TROIS VOYAGEURS
été pour beaucoup dans la délermiiiatioa de son beau-frère. Car elle avait toujours bien aimé ses neveux ; et puis elle acquérait ainsi des titres à la reconnaissance du père Dupont...
11 était évident qu'au fond, en se chargeant de cette tâche, en assumant cette responsabilité, la tante Gervaise devait avoir son plan. L'intérêt entre souvent pour une large part dans les actions des hommes ; m«^me dans celles qui sont les plus louables en apparence. Le pèi-e Dupont possédait une assez belle terre ; et il n'eut pas été impossible qu'à la mort du fermier, M""' Aubert eût la jouissance de ces biens jusqu'à la majorité de ses neveux. Le l)rave paysan, rusé comme le sont tous les Normands, y avait bien un instant songé ; mais il aimait mieux supposer que le cœur seul parlait chez sa belle-sœur dans cette circonstance, et il avait accepté son offi'e avec reconnaissance. Cependant, malgré son énergie, malgré tout son courage, il ajourna de semaine en semaine l'instant fatal de la séparation. Ce devait toujours être « le premier du mois prochain » ; puis, quand cette date arrivait, le pauvre homme se sentait tellement triste qu'il remettait encore à plus tard l'époque du départ. Enfin, un jour, il prit son parti en brave, fit à chacun des enfants un petit paquet de leurs affaires et leur dit, le cœur serré :
■— Allons ! en route !..,
Il profita de son passage à Yvetot pour aller serrer la main de Berne, le restaurateur, un ancien ami, qui les retint pendant une partie de la journée; et voilà comment, étant repartis seulement au coucher du soleil, ils se trouvaient en chemin à une heure aussi tardive.
Mais à présent, ils approchaient du terme de leur voyage. Ils étaient déjà arrivés à Caudebec et traversaient la ville par un raccourci, pour gagner parla courte-côte la route de Saint-Arnould. Louis tombait de fatigue. Quant à Julien, il se trouvait si las qu'il se faisait traîner par son père. Les trois voyageurs avaient bien, depuis le matin, parcouru un trajet de vingt kilomètres.
Peu à peu, ils aperçurent, à la pâle clarté de la lune, la silhouette des premières maisons, la flèche fine du clocher qui se dressait sous un ciel étoile, la haute cime des peupliers qui limitaient la propriété de AI. Richard; et les deux enfants, retrouvant leurs forces, coururent ensemble vers la modeste ferme de leur tante, située à l'entrée du villau':'.