‹ Le grand frèreChapitre 9 sur 84 · ORPHELINS · texte numérisé non relu

ORPHELINS

— Il appelle ses enfants, dit-elle; il faut les faire lever...

Ilubard pénétra doucement dans leur chambre et comme les deux frères dormaient à poings fermés, la tête blottie dans le traversin, il hésitait à interrompre leur sommeil. Cependant, quoique navré lui-même du triste motif qui le faisait agir, il appela à demi-voix :

— Louis... Julien... Levez-vous î...

Les deux enfants ouvrirent soudain les yeux et regardèrent Ilubard. L'aube commençait à paraître.

— Il faut vous lever... et venir embrasser votre pauvre papa... murmura l'ami du père Duponl, en détournant la lôte pour cacher ses larmes.

Louis demanda en se frottant aussitôt les yeux:

— Est-ce qu'il est plus mal?

— Il est bien mal, oui, mon pelit...

Les deux frères se vêtirent en toute hâte et entrèrent dans la chambre de leur père. En les voyant paraître, le malade ne put pas proférer une parole ; il ne fit même aucun geste, tant il était épuisé; mais il fondit en larmes et pleura comme un enfant. . .

Ses fils aussi, devant ce triste spectacle, éclatèrent en sanglots. Ce fut une scène déchirante que celle de leurs derniers adieux. Gomme ils étaient trop petits pour atteindre seuls le visage du pauvre moribond, Hubard les prit par-dessous les épaules et les souleva jusqu'à sa portée. Puis les deux enfants se tinrent à l'écart, dans un coin de la pièce, pâles, tout bouleversés et retenant leur souffle afin de ne pas faire de bruit.

11 était alors six heures environ. Les paysans se rendaient aux champs. On entendait passer sur la route les chevaux qui traînaient des charrues. A chaque nouvelle alerte, Ilubard s'approchait de la fenêtre, pour savoir si ce n'était pas le cabriolet de M. Canu qui arrivait. On attendait sa venue avec une indicible anxiété. Enfin, un peu avant sept heures, on distingua le trot d'un cheval qui semblait s'approcher delà ferme; progressivement, les pas se ralentirent et la voiture s'arrêta. C'était le médecin.

D'un bond, M. Canu fut à terre, et sans même prendre le temps d'attacher son cheval, il monta dans la chambre du malade. Son premier mot fut :

— Le vésicatoire a-l-il pris ?

— Non, monsieur Canu, murmura Ilubard avec désolation ; la place était même à peine rouge...

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— Je disais bien qu'il le gardait trop loiiglemps... ricana laiite Gervaise, en persistant dans son entiMement lidicule.

— Le malade a-t-d absorbé régulièrement ses potions?

— Il n'a pas eu la force de prendre la dernière. . .

M. Canu écarta les bras en signe d'impuissance. Il sortit néanmoins de sa poche une sorte de petite fiole qui renfermait un liquide de couleur brune, et essaya de faire avaler au malade quelques gouttes de ce médicament ; mais le père Dupont, trop faible pour ouvrir la bouche, remua à peine les lèvres, et le remède lui coula sur le menton.

Tout espoir était perdu.

Sur un geste du docteur les enfants sortirent. M. Canu attira JM'"' Aubert et Ilubard dans le fond de la chambre.

— Mes pauvres gens, leur dit-il, il ne faut pas vous faire illusion... L'état de M. Dupont est désespéré... Si le malade avait des pratiques religieuses, ce serait le moment de prévenir M. le curé.

Bien qu'atterré par cette terrible révélation, Ilubard descendit et courut au presbytère. Le prêtre qui, à plusieurs reprises, avait fait demander par sa servante des nouvelles du père Dupont, n'osait pas aller le voir, sans en être prié. Mais à peine vit-il paraître Ilubard que, comprenant toute la gravité de la situation, il sortit derrière lui et se dirigea vers l'église, pour y prendre ce qui lui était nécessaire. Quelques minutes plus tard, il s'agenouillait au chevet du malade.

Le pauvre paysan le reconnut à peine, tant ses facultés étaient affaiblies. On les laissa seuls pendant un moment, après lequel M. le curé rappela le docteur, tante Gervaise, Hubard, leur serra la main avec expression et dit, les larmes aux yeux :

— Je suis le premier nav.é, mes chers amis, de voir s'en aller si tôt ce brave père Dupont. ..

Tante Gervaise regardait le prêtre d'un air hébété ; Ilubard sanglotait. M. le curé murmura tristement :

— Alors, docteur, il n'y a plus d'espoir?

— Il n'y en a plus ! répondit M. Canu.

En effet, le râle de l'agonie commençait. Dupont respirait avec un bruit sinistre. Pour que les deux enfants n'assistassent pas aux derniers moments de leur père, la fermière les éloigna. Quand elle rentra dans la chambre, elle essuyait quelques larmes.

Cependant, au milieu de sa douleur, elle paraissait être en proie à

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une préoccupation extraordinaire. On la voyail aller, venir, s'approcher d'Iliibard, donner des signes évidents d'une inquiétude qui semblait lui faire oublier pour un moment son chagrin. Finalemenl, elle appela l'ami de son beau-frère et lui murmura :

— Dites donc, est-ce que Dupont n'aurait pas des dispositions à prendre?

L'ordre d'idées auquel ^""'Aubert le ramenait, était si différent de celui qui absorbait tous les esprits dans cette douloureuse circonstance, que le paysan ne comprit pas^, ou feiguit de ne pas comprendre.

Tante Gervaise poursuivit :

— Enfin, vous savez bien ce que je veux dire. .. Il y a Louiselte, là.. . Et vous ne croyez pas que, pour ses enfants, Dupont devrait faire un testament, afin de leur assurer à eux seuls... la succession?... Il paraît que, lorsqu'on ne sait pas écrire, on a besoin de témoins... Si on faisait le nécessaire...?

— Non, non ; il n'y a rien à faire, répondit Hubard, étonné d'entendre M""' Aubert l'entretenir d'un tel sujet, dans un moment pareil... Nous nous occuperons de cela plus tard...

M. Canu et le curé restaient toujours debout devant le pauvre malade. Malgré les ressources de son art^ en présence des ravages effrayants du mal, le docteur reconnaissait avec dépit son impuissance, ne cessant de se répéter à lui-même que, s'il avait été appelé plus tôt, Dupont se serait peut-être rétabli. M. le curé récitait des prières.

Tout à coup, le moribond se redressa, comme pour retenir désespérément la vie qui fuyait devant lui, une hémorrhagie violente se produisit, et poussant un long soupir, le pauvre homme retomba sur le dos. ..

Il était mort...

Le curé termina sa prière, saisit la main du défunt et murmura dune voix saccadée par une émotion poignante :

— Adieu, mon pauvre père Dupont. .. Adieu !

Hubard et tante Gervaise pleuraient. Seuls, les enfants, qui se trouvaient dans la pièce du bas, ignoraient encore la catastrophe. N'entendant plus de bruit, ils remontèrent et demandèrent à pénétrer dans la chambre. Le prêtre les fit attendre un moment, puis les introduisit, en disant :

— Venez, pautres petits orphelins, venez baiser la main de votre père.

Louis et Julien, s'élant avancés, furent saisis de sa pâh^ur; mais iiientôt, comprenant qu'il clail morl, ils s'agenouillèrent auprès de son lit et fondirent en lai'mes.

Il élail environ huit heures; M. Canu se relira. De son côté, le prêtre, après avoir adressé à 31™" Auhert et à ses neveux quelques paroles de consolaliou, descendit pour aller dire la messe qui sonnait à l'église.

Quant à Uuhard, il ne voulut pas s'éloigner, tenant à donner, jusqu'à la dernirre minute, une preuve éclalante de la profonde affection et de l'estime qu'il avait pour son ami défunt.

La nouvelle de la mort du père Dupont ne fut pas plus tôt répandue dans le pays, que les gens vinrent en foule recueillir quelques détails sur ses derniers moments. Personne ne comprenait comment il avait été emporté si vite.

— Qu'est-ce qu'il a eu? demandait-on.

— Une fluxion de poitrine, comme notre pauvre maman, répondait Louis aux paysans qui lui adressaient cette question.

Beaucoup d'entre eux se préoccupaient avec tristesse de l'avenir des orphelins.

— Que vont-ils devenir? entendait-on dire de toutes parts.

— Pauvres enfants! Perdre à sept mois de distance leur père et leur mère î. .

D'autres murmuraient :

— Eh bien, maintenant que Dupont est mort, les petits vont en voir de belles avec leur tante!...

— Ce ne sont pas ceux qui partent qui sont le plus à plaindre; mais ceux qui restent.

Afin d'épargner aux enfants le spectacle des derniers soins à prendre à l'égard du mort, un voisin les emmena chez lui. La journée se passa ainsi, lugubrement. Par instants, cédant à la légèreté de leur jeune âge, les deux frères parvenaient à se distraire de celte épouvantable mallieur, qu'ils repoussaient comme un terrible cauchemar. Mais aussitôt qu'ils y repensaient, ils se sentaient frémir et éclataient en sanglots.

— Mon pauvre papa! . .. mon pauvre papa!. . . disait Louis; lui qui nous aimait tant!...

Avec une désolation navrante, il ajoutait :

— A présent, nous n'avons plus ni père, ni mère... A présent, nous voilà tout seuls dans la vie...

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