CE QUE PEUT COUTER UNE CIGARETTE
produire un certificat de leur ancien maître. L'ancien maître serait M. Caffin ; et quel certificat l'aubergiste pourrait-il leur donner?
Vraiment, lorsque Louis pensait h tout cela et qu'il y faisait rétléchir son jeune frère, il se morfondait de douleur et de dépit. Ah 1 quelle triste idée il avait eue de vouloir fumer cette malheureuse cigarette ! Elle leur coûtait leur situation, elle compromettait leur avenir.
En entendant ces judicieuses observations, Julien ne pouvait que courber la tête et promettre de ne plus recommencer. Mais il était trop tard, et i\L Caffin ne paraissait pas disposé à revenir sur son impitoyable décision.
Naturellement, quand le père Loisel arriva et qu'il apprit la nouvelle, il resta stupéfait, indigné. Comment ? il avait eu la bonté de s'intéresser aux petits Dupont, et eux mettaient le feu à l'hôtellerie de 3L Caffin ?
— Eh bien, mes amis, dit-il en s'avançant vers les deux frères d'un air irrité, maintenant, vous pouvez aller oii vous voudrez !... Je ne m'occupe plus de vous ! On vous a renvoyés ; vous n'avez que ce que vous méritez !...
On le voit, tout le monde, jusqu'au père Loisel, les abandonnait. Qu'allaient-ils devenir ? (Juelle détermination prendre ?
Il ne fallait pas compter retourner à Saint-Arnould ; car le messager se serait refusé certainement à les emmener encore dans sa voiture. Et d'ailleurs que seraient-ils allés faire chez leur tante ? — Non ! il fallait, comme le conseillait Louis, chercher à réparer cette faute par un travail plus soutenu que jamais.
En garçon pratique, il se mit à l'œuvre dès le jour même, et, cette fois, ne quitta pas des yeux son jeune frère qui, ayant aussi conscience de sa sottise, donna des marques d'une docilité extrême. Du jour au lendemain, Julien devint méconnaissable. En le voyant si laborieux, le garçon d'auberge ne put s'empêcher de lui témoigner son étonnement par quelques sourires et quelques malignes plaisanteries. Le fait est qu'il travaillait comme un petit homme ; ce qui prouvait bien que s'il avait voulu, il aurait pu être un serviteur accompli et acquérir l'estime de ses maîtres.
M. Caflin, ayant commandé de vider complètement le grenier où s'était déclaré le commencement d'incendie, les deux frères s'atte-
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lèrent coiirageusemeut à cette beso^aie ; se firent passer toutes les bottes de foin les unes après les autres ; et, en un clin d'œil, l'emplacement fut déblayé. Quand on parla de jeter encore quelques seaux d'eau sur les planches de la soupente, ils furent les premiers à descendre, à aller prendre les ustensiles, à les remplir : et comme ils étaient trop lourds pour qu'un seul pût les monter, ils les portèrent ensemble.
Vraiment, après de pareilles preuves de bonne volonté, ils espéraient bien que M. Caffin se laisserait attendrir et qu'il n'aurait pas le courage de les mettre à la porte.
La catastrophe étant arrivée un jeudi, ils avaient donc encore devant eux jusqu'au jeudi suivant, pour essayer de fléchir la sévérité de leur maître. Pendant les journées du lendemain et du surlendemain, il n'est pas d'acte de gentillesse qu'ils ne tentèrent, dans l'espoir de se réhabiliter. C'était à ce point même que, les voyant animés d'un si beau zèle, Jean et Michel leur abandonnèrent une grosse partie de leur ouvrage. Au lieu dépenser à réclamer, les deux frères s'en estimèrent très heureux, trouvant ainsi l'occasion de montrer de quoi ils étaient capables.
Non contents de travailler dans la cour et les écuries, ils imaginèrent de rendre également des services au personnel de l'auberge même. Dans un élan de bonne volonté, Julien proposa à l'une des servantes de cirer les souliers des gens de toute la maison. La domestique s'en montra fort enchantée ; et reniant passa une matinée entière à brosser les chaussures, d'énormes bottes de paysan qui, ayant trempé toute la journée dans l'eau et dans la boue, étaient terriblement dures à faire luire.
Louis ne tarda pas à reconnaître les bonnes dispositions de son frère. Plusieurs fois, il l'en félicita :
— Tu vois. lui dit-il, comme nous aurions pu contenter M. Caffin et vivre heureux ici, si tu avais été moins étourdi, si tu avais songé, lorsque tu as voulu fumer cette maudite cigarette, au malheur que tu allais causer... Eu fin, notre maître ne nous dit plus rien : je pense qu'il est revenu sur sa décision et qu'il ne nous renverra pas.
Les deux derniers jours de la semaine se passèrent ainsi. Quand le samedi soir arriva. Louis crut opportun d'aller tenter une nouvelle démarche auprès de M. Caffin. Il choisit un moment où l'aubergiste lui parut être de belle humeur et, l'abordant respectueusement, il lui dit:
— Monsieur, je sais que vous êtes justement irrité contre mon irère, mais vous avez pu voir comme il travaille depuis jeudi ; il est jeune ; et je viens vous demander si vous ne consentiriez pas à lui pardonner, en nous gardant...
M. Caffm lui laissa à peine le temps de terminer sa phrase et répliqua :
— Écoute, mon petit, tu comprends bien que si ton frère n'avait pas été aussi jeune, je me serais montré plus sévère encore ; je Taurais mis, le jour même, à la porte. Seulement, à cause de son âge, et aussi par égard pour toi, dont je n'ai pas eu à me plaindre, je vous ai donné le temps de vous retourner ; mais, il est inutile d'insister ; il faut que mercredi soir, ou jeudi matin vous fassiez
votre paquet et que je n'entende plus parler de vous... Est-ce compris ?
— Mais cependant, monsieur...
— 11 n'y a pas de « cependant » qui tienne !.. Ah ! ça ! reprit monsieu'' Caffin, en s'animant et en fronçant le sourcil d'un air inquiétant, que diable ! il me semble que je suis maître chez moi ? Je vous ai pris, parce que je l'ai bien voulu... Mais, je suis libre de vous mettre à la porte; surtout, ajouta-t-il avec colère, après le tour pendable que m'a joué ton polisson de frère !... Comment? voilà un drôle qui incendie mon grenier en allant y fumer une cigarette, et tu veux que je le garde chez moi? Tu es fou !.. savais-tu que dans la grange attenante au grenier, il y a pour plus de mille francs de foin et que nous aurions pu être brûlés tout vifs?
Il s'arrêta un instant, circula de long en large dans la basse-cour, où se passait celte scène, et revint dire catégoriquement au jeune Dupont.
— Et puis d'abord, je n'ai pas tant d'explications à vous donner... Je vous ai dit de partir jeudi, il faut que vous partiez jeudi... D'ici là, si dans la journée vous voulez sortir pour chercher une autre place, vous êtes libres. . . Vous pourrez revenir manger et coucher ici, jusqu'au moment de votre départ ; mais jeudi matin, vous déguerpirez... Et pas un mot de plus, ou sinon je vous mets dehors àl'instant même !..
— Bien, monsieur, répondit Louis d'un air soumis, en baissant la tête, nous partirons...
Et il retourna auprès de son frère.
— .Allons, dit-il à Julien, d'une voix tremblante, le visage pâle et comme sous l'empire d'un accablement de tout son être, c'est inutile ; j'ai eu beau supplier M. Gaffin, il est trop en colère ; il ne veut plus nous garder...
— Eh bien, alors, oh irons-nous ? demanda Julien
— Ou nous pourrons... 11 faut recommencer de chercher une autre place... Nous sommes libres de sortir et de revenir manger et coucher ici jusqu'à jeudi ; mais, jeudi matin, nous devrons nous en aller...
En disant ces mots, Louis sentit son courage l'abandonner; il releva tristement la tête et ajouta :
— Tu vois, mon pauvre Julien, ce que nous coûte ta malheureuse cigarette... Ah : si au moment de la fumer, tu avais pu prévoir celte catastrophe !.. Elle nous fait perdre notre place, elle nous ôle notre pain, elle