‹ Le grand frèreChapitre 28 sur 84 · AVEZ-VOUS DES «RETOURS» A VENDRE? J · texte numérisé non relu

AVEZ-VOUS DES «RETOURS» A VENDRE? J

— Ils sont en province, mes parents, dans le département de la Lozère. Louis écoulait ces détails d'une oreille distraite. Ce qui l'intéressait

davantage, c'était la question du départ. Il dit à Pied-léger :

— Hier, en effet, notre journée a été bonne. Malheureusement, depuis ce matin, nous n'avons pas gagné un sou de plus.

— Ali ! dame ! aujourd'hui, c'est sûr que ce n'est plus comme hier... Il n'y a pas autant de voyageurs. 11 y en aura bien, ce soir; mais vers quatre heures, ils repartiront.. En somme, cela vous fait toujours quatre francs ? ajouta-t-il.

— Oui, répondit Louis d'un air navré. Nous n'avons pas de quoi acheter seulement un billet.

— 11 est vrai, observa Pied-léger, ({u'à quarante sous pièce, ils ne seraient pas chers... Mais on ne sait jamais.. Peut-être, au dernier moment...

— Et puis, objecta Louis, nous ne pouvons pas arriver à- Paris sans argent... Nous n'y connaissons personne... Qu'est-ce que nous deviendrions?

— Ecoutez, fit leur camarade, s'il n'y a que ça qui vous gêne, je peux vous recommander à un de mes amis.

— A un de tes amis? reprirent ensemble les deux frères.

— Oui, à un nommé Jean Baron, à'û^crfde Bœuf, qui demeure rue Quincampoix, n° 14, dans un hôtel garni, près du boulevard Sébastopol, à deux pas de la rue Saint-Martin...

Toutes ces explications étaient bien superilues, puisque les deux frères ne connaissaient pas Paris. Quand Pied-léger les eut données, Louis lui demanda :

— Mais comment irons-nous à celte rue Quincampoix?

— Vous avez une langue, vous demanderez... Vous vous rappellerez bien le nom et l'adresse: Nerf de Bœuf, 14, rue Quincampoix? 11 ne doit pas avoir donné à l'hôtel son véritable nom...

— Bien, dit Louis, très attentif, nous nous en souviendrons.

— Et puis, je peux bien vous donner une lettre pour lui...

— Due lettre?.. Tu vas faire une lettre, et où?

— Venez avec moi ! . . Nous allons entrer dans ce café : et j'écrirai là ma lettre...

Depuis un moment, chaque mot de Pied-léger, était pour les deux frères un sujet de surprise et de commentaires. En l'entendant dire quil

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allait « écrire une lettre dans un café » leur étonnement fut tel, qu'ils ne purent s'empêcher de répéter d'un air béat :

— Dans un café ?

— Certainement, répondit leur étrange camarade... Cela vous étonne? J'y vais très souvent, à Paris, au café...

— Mais cela coûte de l'argent ?

— Kh bien, j'en ai. ..

— Dis donc, insinua timidement Julien, si au lieu d'aller au café, tu voulais nous donner, pour le voyage, l'argent que tu vas y dépenser?

Cette proposition eut le don d'impatienter Pied-léger, car sans y répondre directement, il s'écria dans un moment d'emportement :

— Ah! puis vous savez; c'est comme vous voudrez!.. Si vous n'y tenez pas, à ma lettre ?...

— Mais si, mais si, nous y tenons...

— Alors venez ! dit Pied-léger en les entraînant; cela ne m'empêchera pas de vous prêter une pièce de vingt sous, si vous en avez besoin... Ce n'est pas tous les jours fête...

Alléchés par une offre pareille, les deux frères suivirent leur camarade sans mot dire et entrèrent avec lui dans un petit café, voisin de la gare. Eu pénétrant dans cet estaminet, tout plein de consommateurs et d'épaisse fumée, qui leur rappela celui oii le père Loisel les avait conduits, àCaudebec, Louis et Julien se sentirent gênés. Pied-léger, au contraire, loin de perdre contenance, se campa sur une banquette, croisa les jambes comme un homme et demanda :

— Garçon ! trois bocks !.. et du papier à lettre !..

Ces mots « trois l)ocks » résonnèrent aux oreilles des frères Dupont, comme deux mots hébreux ou chinois.

A la vue de cette nouvelle clientèle, le garçon de café resta un moment perplexe, ne sachant s'il fallait prendre au sérieux la commande qui venait de lui être adressée, ou s'il devait se tenir en garde contre ces jeunes consommateurs. Mais Pied-léger, qui remarqua son hésitation, s'empressa de poser sur la table une pièce de quarante sous. Rassuré par celte utile exhibition, le garçon servit les trois verres de bière. Un instant après, il vint apporter un encrier, une plume et un sous-main renfermant quelques feuilles de papier à lettre.

Pied-léger ayaul pris ces objets, sembla chercher pendant un mo-

iiieiit rinspiration, puis il se mit à écrire. Louis et Julien ne le quittaient pas des yeux.

Cependanl, l'eulrée de ces trois camarades n'avait pas manqué d'attirer les regards des habitués du café. L'un d'eux, surtout, assis sur le même divan que Pied-léger, posa son journal sur la table et parut ne plus faire attention qu'aux actes et paroles de ses jeunes voisins. Sous l'œil observateur de cet étranger, les deux frères Dupont se trouvèrent de plus en plus décontenancés. Pied-léger écrivait toujours. Quand il eut terminé sa lettre, il appliqua le buvard sur l'écriture et, y passant la main, pour sécher l'encre :

— Là, (il-il. Avec cela, vous n'aurez qu'à vous présenter chez mon ami !... Il est probable qu'il vous recueillera la première nuit ; et il vous aidei-acertoinenient à trouver une occupation.

Pied-léger plia sa lettre, riiitrodiiisil dans reiiveloppe et, ayriiit mis

l'adresse :

Tenez! dit-il, voici pour vous, mes amis.

Merci bien, répondit Louis, en prenant la lettre et en la mettant

dans la poche de sa veste.

Vous avez bien retenu l'adresse?

— 14, rue Quincampoix !

ISous demanderons Jean Baron, dit Nerf -de-Bœuf,..

— Parfait !

Le consommateur voisin, qui n'avait pas perdu un mot de cette conversation, sembla se rapprocher davantage, en entendant prononcer le nom de la rue Quincampoix. Il s'accouda sur la table, se pencha vers les trois amis et leur demanda sans plus de préambule.

Vous êtes donc venus à liouen en partie de plaisir?

Oui, monsieur, répondit Pied-léger, sans se déconcerter. Moi,

j'y suis venu parle train de plaisir, et ce soir, je retournerai de la même manière. Mais eux, continua-t-il, en désignant ses deux camarades, ne sont jamais allés à Paris, et je les emmène...

— Vous allez à Paris ? reprit le voisin.

— Oui, monsieur.

— Eh bien, mon ami, dit-il à Julien, en portant la main à la poche de son gilet et en y prenant une moitié de billet de chemin de fer, si tu veux utiliser ce « retour » ?

Étonnés de cette libéralité, les deux frères se regardèrent d'un air hébété.

— Comment? dit Julien, vous nous le donnez?

— Oh! très volontiers, mon ami. Il ne m'est pas utile et s'il peut le servir à quelque chose?...

— Prends-le! fit Pied-léger, en poussant du coude son jeune camarade qui hésitait à accepter cette offre.

— Voilà ton affaire, reprit l'étranger; cela t'évitera toujours la peine d'en acheter un autre. Ou ne doit pas rouler sur l'or, à ton âge...

— Oh ! non, monsieur... Merci bien, ajouta Julien, en prenant le billet. Louis, de son côté, répéta, ravi :

— Merci mille fois, monsieur...

Un rayonnement de bonheur éclairait le visage des deux frères. Vraiment, ce brave habitué du café, en les voyant si heureux, se féli-

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