‹ Le grand frèreChapitre 10 sur 84 · ORPHELINS · texte numérisé non relu

ORPHELINS

Kt comme on lui répliquait :

— Eh bien, et ta tante?...

— Oh! répondait l'enfant, elle aura beau nous aimer... elle ne nous aimera jamais autant que notre pauvre père et notre bonne mère...

Ce fut une chose bien triste que d'entendre sonner à l'église du hameau le glas du père Dupont. La petite cloche d'ordinaire si joyeuse, aux carillons si argentins, si clairs, semblait s'être transformée tout à coup et tintait lugubrement. Cette mort fut certainement un deuil pour tout le pays; car le défunt ne laissait que des amis. Chacun l'estimait comme un liomme honnête, loyal, très serviable ; et il avait la sympathie de tous à cause des malheurs successifs qui s'étaient abattus avec acharnement sur lui et sur sa famille.

Aussi, une nombreuse assistance se pressait-elle aux abords de sa demeure, le surlendemain, à l'heure de l'enterrement. Des personnes étaient même venues d'Yvetot et de plusieurs villages voisins. Aujourd'hui encore, vous pourriez parler du père Dupont aux braves paysans de Valliquerville; vous les entendriez vous faire l'éloge du paysan défunt !... Quand le moment du convoi arriva, on vit apparaître le petit enfant de chœur, précédant le cortège avec sa croix branlante; puis M. le Curé, suivi du bedeau, qui tenait le bénitier désargenté. Derrière eux. venait le corps du pauvre père Dupont, porté à bras par ses quatre meilleurs amis, en tête desquels on remarquait Hubard, et enfin Louis et Julien de chaque côté de leur tante, qui n'ayant pas apporté de vêtements sombres, avait dû se faire prêter un châle de deuil par une voisine. On évaluait à plus de soixante personnes le nombre des amis présents Ils n'eurent pas à aller loin pour se rendre au cimetière, qui entoure l'église, comme la plupart des cimetières de Normandie. La tombe de la pauvre mère Dupont, une des dernières qu'on eût creusées, était encore toute fraîche. La terre y paraissait remuée de la veille. Le corps du paysan fut placé à quelques pas plus loin.

Quand on l'eût descendu dans la fosse, le curé récita quelques prières, aspergea la bière, et fit circuler le goupillon pour que chacune des personnes du cortège vînt à son tour jeter sur le mort quelques gouttes d'eau bénite. Puis, le prêtre s'avança et, d'une voix émue, prononça ces simples mots :

— « Adieu, pauvre et regretté Dupont; nous tous qui vous avons connu, nous vous rendons, à ce moment suprême, ce témoignage, que

vous avez eu toujours noire estime et noire affection. Nous vous estimions, parce que la vie a été dure pour vous et que vous avez lutté avec courage contre le malheur; nous vous aimions, parce que vous avez toujours été un (ligne époux, un bon père et un honnête homme... »

Des sanglots étouffés couvrirent de toutes parts ces émouvantes paroles; et chacun se retira satisfait d'avoir entendu exprimer parla bouche du vénérable prêtre les sentiments que tous éprouvaient à l'égard du regretté défunt...

Cependant, M™" Aubert ne pouvait prolonger davantage son séjour à Valliquerville. Trois nuits s'élaient écoulées déjà depuis son départ de Saint-Arnould. Il lui tardait d'aller y retrouver ses enfants et sa ferme. Aidée par quelques voisins et par Hubard, elle remit un peu d'ordre dans la chaumière, qui désormais allait devenir déserte; et, comme on ne savait encore ce qu'il adviendrait de la succession de son beau-frère, elle déposa elle-même les clés de la masure entre les mains de M. le Maire. Puis, après avoir remercié son entourage du concours dévôuô qu'on lui avait prêté dans cette triste circonstance, elle fit atteler la carriole et reprit, avec les deux enfants, le chemin de Saint- Arnould, en laissant le digne père Dupont reposer pour l'éternité auprès de sa [lauvre femme.

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