‹ Le grand frèreChapitre 27 sur 84 · AVEZ-VOUS DFS « RETOURS » A VENDRE · texte numérisé non relu

AVEZ-VOUS DFS « RETOURS » A VENDRE

La possession de cet argent, la perspective du voyage, causèrent aux deux frères une telle agitation, qu'après s'être enfermés dans leur chambre, ils s'entretinrent longuement de la rencontre de Pied-lé2;er et des émotions de la journée. Le soir, au dîner, ils ne mangèrent presque pas. Ils semblaient avoir des airs mystérieux qui intriguaient assez vivement les gens de l'auberge. "Pendant la nuit, même, ils se réveillèrent plusieurs fois et parlèrent avec tant de volubilité que Jean, qui les entendait, leur cria à trois reprises différentes :

— Ah! çà, qu'est-ce que vous avez donc, à jacasser de la sorte? Voulez-vous bien dormir?

— Oui, oui... Nous allons dormir, répondirent les deux frères, en cessant leurs chuchoteries.

En somme, leur perplexité était grande. Dans la crainte d'être blâmés ou détournés de leur projet, ils ne confièrent leurs intentions à personne ; et pourtant il leur tardait que les choses fussent définitivement arrêtées, pour aller trouver M. Cafflu et lui dire :

— Eh bien, monsieur, puisque vous nous avez renvoyés, nous partons. . . Nous allons à Paris...

D'avance, ils se représentaient Télonnement de l'aubergiste et la sur-

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prise du messager, quand ils lui apprendraient cette nouvelle ; car depuis le jour de la catastrophe, le père Loisel ne leur ayant plus adressé la parole, eux, de leur côté, n'avaient pas jugé à propos do lui faire part de leurs démarches et de leurs espérances.

L'important, pour le moment, était de se lover, de rouler dans un même paquet toufes leurs affaires, afin de n'avoir plus qu'à venir les prendre à l'heure du départ ; et puis de retourner soit à l'exposition, soit à la gare, parfaire la somme nécessaire au voyage. Tout compté, ils ne possédaient que quatre francs et un sou.

Ma foi, ce matin-Là, ils eurent tellement pour d'èlre retenus par M. Caffin, sous un prétexte ou sous un autre, qu'ils sortirent furtivement de l'auberge, sans même aller prendre à la cuisine la portion do soupe à laquelle ils avaient droit.

Revêtus, comme la veille, de leurs effets les plus propres, ils coururent au chemin de fer et s'apprêtèrent à offrir leurs services aux voyageurs. Autant la gare était encombrée, la veille, autant elle était calme et déserte, ce matin-là. 11 n'y avait plus ce mouvement, cette agitation qui accompagnent les fêtes. Tout était retombé dans la solitude et la monotonie de la semaine. Sans plus tarder, ils coururent à l'exposition. Personne. Les portes n'étaient seulement pas ouvertes.

— Oh! mon Dieu! mou Dieu!... dit Louis en se lamentant, nous n'allons pas gagner un sou, aujourd'hui. Nous ne pourrons jamais partir.

— Eh bien, proposa Juhen, si Pied-léger nous prêtait?

— Comment ferions-nous pour lui rendre ?

— Tant pis ! Nous ne lui rendrions pas.

— Oh ! non; répondit catégoriquement Louis, dont l'honnêteté se révolta, ce serait très mal de notre part ; quand on emprunte de l'argent avec la certitude de ne pouvoir jamais le rendre, on commet un vol . . .

— Alors qu'allons-nous faire ? demanda Julien.

— Essayons de retourner à la gare. Peut-être y aura-t-il plus de voyageurs. Et puis, je pense que nous y rencontrerons Pied-léger; il nous conseillera.

Ils reprirent donc la direction du chemin de fer et trouvèrent la gare dans la même solitude, dans le même calme qu'une heure plus tôt. Rien nesemblaitdevoirenchangerl'aspectde toute la journée. Onvoyaitcomme

AYEZ-VOUS DES «RETOURS» A VENDRE? lil

à l'ordinaire des camions prendre ou déposer des colis, aller et venir. A l'heure de l'arrivée des trains, quelques voitures s'avançaient, stationnaient, puis repartaient; les voyageurs étaient de plus en plus rares.

Louis se morfondait, Julien enrageait; non pas qu'il s'inquiétât, comme son frère, de la position qu'il comptait trouver à Paris et qui allait être perdue ; mais parce que son camarade lui avait dépeint un voyage en train de plaisir comme une partie tout à fait divertissante, et la ville de Paris comme un centre d'amusement.

Louis ne pensait qu'au sérieux. Julien ne songeait qu'à la frivolité. On sentait dans ce jeune cœur l'amour du jeu dominer toutes les autres préoccupations.

Cependant la matinée s'avançait. Il était déjà plus de neuf heures ; les deux frères n'avaient pas fait une course, pas porté un sac, pas gagné un sou de plus. Ils réitérèrent leurs tentatives. Ce fut en pure perte. Les rares personnes qui arrivaient les remerciaient toutes. Pas une n'acceptait leurs offres.

Renonçant alors à augmenter la somme qu'ils avaient en poche, ils prirent le parti d'attendre de pied ferme le retour de leur camarade. S'ils le revoyaient, tout espoir ne serait peut-être pas perdu ; car Pied-léger était si inventif, qu'il trouverait bien un moyen d'arranger les choses ; si au contraire ils ne découvraient plus sa trace, c'en était fait. Il fallait renoncer au voyage de Paris.

On juge de leur anxiété.

— C'est bien malheureux, déclara tout à coup Julien, que nous ayons mis nos meilleurs vêtements !

— Pourquoi cela ? lui demanda son frère.

— Parce que si nous avions eu nos vieux effets de tous les jours, ceux qui sont troués, nous aurions pu mendier. Cela vaut encore bien mieux, conclut-il !

— I*uist[ue c'est défendu^, dit Louis.

— Oh ! il y en a bien qui le font tout de même.

— Aussi, quand on les prend, on les mène en prison.

— Pourtant, hier, ajouta Julien qui pensait pouvoir décider sou frère, quand j'ai demandé l'aumône sous le porche de l'église de Saint-Gcrvais, j'ai vu bien d'autres enfants qui se tenaient comme moi sur les marches, et personne ne leur a rien dit... Il y en avait même, poursuivit-il, qui se faisaient passer pour aveugles et qui y voyaient aussi bien que moi...

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— On aurait paies conduire au poste, voilà tout...

— Oh ! mais non, reprit Julien, en essayant d'entraîner son frère ; nous tâcherons de ne pas nous faire prendre ; et nous aurons des sous pour aller à Paris !...

La tentation était grande assurément, et bien des motifs, de puissants motifs, sollicitaient Louis ; mais il pensa que ce serait un trop mauvais exemple à donner à son jeune frère que de céder à ses instances, quand lui au contraire, en sa qualité de Grand frère, devait le surveiller et l'empêcher de mal faire. 11 releva donc fièrement la tête, et répondit avec autorité :

— Non, Julien, je te défends d'aller mendier. Nous n'aurons pas d'autre argent que celui que nous aurons gagné; ou si non, nous resterons ici...

L'animation de leur entretien les avait entraînés à quelques pas de la gare. Machinalement, ils suivaient la rue, en proie Fun et l'autre à de graves préoccupations, quand le hasard, comme pour récompenser Louis de son énergie, lui fit apercevoir Pied-léger qui s'avançait de leur côté.

— Tiens ! s'écria-t-il vivement, en s'élançant au-devant de lui, le voici !...

— Pied-léger !... cria également Julien, en courant à sa rencontre.

— Eh bien, dit leur camarade, vous m'attendiez ?

— Oh ! oui, avec impatience.

— 11 y a longtemps ?

— Depuis ce matin.

— Est-ce que vous êtes contents de votre journée d'hier ?

— J'ai eu cinquante-neuf sous, déclara Louis.

— Et moi, vingt-deux, dit Julien.

— Cela fait quatre francs et un sou !.. que dites-vous de mes conseils?

— Qu'ils sont excellents.

— Eh bien, moi, mes amis, j'ai eu encore plus de chance. J'ai gagné quatre francs cinquante à moi seul... Aussi, hier soir, je suis allé au Casino... Et j'ai couché dans un hôtel...

— On t'a donné une chambre, à toi tout seul? demanda Julien.

— Tiens, bien sûr; puisque j'ai payé... Et à Paris donc !... Je vis en mon particulier, en garni...

— Et tes parents ?

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