UN JEUNE CHEVALIER D INDUSTRIE
Soit que la chance ne les eût pas favorisés, cette fois-là, soit qu'ils n'eussent pas encore assez d'initiative pour offrir à propos leurs services aux voyageurs, Louis et Julien rentrèrent vers midi chez M. Caffin, sans rapporter un sou.
Cependant, ils ne perdirent pas espoir. La rencontre de ce jeune inconnu leur donnait confiance. A vrai dire, c'était un garçon qu'ils ne pouvaient guère défiuir, mais qui les avait positivement séduits. Il devait avoir quinze ou seize ans tout au plus. Il était de taille moyenne, mince et agile. Ses vêlements, son chapeau, ses chaussures paraissaient être entièrement neufs. Malgré l'irrégularité de ses traits, avec ses petits yeux perçants, son nez retroussé et son menton fuyant, il avait dans la physionomie une apparence de malice et, dans sa façon de parler, un air décidé qui le rendaient fort entraînant, de telle sorte qu'instinctivement les deux frères se sentirent attirés vers lui.
A leur avis, ce garçon devait être très entreprenant et savoir à merveille se tirer d'affaire, dans une circonstance difficile. Bailleurs, il le leur avait bien un peu prouvé. Rien qu'à la manière dont il s'y était pris pour offrir ses services, il avait été aisé de voir de quelle ruse et de quelle adresse il devait user, à l'occasion. Juhen surtout en paraissait enthou-
siasmé. Eafin, ses allures tranchaient tellement avec celles des personnes vivant dans leur entourage, qu'elles firent assurément sur eux une impression très vive.
Et puis, à leurs yeux, ce jeune étranger semblait être la personnification de la fortune. Sans doute, ils comprenaient qu'à leur âge, étant sans instruclion, ils ne pouvaient pas prétendre à un salaire bien élevé; mais était-ce à Kouen qu'un e nployé de quinze à seize ans gagnait quarante francs par mois ?... Quarante francs !... La vision de tout cet argent, entrevu comme en rèv^ leur fit to irner la tête. Aussi, après avoir écliang'», de nombreuses réflexions sur leur intéressant personnage, décidèrent ils de retourner le voir et de faire plus amplement connaissance avec lui .
Pleins d'enthousiasme et poussés par la nécessité qui les aiguillonnait,
ils se hâtèrent de déjeuner, endossèrent leurs vêlements les plus propres et reprirent, vers une heure de l'après-midi, le chemin de la
gare.
Y sera-t-ii? N'y sera-t-il pas? telle fut la pensée constante qui les absorba durant le trajet. Us longèrent précipitamment la rue Verte, descendirent sur cette petite place, située devant la salle des pas perdus, et cherchèrent anxieusement leur camarade.
Ils eurent beau aller, venir, entrer dans la gare, en ressortir, ils ne l'aperçurent pas.
— Peut-être sera-t-il allé à Y Exposition agricole^ pensa Julien. Si nous y allions aussi ?. . .
— C'est que, pour entrer à cette Exposition, il doit fahoir payer... Et nous n'avons pas d'argent...
— Nous tâcherons de passer par-dessus un mur... sans qu'on nous
voie.
— Ah ! mais non, dit Louis avec autorité. 11 ne manquerait plus que cela! Nous nous ferions mettre en prison et nous serions bien avancés... Non, il fautessayer déporter des paquets, àl'exempledu «jeune homme» dont nous avons fait la connaissance et tâcher de gagner comme lui quelque argent.
Loin de s'être laissé décourager par leur insuccès du matin, ils résolurent de se remettre à l'œuvre, estimant que cette industrie, nouvelle pour eux, était toute subordonnée aux hasards de l'aventure, et qu'une première tentative, restée infructueuse, le matin, pouvait être, le soir, couronnée de succès.
.AJalheureusement, ils n'avaient pas pour réussir les mêmes chances que leur camarade. Ils ne connaissaient qu'un petit nombre de rues et n'étaient pas à même de conduire les voyageurs, comme pouvait le faire le parisien, leur ami. Ils pensèrent donc qu'avant d'offrir leurs services, ils devaient s'informer de la direction exacte dans laquelle se trouvait cette fameuse exposition; et, dans ce but, ils pénétrèrent au centre de la ville.
Après une longue série d'informations, de tâtonnements, ils n'étaient plus éloignés que d'une centaine de mètres environ du terme de leur course, quand, sur le trottoir de la rue, Julien reconnut son camarade :
— Tiens.' exclama -t-il, en s'élançant vers lui, le voilà!...