‹ Le grand frèreChapitre 26 sur 84 · UN JEUNE CHEVALIER D'INDUSTRIE · texte numérisé non relu

UN JEUNE CHEVALIER D'INDUSTRIE

— Et OÙ irais-tu ?. . . ;i Paris ?

— Bien entendu! Ici, vous ne trouverez pas à vous placer convenablement; vous ne serez jamais que des garçons d'écurie...

fuis, après leur avoir communiqué ses idées ridicules, le jeune drôle ajouta :

— C'est moi qui ne voudrais pas d'un métier pareil !

— Et tu crois donc qu'à Paris, insinua Louis, nous serions plus heureux ?

— Naturellement.

— Oh ! il faut que nous partions ! déclara .lulien, entraîné par les discours insensés de son nouveau camarade.

— Nous partirons ensemhle, si vous voulez, reprit Pied-léger. Ah ! je vous réponds qu'on ne s'ennuie pas dans les trains de plaisir?... .Je ne sais pas si, au retour, ça sera comme à l'aller; mais jamais je n'ai tant ri qu'en venant !

Comme il fallait le prévoir, ces paroles engageantes produisirent une véritable révolution dans les idées des deux jeunes paysans. Paris ! dont ils n'avaient entendu parler qu'avec une sorte d'admiration respectueuse; Paris leur paraissait être une ville éblouissante et prodigieuse, oii tout le monde devait être riche, heureux; où l'or devait foisonner. Aller à Paris, c'était pour eux aller vers la fortune...

— Mais, demanda Louis, cela doit coûter cher, de faire le voyage de Paris?

— Pas du tout, répondit Pied-léger; moi j'ai pris, pour sept francs, un billet d'aller et retour... Ce n'est pas la peine de s'en passer...

— Sept francs! répéta Louis; mais nous n'aurons jamais deux fois sept francs.

Après un moment d'hésitation, leur camarade poursuivit :

— Il y aurait peut-être un moyen. Souvent, dans les trains de plaisir, on rencontre des gens qui viennent jusqu'à Rouen et qui ne retournent pas. Au moment du départ, ils vendent leur retour pour peu de chose... Si on en trouvait deux, ce serait le cas d'en profiler...

— Et qu'est-ce que cela vaut, un retour?

— Ah dame ! ça dépend... Cinquante sous ou trois francs ; six francs les deux...

— Oh ! murmura Julien, pour six francs aller à Paris !...

— Et quand partirions-nous ?

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— Demain, à (rois heures cinquante, avec nous...

— Oui, mais comment gagner si.x francs, d'ici à demain?

— Ali! ça, reprit Pied-léger, votre patron ne vous donne donc rien ?

— 11 nous avait promis cinq francs à chacun à la fin du mois, dit Julien ; seulement comme nous avons mis le feu chez lui ..

— Eh hien, mes amis, déclara Pied-léger, vous ne savez pas? Nous voici à l'Exposition... Je vous conseille de faire comme moi, d'ouvrir les portières, de porter des paquets à la gare ; et si demain nous trouvons deux a retours >:, nous partons ensemble; est-ce entendu ?

— Oh ! oui, cria Julien, j'aimerais tant aller à Paris !

— D'abord, reprit Pied-léger, c'est là qu'on gagne le plus d'argent, vous verrez... Eh bien alors, c'est une chose convenue ; il faut, si on se sépare, se donner rendez -vous à la gare, ce soir, ou demain vers midi, n'est-ce pas ?

— Volontiers, dit Louis qui, malgré lui, se laissait entraîner par le langage de son camarade.

— Allons, c'est dit, adieu !...

Pied-léger eut à peine achevé qu'il se perdit dans la foule encombrant les abords de l'Exposition Agricole. Les deux frères, moins hardis que leur ami, restèrent l'un près de l'autre, sur le bord' de la place; et avant même de songer à oITrir leurs services au public, ils s'entretinrent pendant quelque temps de ce projet de départ pour Paris, qui leur paraissait de plus en plus fantastique.

Décidément, à force de leur en parler, Pied-léger leur avait tourné la tète. Leur mésaventure arrivée à l'auberge de M . Caffin, le chagi'in de se voir délaisser par le messager, les préoccupations si inquiétantes de l'avenir, tout cela maintenant s'effaçait devant ce projet de voyage, qui miroitait dans leur esprit avec les séductions et les attraits de l'inconnu.

— Oh ! il faut absolument partir avec Pied-léger, dit Julien.

Louis qui, dans tout ceci, ne voyait qu'une chose: le chiffre d'appointements du jeune «plongeur», ne put s'empêcher d'ajouter :

— Crois-tu? si nous pouvions arriver un jour à gagner quarante francs par mois !

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— Et puis, pensa Julien, M. Caffin sera Inen attrapé quand il saura que nous allons à Paris.

— Pourquoi ?

— Parce qu'il croit peut-être que nous allons retourner à Saint-Arnould, 011 nous serons battus.

— Allons, allons, il faut de l'argent pour aller à Paris; dépêchonsnous d'en gagner !...

Joignant l'action h la parole, Louis s'aventura parmi les visiteurs qui sortaient de l'exposition.

Comme une dame élégante, chargée d'un sac, se tenait arrêtée sur les degrés de l'entrée, regardant la place, le jeune Dupont s'avança vers elle et demanda :

— Voulez-vous que j'aille vous chercher une voiture?

— Non, mon ami, répondit la dame ; ce n'est pas la peine, je demeure à deux pas.

Louis se retira et pensant avoir plus de chance auprès d'une autre personne, il alla lui faire ses offres de service qui furent encore repoussées. Décidément, il n'était pas heureux dans ses tentatives. Mais aussitôt, comme s'il eût été h'appé d'une idée subite, il imagina autre chose. Voyant arriver une voiture, il courut au-devant d'elle, la suivit jusqu'à l'entrée de l'exposition, et dès qu'elle se fut arrêtée, ouvrit la portière, afin d'aider les voyageuses à mettre à pied terre. La voiture était occupée par quatre dames, chargées de paquets et vêtues d'une façon si embarrassante, avec leurs robes de soie et leurs jupons empesés, qu'étant assises, elles ne pouvaient plus se remuer.

— Eh! Madame, cria Louis en avançant le bras, voulez-vous que je vous tienne vos paquets ?

— Ah ! tu es bien gentil, mon ami ; voici mon sac, lu me feras plaisir.

Louis prit l'objet d'une main et tendit l'autre main à l'élégante voyageuse qui s'y appuya pour sauter hors du fiacre. Quand la dame fut à terre, elle payale cocher, puis se tournant vers le jeune commissionnaire qui aidait les liois autres personnes h descendre :

— Tiens, mon ami, voici pour loi...

El la belle voyageuse lui mit dans le main deux pièces de deux sous...

— Merci bien, madame, répondit Louis, rouge de bonheur.

Sans prendre seulement le temps de regarder ce qu'on venait de lui

donner, ravi de son premier gain, il conrul appeler son frère, et lui montrant les quatre sous :

— Tiens, cria-t-il, regarde!... Quatre sous!... Je \iens de gagner quatre sous!..

— En portant un paquet ?

— Non, en ouvrant une portière... Allons, je retourne... Tâche de ton côté de gagner le plus possible... INous nous retrouverons, ce soir, à l'auberge! Adieu !... bonne chance!...

Stimulés par ce premier succès autant que par la perspective du voyage de Paris, les deux hères se séparèrent. Julien se dirigea à tout hasard vers la rue du nouveau pont, dans le quartier le plus populeux de la ville, et Louis resta aux abords de l'exposition.

A chaque voiture qui arrivait, il renouvelait ses tentatives. Souvent, le fiacre passait, allait plus loin, et las de l'accompagner, le jeune ouvreur de portières rebroussait chemin. Mais d'autres fois, il tombait sur bonne voiture, et le voyageur, en descendant, lui mettait quelques sous dans la main.

Cette industrie que Louis commençait à trouver lucrative, n'était guère possible, en vérité, que les jours de fête exceptionnelle, à cause de l'affluence de visiteurs. Il est probable qu'un jour de semaine, Piedléger lui-même, qui devait être un garçon extraordinairemeut hardi et rusé, n'aurait pas gagné un sou. Toujours est-il qu'un peu moins de deux heures après ses débuts, Louis se trouvait déjà possesseur d'une somme de un franc cinquante centimes. Jamais de sa vie, il ne s'était vu autant d'argent entre les mains. Dans sa joie, il perdit du temps à chercher son frère, auquel il aurait voulu faire part de son bonheur. Ne le voyant pas, il recommença ses courses.

Il ahait et venait ainsi depuis longtemps déjà, quand le hasard, le pur hasard, le favorisa d'une véritable aubaine. Dans une de ses nombreuses évolutions, il remarqua une brave femme assise à côté d'un immense paquet, sur un banc de la place. Tout naturellement, il se dirigea de son côté et comprenant que ce fardeau était trop pesant pour elle :

— Est-ce que c'est à vous, ce gros paquet? demanda-t-il.

— Ah! oui, dit la femme encore tout essoufflée ; et jeté réponds, mon ami, qu'il ne s'envolera pas seul ; car il est joliment lourd...

— Voulez-vous que je vous le porte ?

Volontiers.

— Où allez-vous?

— Rue Jeanne d'Arc .

Par bonheur, il connaissait cette rue.

— Allons, dit-il.

l']l courageusement, il saisit le paquet.

— Attends, attends, mon garçon, poursuivit la dame qui n'était pas normande pour rien ; pas si vite ; combien me prendras-tu pour ta course?

— Dix sous, madame.

— Va!... c'est honnête !...

Louis s'empara du fardeau, le porta jusqu'à sa destination et toucha la somme tixée.

Ainsi, d'une course à l'autre, il amassa dans son après-midi cinquanteneuf sous... Il retourna si heureux chez M. Caffiu, que, chemin faisant,

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il se sentait disposé à arrêter chaque personne pour lui dire :

— Vous ne savez pas? J'ai gagné cinquante-neuf sous dans mou après-midi... Si cela continue, je pourrai aller à Paris.

Julien l'attendait à l'auberge. Dès qu'il vit paraître son frère, il lui demanda :

— Combien as-tu ?

— Cinquante-neuf sous, et toi?

— .Moi, un franc et deux sous...

— Comment les as-tu gagnés?

— En mendiant, répondit Julien sans honte.

— Comment! fit Louis surpris et presque indigné, tu as demandé l'aumône?

— Tiens... c'est moins fatigant que de courir après les voitures.

— C'est défendu de mendier...

— Personne ne m'a vu...

— Enfin, reprit Louis, il ne t'est rien arrivé de fâcheux, heureusement ; mais ne recommence pas ; il vaut mieux porter des paquets... Rien que pour une course, j'ai eu dix sous ! Ah ! poursuivit-il, avec une joie qu'il avait peine à dissimuler, si demain nous pouvons en gagner autant, nous irons chercher de l'ouvrage à Paris !...

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