‹ Le grand frèreChapitre 25 sur 84 · UN JEUNE CHEVALIER D'INDUSTRIE 13J · texte numérisé non relu

UN JEUNE CHEVALIER D'INDUSTRIE 13J

A ces mots, l'ami se retourna ; mais, comme les deux frères avaient changé de vêlements, il ne les reconnut pas tout de suite. Cependant, son hésitation fut de courte durée et, examinant mieux leur physionomie, il s'écria :

— Ah! c'est vous?

— Mais, oui 1

— Vous alliez à l'Exposition ?

— Oui, pour en connaître le chemin, afin de pouvoir y conduire les personnes.

— Vous avez porté des paquets?

— Pas encore.

— Moi, j'ai ouvert des portières et porté des sacs. J'ai gagné trois francs depuis ce matin.

— Tiois francs ?

— Tenez!...

Et pour les convaincre, il sortit l'argent de sa poche.

A la vue de ces pièces, de tous ces sous, les deux frères restèrent stupéfaits, ne pouvant comprendre comment ce jeune parisien arrivait à réaliser d'aussi beaux bénéfices, quand eux, qui se donnaient tant de mal, n'étaient pas encore parvenus à gagner un sou.

— Vous n'avez qu'à faire comme moi, si cela vous tente, dit leur nouveau camarade, en remettant l'argent .dans la poche de son gilet.

— Nous avons bien essayé, ce matin, mais nous n'avons pas réussi...

— Allons donc ! tenez ! venez avec moi ; vous allez voir...

Sans se faire prier, les deux frères cédèrent à son invitation ; et les trois amis suivirent ensemble le même chemin.

— Mais, ce n'est pas par là, la gare? fit observer Louis.

— Eh bien, non ; nous allons à l'exposition^ à présent...

— A l'exposition? répéta Julien.

— Bien sûr; maintenant, il n'y a plus de voyageurs, à la gare; tous sont arrivés ce matin, par le train de plaisir. C'est à l'exposition qu'il faut aller pour attendre les gens, à la sortie. On va leur chercher une voiture; et pour la peine, ils vous donnent deux sous, quelque fois plus...

— Décidément, pensa Louis, en reconnaissant la justesse de ce raisonnement, ce gai'çon-là est extraordinaire.

Chemin faisant, le parisien leur donna des instructions.

— Vous savez, leur dit-il ; dans ce métier-là, on est exposé à aller chacun de son côté, l'un au nord, Taulre au sud. Aussi, si nous voulons nous retrouver, il faut nous donner un rendez vous

— C'est juste, observa Louis. Kli bien, oii voulez-vous que nous nous retrouvions?

— D'abord, interrompit leur camarade, comment vous appelez-vous ?

— Moi, Julien.

— Et moi, Louis ; et toi?

— Moi, répondit le jeune chevalier d'industrie, cela dépend... De mon vrai nom, je m'appelle Emile ; mais je me fais appeler par les camarades : Pied-léger...

— Pied-léger? répétèrent les deux frères, étonnés du surnom que leur ami s'appropriait; et pourquoi ?

— Parce que dans les bagarres, j'ai le pied leste pour me sauver à temps... Et puis, ce n'est jamais prudent de donner son vrai nom ; supposez qu'il vous arrive une histoire...

— Quelle histoire veux-tu qu'il nous arrive? demanda tout naïvement Julien, pour qui ce langage était plein de révélations inattendues.

— On ne sait pas... Dame ! c'est sur que si vous restez toujours dans votre emploi, du matin au soir, vous pouvez n'avoir jamais de désa-^réments de votre vie; mais quand on mène comme moi, une vie d'aventures, c'est autre chose... Et alors, si on est pris, on tâche de se tirer d'affaire comme on peut... En changeant de nom, suivant les circonstances, on a toujours plus de chances de dérouter la police...

Pied-léger leur tenait là des propos si étranges, que les deux frères l'écoutaient d'un air ahuri. Ces mots de police, à' histoires, d'aventures avec lesquels ils n'avaient jamais eu l'occasion de se familiariser, leur semblaient renfermer un sens bizarre, mystérieux, comme s'ils leur eussent ouvert brusquemment l'horizon de l'inconnu.

Pied-léger comprit vite que ses deux camarades n'étaient pas initiés à ce langage et changeant soudain d'idée, il leur demanda :

— Ainsi, vous êtes sans emploi ; et vous comptez rester à Rouen?

— Où veux-tu que nous aUions?

— Je n'en sais rien, cela vous regarde ; mais je vous assure bien que si j'étais à votre place, je ne resterais pas longtemps ici... On doit s'ennuyer à mourir dans une ville de province.

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