‹ Le grand frèreChapitre 4 sur 84 · C H A P 1 T R E II · texte numérisé non relu

C H A P 1 T R E II

L Ar.RiVEt:

Tout le monde donnail à Sa'iit-Ariiould, quand, dn bout de son hàton ferré, le père Dupont frappa trois coups retentissants contrôla porte de la ferme. Au lnuit de ce signal insolite à pareille heure, un gros dogue bondit de sa niche, au mdieu d'un grincement de chame, et s'élança vers ces étrangers eu aboyant terriblement.

— Bertrand 1 allez coucher! cria Julien qui connaissait le nom du chien.

— Allez coucher, Bertrand I dit à son tour Louis. C'est nous... Des amis... Tais-toi !

Sans les écouter, l'animal continua d'aboyer derrière la porte, d'une façon si mauvaise, si furieuse, que les deux frères, saisis d'une crainte irraisonnée, se serrèrent instinctivement contre leur père en disant :

— Il va finir par nous sautei' dessus !

— Oh !... Oh I... il va nous mordre 1...

— Allons, voyons, Berti'and ! fil le père Dupont avec sa grosse voix, couchez 1... à la niche I...

Mais au lieu de se calmer, le chien redoubla de fureur; et comme personne ne semblait se réveiller, le paysan frappa de nouveau contre la porte.

— C'est nous I cria-l-il.

— Ouvrez-nous !... Madame Auberl !...

L'altente se prolongeant encore, ils commençaienl à perdre patience, lorsque derrière la vitre d'une petite fenêtre, qui paraissait être celle de la chambre, ils virent poindre nne tendre lueur. La clarté, s'avivant pou h peu, dessina bientôt une ombre vacillante ; puis, la fenêtre s'ouvrit et une tête de femme coiffée d'un bonnet de coton s'avança pour demander :

— Oui est là?

— C'est nous !

— Oui, vous ?

— Louis et Julien.

— Comment, à cette heure-ci ?

10 LE r.HAND FREUE

Le père Dupont ajouta, en élevant la voix qui lit écho dans le silence du soir :

— Nous nous sommes attardés h Yvetot. la Gervaise !

— Attendez ! je descends...

(lonmie le cliien aboyait toujours en longs hurlements plaintifs, sa maîtiesse lui cria :

— Bertrand, à la niche !...

Après quoi;, la lueur s'affaiblit jjrogressivement et tout rentra dans l'ombre. Les trois voyageurs attendirent un moment encore, pendant que la paysanne prenait sans doute le temps de se vêtir ; enfin, une serrure grinça dans la cour, et les enfants entendirent un bruit de sabots qui s'avançait de leur côté.

— Je ne vous attendais plus, dit M"" Aubert, en venant ôter l'énorme piorre qui servait h fermer la porte. Qu'est-ce qui vous est donc arrivé ?

— Rien de fâcheux, répondit le père Dupont, en pénétrant à sa suite, avec les deux enfants, dans la cour de la ferme. Seulement, en passant à Yvetot, nous sommes allés voir M. Berne, et il nous a retenus.

— C'est donc cela !

— Bonsoii', ma tante Gervaise, dit Louis en sautant au cou de la fermière.

Julien s'avança aussi pour l'embrasser.

— Bonsoir, bonsoir, mes enfants...

— Et comment allez-vous? demanda le père Dupont.

— Mais bien, merci et vous ?

— Nous autres, nous allons bien, aussi.

— Nous venons chez vous pour tout à fait, s'écria Julien.

— Alors, il faudra être bien gentils...

— Je le leur ai déjà recommandé, lit leur père.

— Vous avez toujours le vieux cheval ?

— Toujours.

— Et Edouard et Armand sont ici ?

— Mais oui ; ils dorment, à cette heure. Donnez-moi vos paquets ; que je vous débarrasse...

Le père Dupont abandonna volontiers sa charge et suivit la tante Gervaise qui, ayant renvoyé Bertrand, ht traverser la cour aux nouveaux venus pour les conduire à la ferme, où une chandelle était posée sur la maie à péliir.

LARRIVEE 11

— Eh bien, mais avez-voiis dîno, seulement? demanda M""" Auberl, en avançant un banc pour faire asseoir son beau-fr-ère et ses neveux.

— ]\on, ma tante, dit Julien, nous n'avons pas soupe.

— Mais M. Berne nous a joliment fait manger, à midi...

— Ah ! pour cela, oui ; ajouta le père Dupont ; nous avons fait chez lui un repas dont nous nous souviendrons...

— C'est (^gal, répliqua tante Gervaise, après une si longue course, vous devez avoir faim.

— Je mangerais bien tout de même, dit Julien.

— Et moi aussi, fit Louis.

— Attendez ! je vais vous chercher de quoi souper.

M°' Aubert pril sur le rebord delà cheminée une autre chandelle, l'alluma à celle qu'elle avait posée sur le pétrin, et entra dans une petite pièce attenante à la salle oii ils se trouvaient tous réunis.

Restés seuls, Dupont et ses deux fils jetèrent un regard autour deux, et revirent avec que^jne satisfaction l'ancien mobilier qui leur était bien connu. Cet ameublement ne brillait pas à la vérité par sa richesse ; mais il avait au moins le mérite d'être entretenu avec une scrupuleuse propreté.

Ainsi, la batterie de cuisine, accrochée au-dessus de la table et composée de quelques ustensiles en fer battu, reluisait avec éclat sous le rayon de la lumière. Les cuivres de la vieille horloge à buffet qui, en ce moment, faisait entendre à la droite de la cheminée son tic-tac réoulier, étaient aussi étincelants ; le noyer de l'antique huche à pain, suspendue au-dessus du pétrin, semblait reverni à neuf, tant il était bien ciré. Malheureusement, la chaleur du foyer avait enfumé les solives du plafond, oii pendaient quelques grappes de raisin blanc aux grains flétris. Les allées et venues permanentes de la basse-cour à la ferme rendaient en outre assez difficile l'entretien quotidien. Quelquefois même. M""" Aubert prenait des colères terribles, à cause de la volaille et des canards qui, en venant glaner les miettes des repas, laissaient derrière eux, dans la pièce, des traces de leur passage.

— Tenez ! voici toujours des œufs durs et du raisiné, dit la tante Gervaise en rentrant dans la cuisine, le bras passé autour d'un énorme pot de grès.

— Ce n'est pas la peine de vous déranger tant que cela, la Gervaise, répondit le père Dupont, qui s'épongeait encore le front.

12 LE r.HA.M) fi{î:ri-:

— Cela lie me dcTange pas, ri'pliqua sa belle-sœur ; il l'aut bien que vous mangiez!

Eu même temps, elle posa son raisiné, ouvrit la luiclie et en sortit une miche entamée qu'elle plaça sur la taijle. Elle prit aussi des assiettes, des couverts d'élain, un pichet de cidre et des verres qu'elle mit devant les trois convives.

— Voilà, dit-elle. Maintenant, il y a encore du fromage et du lait... Si les enfants en veulent?...

Louis et Julien, faisant à part eux la comparaison du repas qui leur avait été servi, le jour même, à Yvetot, et de celui que leur offrait M"° Aubert, se sentirent assurément moins en goût qu'ils ne l'avaient été chez M. Berne; mais comme, après la course, l'appétit leur était revenu, ils tirent honneur quand même aux provisions delà fermière. Seulement, ils parurent bien surpris que leur tante n'eût [las préparé de meilleures choses, pour le jour de leur arrivée.

— Et comment vont les petits? demanda le père Dupont, en se coupant une tranche de pain sur la miche durcie.

— Edouard et Armand vont bien, merci. Us sont là haut, ils dorment.

— Le chien les aura peut-être réveillés ?

— Ah bien, oui ! un coup de canon ne les réveillerait pas. — C'est égal, poursuivit M""" Aubert, quand j'ai eidendu sonner sept heures, huit heures, je me suis dit : ils ne viendront pas. Dupont aura voulu les garder encore...

— Puisque cette fois, c'était tout à fait décidé, répliqua le paysan, il a bien fallu en prendre son parti.

— -\lors, vous avez vu .AL Berne ?

— Il nous a priés de vous souhaiter le bonjour.

— -Merci.

Tante Gervaise demanda ensuite des nouvelles de Louisette.

— Elle est toujours au Havre?

— .Alais oui.

— Eh bien, et son frère ne va pas mieux? Le père Dupont secoua la tète en disant :

— Voyez-vous, quand on arrive à notre âge, apiès la vie que nous avons menée, et qu'on est malade, c'est mauvais signe, la Gervaise. On n'a plus qu'à se laisser mourir...

LAIUllYKE l.j

— Allons donc ! ù cinquante-six ans ?

— Sans doute... sans doute... ce n'est pas vieux, si vous voulez; mais lorsqu'on a été, comme nous, à la guerre, qu'on a fait campagne et couché sur la neige, on retrouve cela plus tard. On n"a jamais été malade et puis, à la première alerte, on est fini...

M""-^ Aubert ne voulut pas s'appesantir sur celte idée qui, d'ailleurs, était trop triste, et en faisant passer à son beau-frère et à ses neveux le lait et le fromage, elle reprit :

— Dites donc, Dupont^ vous allez coucher ici, hein ? Vous ne voulez pas vous en retourner ce soir, j'imagine ?

— Je resterai jusqu'à demain, répondit le paysan; mais j'ai de la besogne qui m'attend à Valliquerville ; et il faudra que je reparte sans faute dès le matin.

— A la bonne heure.

— Vous avez donc de quoi nous coucher tous ?

— J'avais bien pensé que vous passeriez ici au moins une nuit ou deux, dit la taule Gervaise, et j'ai tout préparé. Il y a dans le cabinet un lit pour vous et une paillasse pour les petits.

— Une pour chacun? demanda naïvement Julien.

— Ah ! dame non ! Quand vous serez parti, Dupont, ils coucheront tous les deux dans votre lit; mais pour le moment, je n'ai pas autre chose.

— On s'arrangera toujours, dit le brave homme.

— Et qu'est-ce que vous apportez là? demanda M""' Aubert en se levant pour aller examiner les deux paquets.

— Ce sont nos affaires !...

— -Alais oui, ajouta Dupont, tout ce que j'ai pu trouver : deux blouses, un pantalon, deux chemises et des bas ; malheureusement tout cela n'est pas en bon état.

— Ça ne fait rien, dit tante Gervaise ; il y a ici du fd et des aiguilles.. .

Les deux enfanis, qui avaient les dents longues, retournèrent au raisiné. Juhen, le visage tout barbouillé de confiture, tendit son verre pour avoir de quoi boire. Le père Dupont se coupa un second morceau de fromage, prit un nouveau verre de cidre, et quand ils eurent terminé leur frugal repas, ils montèrent se coucher.

Edouard et Armand dormaient à poings fermés dans leur modeste lil,prèsde celui de leur mère. Louis et Julien les regardèrent un moment au passage ; ils embrassèrent ensuite leur taule, la laissèrent dans

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sa chambre et gagniu-fiit. en compagnie de leur père, le petit cabinet qui leur élail desliné.

Ainsi que la fermière l'avait annoncé, la literie nïHait pas luxueuse. Entre les (|ua(ro murs l)lancliis à la cliaux, il y avait, dans un coin de ce pauvre réduil. im ancien lit de bois garni d'une grosse couverlui-e bb-ue à ramaf^es, sur huiuclle se rabattait un drap de toile rude mais bien blanche. CV'lail au pied de ce lit, que s'étendait dans la largeur de la pièce, la paillasse enveloppée de couvertures, que M"*" Aubert avait prépai'ée pour les deux frères. Une chaise de bois servait de table de nuit ; et, dans un autre coin du cabinet, à côté d'un faisceau d'outils de cultivateur mis au rebut, se tenait, à la disposition de ceux qui voulaient faire leur toilette, une cruche de grès pleine d'eau.

Comme une simple poile. fermant à peine, séparait ce local de la chambre voisine, le père Dupont l'ecommanda à ses (ils de ne point parler fort.

C'est là que nous allons coucher? dit piteusement Juhen, en montrant la paillasse.

Tiens, bien sur! lui répondit son frère ; tu sais bien que tante

Gervaise l'a dit, en bas.

— Oh ! ça va être tout drôle de dormir sur le carreau...

— Nous serons très bien. Moi, d'abord, j'ai joliment sommeil.

Et, en se frottant les yeux, Louis commença h se déshabiller. Julien, cédant à la nécessité, imitait quoique à contre-cœur l'exemple de son frère, quand le père Dupont leur dit :

— Vous coucherez tous les deux dans le lit, entendez-vous ? Les deux enfants restèrent saisis.

— Eh bien, et toi ? demandèrent-ils.

— Moi, je prendrai la paillasse.

— Tu seras mal? dit Louis.

— Non, non. je m'arrangerai. Allons ! montez là dedans et tâchez de vile vous endormir, parce qu'il est tard.

— Oui, papa.

Les deux frères embrassèrent alfectueusement leur père, pour le remercier de celte bonté, grimpèrent sur le lit et se blottirent sous les couvertures ([ni leur [janirimt glacées.

— Oh ! c'est froid ! dit .Julien, dontles dents claquaient.

— Allons, dormez!... dormez!...

L'ARIUVKK 15

Comme on le pense, après le trajet considérable parcouru dans la journée, Louis el Julien tombaient de lassitude. Aussi, à peine eurent-ils la tête sur le traversin ([n'ils s'assoupirent, cessèrent de babiller et s'endormirent.

Le premier soin du paysan, quand ses deux fds eurent été couchés, fut d'écarter un peu la lumière, afin de ne pas les gêner par la vivacité de sa lueur. Il prit le bougeoir de fer-blanc et le posa au pied du lit. Puis, ayant ôté ses gros souliers fei'rés pour éviter de faire de bruil, il s'approcha du lit et considéra le sommeil paisible de ses enfants.

Ainsi, il était donc vrai qu'il allait être obligé de se séparer d'eux, de ses chers fils quMl aimait tant et qu'il n'avait jamais quittés ! 11 les laisserait à leur tante et s'en retournerait seul à Yalliquerville I Cette seule pensée lui attendrit le cœur, et fit perler sur la rude peau de sa joue une grosse larme, qu'il essuya du revers de sa manche. Alors, un remords lui vint. 11 s'en voulut de la décision qu'il avait prise. Peut-être aurail-il pu les conserver encore auprès de lui ; et avait-il eu tort de céder aux sollicitations de sa belle-sœur?

Et cependant, non ; plus il réfléchissait et plus il se persuadait qu il lui était impossible à lui, un homme seul, de travailler à sa terre, de faire valoir son modeste bien et de s'occuper de l'entretien de ses deux enfants. Il n'avait jusqu'alors écouté que son cœur; le moment était venu de faire la pai t de la raison. Ah ! jamais il ne sentit plus vivement le vide laissé dans son intérieur parla mort de la pauvre mère Dupont, enlevée à l'âge de quaranle-cinq ans, à la suite d'un refroidissement. Quelle épouvantable chose que cette mort 1 Un jour, un lundi matin, elle avait voulu, comme à son habitude, aller au lavoir ; elle étail restée là pendant plus de deux heures, attelée à sa besogne, sous les rayons d'un soleil brûlant ; au retour, elle avait eu l'imprudence de descendre à la cave, pour y chercher une cuve qui lui servait à couler la lessive. Au bout de quelques instants, elle sentit des frissons, remonta dans sa chambre, s'alita. Huit jours plus tard, elle était morte...

Debout près du lit de ses enfants, Dupont revit cette scène déchirante ; et comme il était seul en face de son chagrin, il pleura. Mais bientôt, il s'en voulut de sa faiblesse et chassa vaillamment ces sombres pensées, en songeant que sa belle-sœur qui, d'ailleurs, aimait bien la pauvre défunte, serait bonne pour Louis el Julien, les soignerait comme ses pi'opres fils. Les deux enfants, de leur côté, se trouveraient avec leurs

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cousins à peu près de leur âge. Leiii' vie nouvelle serait plus gaie à Saiiil-Ai'iiiuild ([uVi VaUi([uerville. El puis, le père Dupont irait les voir chaque (limauclie. Comme il attendrait ce jour avec impatience! Comme il se mettrait en roule avec bonheur!... Allons ! c'était un peu de caractère et d'énergie à avoir pendant deux ou trois ans tout au plus : car, à cette époque, Louis serait presque un homme ; il travaillerait; et l'on pourrait alors aviser au moyen de payer une ménagère. En cherchant ainsi à atténuer son sacritice, le paysan s'arracha à su rêverie, s'étendit tout habillé sur la paillasse préparée par tante Gervaise, et, après avoir soufflé sa bougie, succombant lui aussi à la fatigue de la journée, il s'endormit...

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