CE QUE PEUT COUTER UNE CIGARETTE
— D'où viennent-ils donc?
— De Paris, voyons!,..
Louis s'approcha à son tour et demanda :
— De Paris? Et pourquoi?
— Pour voir l'Exposition Agricole, parbleu !
— Qu'est-ce que c'est que celte exposition?
— C'est une exposition où l'on voit les produits agricoles du pays...
— Ah! firent ensemble Louis et Julien, avec une sorte d'étonnement.
— Vous n'êtes donc pas d'ici, reprit l'inconnu, que vous me demandez cela?
— Si, répondit Julien; voilà un mois à peu presque nous travaillons à Rouen.
— Un mois! et vous ne savez pas ce que c'est ([ue Fexposhion?
— Non.
— Vous ne pouvez donc pas lire les affiches?... Tenez!... Tenez!... il y en a partout... Elles sont pourtant assez visibles.
Louis et Julien n'osèrent pas avouer qu'ils ne savaient pas lire. Le jeune étranger reprit :
— Qu'est-ce que vous faites donc ici?
— Nous étions employés dans une auberge et on nous a renvoyés.
— Renvoyés? Et pourquoi?
— Parce que j'ai fumé une cigarette, dit Julien, et qu'en la jetant sans y faire attention, j'ai mis le feu au grenier...
Comme si ce fait eût excité la curiosité de son interlocuteur et en même temps lui eût paru particulièrement piquant, l'étranger répéta avec un certain intérêt et le sourire aux lèvres.
— Comment, toi, tu as mis le feu?
— Malheureusement oui, répondit Louis; et alors noire maîlre nous a donné jusqu'à jeudi pour chercher une autre place.
— Et à parlir de jeudi, si vous n'en avez pas?
— Dame, alors, nous ne savons pas où nous irons...
— Eh bien, mes amis, il faut faire comme moi.
— Qu'est-ce que vous faites donc, vous?
— Moi? Je suis arrivé de Paris par le train de plaisir, pour voir l'exposition... c'est déjà la troisième fois que je viens à Rouen ; et comme je n'ai pas d'argent pour m'amuser, j'en gagne, en portant les paquets des voyageurs...
126 LE r.RAND FRERE
— Comment, lu gagnes de l'argent ainsi?
— Bien sûr; je connais les rues, n'esl-ce pas? Alors, quand je vois des personnes qui arrivent, je vais leur offrir de porter leurs paquets.
— Et on te paie combien ?
— Ça dépend: quelpiefois deux sous seulement; mais quand c'est deux sous, je réclame,' alors on me donne quatre sous, des fois c'mci. . . D'ici à midi, j'espère bien gagner deux ou trois francs.
— Deux ou trois francs? répétèrent les deux frères avec admiration.
— Il ne faut pas que cela vous étonne... L'année dernière, je suis venu ; je me suis fait des matinées de cinq francs... Et puis, dame! l'après-midi, on va s'amuser...
— Oh ! cinq francs dans une matinée ! reprit Louis. C'est ce que nous aurions gagné dans notre mois, si on nous avait gardés !...
— Eh bien! vrai!... tu es bon, loi, de travailler pendant un mois pour gagner cent sous...
— Combien gagnes-tu donc, toi ?
— .Moi ? Je gagne quarante francs !
— Quarante francs !... Et oîi?
— A Paris, chez un restaurateur ; je suis plongeur...
— Qu'est-ce que c'est que ça » plongeur » ?
— Ah ! çà tu ne connais donc rien? tu ne sais pas ce que c'est qu'un plongeur'] C'est un garçon qui lave toute la journée les verres dans un baquet... Comme il plonge ?>ou bras pour prendre les verres au fond, on l'appelle un « plongeur ». C'est pourtant bien connu !...
L'étonnement des deux frères touchait à la stupéfaction. Ils regardaient le jeune étranger d'un air badaud, la bouche béante. Celui-ci reprit :
— Si vous veniez à Paris, il est probable que vous gagneriez autant.. Dans tous les cas, vous auriez toujours plus de cinq francs !
— Tu crois?
— Tiens, cette bêtise!.. Certainement... 11 faut être en Normandie pour accepter des choses pareilles... Seulement, pour venir à Paris, vous seriez obligés naturellement de partir de chez vous...
— Oh ! nous pourrions bien.
— Et votre maman ?
— Notre maman est morte... Et notre papa aussi...
— Ils sont morts ? Et bien alors qu'est-ce qui vous empêche ?
CE QUE PEUT GOUTHR UNE CKJAUETTE 127
— C'est que nous n'avons pas d'argent pour le voyage.
— On fait comme moi, on en gagne.
A ce moment, des gens passaient avec des colis. Le jeune inconnu courut à leur rencontre :
— VAil madame!... voulez-vous que que je vous porte votre paquet?
— Non! merci!... répondit la personne.
Le commissionnaire vint rejoindre les deux frères :
— Ah! ça ne réussit pas toujours, fit-il... Mais il y a des moments oij ça prend...
— Oh ! dit Louis, en examinant la physionomie de son nouveau compagnon, je voudrais bien te revoir... Quand retournes-tu à Paris?
— Demain soir, par le train de plaisir...
Puis, comme s'il eût tout de suite compris qu'il aurait avec Louis et Julien deux bons camarades qui applaudiraient à ses fredaines, le parisien ajouta :
— Mais, c'est bien sûr, il faut venir avec moi. On s'amuse vraiment dans les trains de plaisir. Est-ce que vous y êtes allés quelquefois?
— Jamais...
— Ah! vous verrez cela... Du reste, demain, je serai encore ici... Eh!... monsieur, voulez-vous que je vous porte votre paquet?
Celte fois, l'offre fut acceptée ; le commissionnaire fit avec la main un signe d'adieu à ses camarades et, ayant pris Ténorme sac du voyageur, il disparut avec lui.
De leur côté, les enfants firent quelques pas dans la rue, puis s'arrètant brusquement :
— Il s'est fait des matinées de cent sous ! dirent-ils..
Et animes de la même pensée, les deux frères se rapprochèrent de la Rare...
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