LA SUCCESSION DU PÉRI-: DUPONT
— Seulement, il faut encore savoir...
— Savoir quoi?
— Si le défunt n'a pas laissé de dcKos... s'il n'a pas de créanciers...
— Et qu'est-ce que ça me (ait à moi, ses créanciers ?, . .
— C'est que ça doit vous faire... S'il avait des créanciers, il faudrait liquider la succession pour les payer d'abord ; et ce n'est que lorsqu'ils auraient leur compte que le reste de l'iiérilage reviendrait à vos neveux, ou à vous qui les représentez...
— Pas possible !... exclama la fermière.
— Écoutez, M°"' Aubert, je puis me tromper; mais voilà comment on a fait, à la mort du père Moreau... Et l'on disait môme que s'il avait eu beaucoup de dettes et que ses héritiers n'eussent pas renoncé à la succession, ils auraient eu, eux, aies désintéresser. Ainsi, Madame Aubert, supposez que Dupont ait des dettes, eh bien, si vous acceptez son héritage, c'est vous qui les paierez.
— C'est moi ? mais je refuse ! dit catégoriquement la fermière.
— Alors renoncez à la succession...
— Je veux bien renoncer pour les dettes... Mais la terre ?...
— Entin, conclut Lamothe, il n'y a pas deux manières de voir, il n'y en a qu'une...
— Bon, dit la tante Gervaise, et c'est de ?...
— C'est de renoncer à la succession ou de Taccepter.
— Jusque là, je comprends.
— Si vous y renoncez, vous n'avez rien à payer... mais rien non plus à recevoir...
— On serait quitte, quoi...
— Si, au contraire, vous n'y renoncez pas, et qu'il y ait beaucoup de dettes, vous recueillez l'héritage ; mais vous devez payer les créanciers... A vous maintenant de voir lequel vaut le mieux.
La fermière réfléchit un moment, puis avoua :
— Dame !... C'est embarrassant... Le mieux, c'est que je n'y renonce pas, et qu'il n'y ait rien à payer... Vous croyez donc qu'il s'est endetté, mon beau-frère ?
— Je n'en sais rien au juste, comme vous pensez ; seulement, on peut toujours bien supposer que la maladie de sa femme et la sienne n'ont pas dû l'enrichir... Et je ne sache pas, d'après ce qu'on disait, que Du-
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pont ail jamais eu assez d'argeiit ramassé pour faire face à ses dépenses...
— C'est pourtant vrai, reconnut M""' Aubert. Enfin, Lamotlie, je vous remercie bien de tous ces renseignements. J'en ferai mon profit.
A partir du jour où tante Gervaise eut, avec Finslituteur, ce long et mémorable entretien, elle ne put se défendre d'une certaine appréhension. En somme, ces explications se réduisaient à cette courte conclusion: si Dupont a des créanciers, ce sont les héritiers qui doivent les payer, à moins qu'ils ne refusent ; mais^ dans ce cas, adieu le champ convoité depuis si longtemps î...
Car, à l'endroit du récit où nous sommes parvenus, nos jeunes lecteurs doivent suffisamment connaître le caractère de M'"'' Aubert, pour être fixés sur la nature de ses intentions. Elle ne les avait, naturellement, confiées à personne ; mais, d'après sa conduite, il n'est pas nécessaire d'user d'une grande perspicacité pour les deviner.
Ce qui la préoccupait donc, à présent, c'était la question de savoir si, oui ou non, son beau-frère avait laissé des dettes. Le meilleur moyen de se fixer à cet égard était, semblait-il, de se renseigner sur les dépenses que le père Dupont pouvait avoir faites, pendant la maladie de sa femme. Tante Gervaise essaya d'abord de questionner les enfants ; mais ceux-ci ne purent fournir aucune indication précise. Ils surent toutefois lui dire que M. Cauu était venu cinq ou six fois ; et qu'ils n'avaient jamais vu chez eux autant de petites bouteilles, que depuis la maladie de leur mère.
— C'étaient sans doute des remèdes qui coûtaient cher? demanda la fermière.
— Ah! pour cela, je ne pourrai pas vous dire, ma tante, répondit Louis.
— Et M. Canu venait souvent, dis-tu?
— Tous les jours, pendant une semaine . Tante Gervaise grommela :
— Il a dû se ruiner en frais de médecin ! . . Comme si c'était la peine! . . Quand le mal y est... il y est... Ce ne sont pas les remèdes qui font revenir!... Enfin, poursuivit-elle, en s'adressant à l'enfant, tu ne sais pas si ton père devait de l'argent?
A cette nouvelle question, Louis changea de physionomie et dit avec tristesse :
LA SUCCESSION DU PERE DUPONT Gl
— Oli ! je crois que oui... Je sais qu'il y iivuil un homme, un gi'und. à barbe noire, un fermier deMotleville, qui venait souvent chez nous, et quand papa le voyait arriver, des gouttes de sueur lui coulaient sur le front...
— Ah! Jésus Dieu! murmura .AP" Auljert ; il n'avait peut-être Ijien jamais payé sa terre, seulement!...
Tante Gervaise ne poussa pas plus loin son interrogatoire ; elle eu savait assez avec cette dernière révélation ; mais il est à noter qu'à partiide ce jour elle se montra plus sévère envers ses neveux. Si les quatre cousins avaient fait ensemble une sottise, c'était toujours à Louis et à Julien qu'elle imputait la faute; s'il s'agissait d'une besogne pénible à entreprendre, elle était sans liésilation dévolue aux deux frères Dupont ; ou bien, s'il y avait, à table, un bon morceau à partager, il était invariablement destiné à ses deux fils. Louis et Julien, eux, frottaient le fond des casseroles.
Ces procédés qui, forcément, diminuaient chaque jour davantage l'affection des deux neveux pour leur tante, produisirent aussi un effet désastreux sur Armand et Edouard. Ceux-ci crurent pouvoir s'en autoriser pour prendre de l'empire sur leurs cousins, les taquiner, les commander, enfin pour agir h leur égard, comme s'ils avaient eu sur eux une réelle supériorité. Les deux frères, assez malheureux déjà de se sentir orphelins, subissaient ces vexations avec un profond chagrin. Un jour, entre autres. M""" Aubertleur donna une preuve éclatante de sa partialité.
Ce jour là, Julien était parti, dès le matin, avec sou jeune cousin pour aller chercher l'herbe des lapins. Ainsi qu'il arrivait d'ordinaire, Edouard s'amusa à traîner, en allant, la brouette, parce qu'elle était vide et moins lourde par conséquent; tandis qu'au retour il la laissait traîner par Julien, afin de s'éviter la peine de tirer la charge. Au départ, Edouard saisit donc la brouette qui, à la vérité, était déjà vieille, et il la fit rouler si vile à la descente, qu'en heurtant brusquement une pierre, la roue perdit une de ses barres. Son compagnon ayant pris l'avance, ne s'en aperçut pas. Le petit Aubert en profita pour (aire disparaître en toute hâte le barreau, qui s'était brisé en deux parties, et, arrivé au champ, il aida son cousin à charger l'herbe, comme si de rien n'était. Puis, on if rentra à la ferme et il se garda bien de parler de l'accident qui lui était arrivé. Mais tante Gervaise qui, pour ces sortes de choses, avait une
vue exlraûrdiuairemeiit pénétrante, ne fut pas longue à le remarquer.
— Qui est-ce qui m'a cassé ma roue? s'écria-t-elle avec colère, en voyant revenir la brouette.
— Ce n'est pas moi, dit Edouard ; ce doit être Julien ; car je lui répète toujours de ne pas tant charger la brouette et il ne veut jamais m 'écouter...
La fermière n'eut pas plus tôt entendu cette réponse, qu'elle fit venir son neveu et l'accabla des reproches les plus injustes. Dans sa fureur, elle alla même jusqu'à lui donner un gros soufflet qui faillit le renverser.
— Malheureux!... lui cria-t-elle, hors d'elle-même, tu n'es donc bon qu'à me briser mes affaires ? Et avec quel argent les feras-lu raccommoder? est-ce que tu as des sous pour payer le charron?
Le pauvre enfant venait d'être si rudement brutalisé qu'il fut incapable de proférer une seule parole pour sa défense. 11 s'entoura seulement le visage de ses bras, comme pour le protéger contre les nouveaux coups qui pourraient s'abattre sur lui et alla se blottir dans un coin de l'étable. C'était en cet endroit qu'il se réfugiait ordinairement, lorsque sa tante se livrait sur lui à quelque acte de violence, ce qui, nous devons le dire, arrivait assez fréquemment depuis la mort du père Dupont. Il restait caché là pendant des heures entières, jusqu'à ce que Louis, s'apercevant soudain de sa disparition, vînt le consoler de son mieux ou l'exhorter à la résignation. Cette fois, même, le soufflet avait été envoyé avec une telle force, qu'il dut aller tremper le bout de son mouchoir dans l'eau et appliquer le linge mouillé sur la joue de Julien, afin de calmer la meurtrissure faite par la grosse main de M""" Aubert.
Il fallait bien en convenir, hélas ! la vie n'était plus la même pour les deux frères, depuis leur épouvantable malheur. Du vivant de son beaufrère, tante Gervaise, retenue sans doute par la crainte que ses neveux n'allassent se plaindre, se montrait beaucoup moins vive ; mais, le père Dupont une fois mort, rien ne l'arrêta plus.
A quelque temps de là, une nouvelle circonstance vint bien autrement aggraver la situation. Comme Lamothe l'avait prédit, et contre toute attente de la part des gens du pays, habitués à voir traîner ces sortes d'affaires en longueur, la question de l'héritage du père Dupont fut réglée en quelque mois. Le juge de paix ayant fait preuve de diligence, l'avoué ne tarda pas à convoquer M"' Aubert et lui demanda quelles étaient ses intentions.