarement elle se retrouvera sous le mCme toit que son. mari '. Jamais elle ne l'accompagnera dans ses voyages. Elle habitera l'hiver à Berlin, l'étd à SchOnhauscn. Elle n'ira point k Potsdam, quand le roi s'y sera établi; elle ne verra jamais Sans-Souci. Elle est reine pourtant, honorée comme telle, par ordre du roi; elle a une cour, qu'elle entrelient tant bien que mal, plutôt mal, car sa dotation n'est pas large, et elle s'endette, et elle joue ou met à la loterie pour s'enrichir, mais elle est aussi malheureuse au jeu qu'en nuînage. De temps en temps, le roi lui donne quelque argent pour se libérer. Pendant un demi-siècle à peu près, elle vivra ainsi très dignement, noblement, et le roi, ni personne ne l'entendra se plaindre. Une fois pourlant, un cri de douleur lui

I. Toujours elle regretta Rheinsberg, le «eul endroit où elle ait pu se croire heureuBe. Quelques lettres d'elle adressées au roi iod beau-père, sont charmanles de simplicité. Elle lui parle des soins qu'elle donne & soo ménage où elle • s'applique inSniment •, et du bonheur dont elle jouit â Hheiiisberg : " Le séjour de Rbïiosberg m'est aussi agréable qua cela se peut, étant avec ce que J'ai de plus cher au monde, et je ne saurais m'ennuyer en la compagnie de ce que j'aime le plus, savoir le Prince royal. ■ Elle s'interpose entre le père et le QU, ■ La plus grande grice que Voire Majesté peut avoir pour tnoi, c'est celle d'avoir de la grâce pour le Prince royal, o Elle sollicite pour lui (voir au chapitre I) la permission de fûre la campagne de 1135. — Le roi parle à sa bru d'un Ion de grande alIectioD. Il l'appelle • sa chère, chère Glle •, Le jour même de sa mort, il dicta une lettre ft ' Madame ma Glle - qu'il ne put signer; il la remercie de " son cher souvenir ■ et termine par ces mots : « Je ^ous ai surtout beaucoup d'obligation da la tendre part que vous continuez de prendre ft la dangereuse situation de ma vie. Si le bon Dieu n'exauce pas mes vcoui, vous perdrez un père, qui TODB chérit au deU des expressions, étant avec une très sincère autilié, Madame ma Ûlle, etc. • -~ Cette lettre est en français.

LE GRAND KRÊOÉRIC AVANT LAVÈNEMEM échappi-ra. Va d« 9*9 frères, Albert de Brunswick, a (?[é lai^ b U bataille de Soor; elle a su la nouvelle par son aulre Trire FerJîaaiitl. mais, du roi, pas un mot n'est venu. Enfin arrive ce billet ; " Madame, vous saurez apparemment Cl? qui s'est passé avant-hier. Je plains les morts et les regrette; mes Trères et Ferdinand se portent bien. Ou dit le prince Louis blessa. Je suis, a%*ecbien de l'estime, madame, votre très humble ser%iteur. - Quelques jours après, le nn lui veut bien exprimer sa condoK'ance : <> J'ai «imploré la mort de votre frère, mais il est mort en brave homme, quoiqu'il se soit fait tu^r de galté de cœur et sans n<!cessité. Il ne suivait que sa tète et je m'étonne qu'il n'ait pas été tué il y a longtemps. i> La reine confia sa douleur à son frère Ferdinand : n Je suis accoutumée à ses mani^ res, dil-elte, mais cela ne laisse pourtant pas que j'y suis sensible; c'est trop cruel d'avoir ses manières. Patience, je n'ai rien à me reprocher et fais mon devoir; le bon Dieu aidera à me faire supporter ceci comme bien d'autres choses. ■>

Dieu, en eiïi'l, lui donna la grâce de la patience, et je ne sais pas s'il est une lecture plus touchante que celle lies (?cnts Je sa vieillesse. Je recommande aux âmes délaissi'es " la Lettre dédicatoire à mon frère », préface à la traduction faite par elle en notre langue, d'un traité dont le iilro lavait séduite : le Chrétien dans la solitude, et aussi quelques pages intitulées : Réflexion et méditation à l'occasion du renouvellement de fanm-e. Toute l'histoire de sa vie y est dite en quelques confidences très douces : <i Souvent, j'ai été séduite ou par un feu follet, ou par un esprit raffiné, ou je me suis égarée

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dans Tobscurité de la mélancolie... Il y a eu dans mon cœur toutes sortes de choses que je me suis proposées. Mon cœur s'est laissé séduire par des imaginations et par un faux amour-propre, par la vanité et la fragilité de ses souhaits, et il s'est embrouillé dans des buts obstinés. » Elle n'a pas vu tout de suite que, si Dieu l'a « très souvent menée par des voies inconnues et merveilleuses, toujours il Ta bien menée »; elle en demande pardon à Dieu, et le remercie de l'avoir conduite par « les voies de la croix » au vrai bonheur : « C'est en lui que j'aurai toujours recours; il sera toujours mon secours, mon parent, mon soutien, jusqu'à la fin de ma vie, et il me recevra dans là bienheureuse éternité. Sans lui, je serais comme seule, abandonnée et isolée dans le monde. »

Frédéric avait donc tenu la promesse qu'il s'était faite de se débarrasser de sa femmie aussitôt que le roi serait mort : « Bonjour, madame', et bon chemin! » Il reconnaissait qu'il n'avait rien à lui reprocher. Une fois, dans sa cruelle correspondance avec elle, il laisse échapper cet aveu : « Madame, il faut vous aimer, et la bonté de votre cœur mérite qu'on l'estime; » mais, du parti. pris, il ne démordra point. L'histoire ne doit pas tenir pour détails inutiles la vie privée des grands hommes, car ilç n'ont pas deux façons de vivre; ils traitent d'une même àme leurs affaires particulières et les affaires publiques^ Ici, l'âme est d'airain. .,

LE GfiAKD FRÉDÉRIC AVANT L'AVÈNEUENT

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