LA SUCCESSION DU PÈIIE DUPONT
La fermière répondit calégonquemeiit :
— C'est de recueillir toute la part qui doit nous revenir.. .
Malheureusement, cette part, à laquelle elle faisait allusion, s'était réduite à rien. L'hypothèse prévue par l'instituteur se trouvait réalisée. Ln effet, le malheureux paysan, fort besogneux déjà avant la mort de sa femme, avait été accablé par les frais de maladie de cette dernière. Ouatre termes de loyer s'étaient accumulés. De plus, il avait contracté ([uelques dettes chez les fournisseurs du village ; enfin sa propre maladie et les frais de son inhumation achevèrent d'absorber le montant de la succession. Dans ces conditions, l'homme d'affaires ne put que conseiller à M"'^ Aubert de la répudier. Celle-ci n'en retira donc pas un traître sou. Tout fut vendu.
Le produit de cette vente parvint à peine à désintéresser le propriétaire. On mit la terre en adjudication ; mais l'acquéreur sembla profiter (le ces tristes circonstances pour la payer le moins cher possible. Elle fut abandonnée au tiers de sa valeur. Cet argent servit à couvrir les frais de sépulture de la mère Dupont ; ceux de l'inhumation de son mari ; et le reste s'émietta entre les divers créanciers, parmi lesquels figuraient le pharmacien, le boulanger et le directeur d'une petite compagnie d'assurances, dont l'infortuné paysan n'avait jamais pu tirer un centime d'indemnité, bien que trois de ses récoltes eussent presque complètement péri sous la grêle...
On se figure la déception de tante Gervaise, quand elle connut exactement la situation. Elle n'eut qu'un cri :
— Dupont nous a volés ! . . . Dupont a volé ses enfants ! . . .
En parlant ainsi, elle ne tenait pas compte des difficultés contre lesquelles son beau-frère s'était heurté, pendant ces dernières années : orages qui avaient fait pourrir une partie de la récolte, aridité du sol qui, par défaut d'engrais, avait produit des grains serrés, etc. etc.. Son désappointement fit bientôt place au dépit. Et quel dépit !...
Comme elle n'avait autour d'elle que ses neveux, sur lesquels elle pût taire retomber sa mauvaire humeur, les deux frères eurent à supporter tout le poids de sa colère. A la moindre faute, à la moindre maladresse, elle s'emportait contre eux, leur disant qu'elle les avait recueillis par charité et qu'ils devaient reconnaître, par leurs services, les sacrifices qu'elle s'imposait pour eux. Elle alla même jusqu'à les menacer de les renvoyer, si elle n'en était pas plus satisfaite à l'avenir.
Gi LE GRAND FRERE
Un jour qu'elle proférait celle meueice, Louis lui répliqua :
— Mais où \oulez-vous que nous allions, si vous nous renvoyez, puisque nous n'avons pas de maison et que noire papa et notre maman sont morts?
— Où je veux que vous alliez? Et qu est-ce que cela me fait?... Vous irez où vous voudrez! Vous ferez comme les enfants qui vont eux-mêmes gapruer leur vie ! . . Vous irez travailler !..
— Mais nous ne savons pas de métier. . .
— Vous en apprendrez un ! répliqua durement la fermière. Est-ce que vous croyez que j'ai le moyen de vous nourrir, de vous habiller et de vous entretenir pour le roi de Prusse?... Ah! si votre père vous avait laissé de Targenl, je ne dis pas... Mais au heu d'argent, il a laissé des dettes.
Ces scènes-là se renouvelèrent souvent ; et d'un jour à l'autre, les deux enfants, Louis surtout, voyaient leur siiuation chez leur tante devenir de plus en plus difficde. Et puis, à vrai dire, iM""" Aubert les rudoyait si fort, qu'eux-mêmes étaient les premiers à souhaiter de la quitter. Ah! S'ils avaient connu quelqu'un qui voulût les recueillir, se contenter de leur Iravad, et leur donner, en retour, le logement et la nourriture ! Mais ils ne connaissaient personne ; et leur tante, en parlant d'eux, les avait tellement noircis dans l'esprit des gens du pays, leur attribuait tant de vilaines choses, que personne ne les aimait. Ceux même qui, autrefois, avaient semblé les prendre un moment en intérêt, les regardaient d'un mauvais œil ou les traitaient de petits pohssons.
Ces procédés affligeaient beaucoup les deux frères, pour qui M""*^ Aubert était devenue un sujet de terreur. Vraiment, ils se voyaient bien malheureux... Et que feraient-ils, lorsqu'ils seraient tous deux abandonnés à eux-mêmes, sans argent pour vivre, sans personne qui consentît à utiliser leur bonne volonté?
Dès que le travail auquel on les assujettissait leur laissait quelque loisir, évitant la société de leurs cousins, qui avaient fini par leur être souverainement antipathiques, ils allaient se réfugier dans un coin de la ferme, et s'entretenaient de leurs peines. Un moment, ils eurent la pensée de se placer, à Caudebec, comme garçons d'écurie, chez quelque brave cultivateur. Ils profitèrent d'un jour où ils avaient accompagné leur tante au marché, pour prendre quelques renseignements. Ce fui Louis qui, s'esquivant soudain, pendant que la fermière vendait son
îl ^^
jr.irA^^/; yc.
beurre, alla aux informations. ]\Iais, partout il lui fut répondu qu'il rtail trop jeune; de sorte qu'il perdit bientôt tout espoir de ce côté.
Après cet insuccès, les deux frères comprirent qu'il leur serait impossible de se créer par eux-mêmes des moyens d'existence et renoncèrent à quitter leur tante.
Ils essayaient même de redoubler d'ardeur, de zèle et de bonne volonté, afin de ramener M™" Auberl à de meilleurs sentiments à leur égard, quand un nouvel incident changea brusquement la face des choses.
Comme on le sait, tante Gervaise avait, en divisant les attributions de chacun, assigné à Louis et à Armand le soin de s'occuper du cheval, d'entretenir l'écurie et d'atteler la voiture. Armand, qui aimait bien les chevaux, s'acquittait volontiers de sa tache; mais, pour peu qu'il eut autre chose h faire, ou qu'il préférât jouer, il disait à l'aîné de ses cou-
siiis de le remplacer. Celui-ci acceptait généralement, par crainte de s'attirer une grave réprimande; seulement, il arrivait que lui-même élait paifois occupé d'autre chose; dans ce cas, la besogne revenait à son jeune frère.
Un jour donc, un samedi matin, Julien devait atteler la carriole pour aller au marché, quand en assujettissant la selle, il tira si malenconlreusemenl sur la sous-ventrière, que la longe, qui était très vieille, lui resta dans la main. A la vue de ce désastre, le pauvre enfant perdit
lalète.
One vais-je devenir? murmura-t-il, pâle de peur. Tante Gervaise
va me battre!... que faire?...
11 alla vile chercher son frère, lui raconta ce qui était arrivé et le supplia de lui venir en aide. Louis, pour épargner à Julien une correction sévère, se hâta d'accourir.
Dépêchons-nous d'attacher le harnais avec une ficelle! proposa-t-il.
Le conseil n'était pas mauvais, et ils allaient raccommoder de leur mieux la sous-ventrière, lorsque tante Gervaise, s'étonnant que la voiture ne fut pas encore prête, vint voir quelle élait la cause de ce retard. Julien fut surpris la longe à la main. 11 resta pétrifié.
Comment?... Tu l'as brisée ?... s'écria la fermière en fureur, lu
m'as brisé ma sous-ventrière?...
L'enfant baissa la tête sans répoudre. Louis comprit qu'il allait se passer quelijue chose de terrible.
— Eh bien, tiens, mon garçon ! voilàpour l'apprendre àfaire atlenlion ! Et de sa main lourde et dure, M"""-' Auberl lui apphqua un formidable
soufflet.
Cette fois, révolté de l'injustice et de la violence de cette correction, Julien fut tellement indigné, qu'il jeta la longe à terre en s'écriaut :
— Qu'un autre Tattèle à ma place, votre cheval!... moi, je ne veux plus m'en charger...
— Tu ne veux plus?... tu ne veux plus?... répéta la tante Gervaise, en poursuivant l'enfant, son sabot à la main ; c'est ce que nous allons voir...
Louis, qui assistait à cette scène lamentable, redoulant un malheur, s'élança au-devant de sa tante en la conjurant :
— Oh ! ma tante, ma taule !... ne le frappez plus I... Ce n'est pas sa faute...