‹ Le grand frèreChapitre 30 sur 84 · AVEZ-VOUS DES «RETOURS» A VENDRE · texte numérisé non relu

AVEZ-VOUS DES «RETOURS» A VENDRE

réduit? Si seulement Pied-léger avait été là, il leiu- aurait doiuié au ronseil. Livrés à eux-mêmes, Louis et Julien ne savaient plus de quel côté se tourner. Ils se démenaient tant qu'ils pouvaientet, somme toute, pour n'arriver à rien, ni à trouver un sac à porter, ni à découvrir un second billet dont le prix fût à la portée de leurs ressources.

— Asev-xous un retour cà vendre? demandaient-ils obstinément aux voyageurs, aux employés, aux promeneurs, à tout le monde.

— Non, mon ami ; nous avons le nôtre et nous le gardons... Décidément, personne ne pourrait leur céder un billet. Un moment,

le découragement les prit. Olil ce monsieur du café aurait bien mieux fait de ne rien leur donner du tout ! Au moins, en présence de l'impossibilité absolue, ils auraient une bonne fois renoncé à leur voyage. Tandis qu'avec cette moitié de billet, ils restaient là, en baleine, d'autant plus impatients, d'autant plus énervés qu'ils étaient plus près d'atteindre leur but.

— Lh bien, dit tout à coup Julien qui parlait là en égoïste, si j'allais seul à Paris avec Pied-léger? Toi, tu viendrais me retrouver quand tu pourrais?

— Mais non, lui répondit son frère, tu vois bien que c'est impossible. Il ne faut pas nous séparer...

— Cependant, si nous n'avons qu'un billet?

— Qui sait combien on nous demanderait pour nous en vendre un, au bureau ?

Les deux frères se disposèrent à aller trouver le distributeur de billets; malheureusement, au moment où ils se dirigèrent de son côté, ils ne le virent plus et remarquèrent que le guichet était fermé... Sans se tenir pour battu, Louis s'adressa à un employé et lui dit :

— Quel est le prix d'un billet pour Paris, s'il vous plait ?

— C'est neuf francs vingt centimes ! mon ami !

— Neuf francs vingt centimes ! répéta Louis consterné.

Ainsi, ce voyage était devenu impossible. Kt pourtant, c'eût été si agréable d'aller à Paris, de se trouver ensemble dans le train de plaisir!

Cependant, les voyageurs regagnaient la gare en foule. Les deux frères se prirent à espérer encore. Bien qu'accablés de fatigue et épuisés par la faim, ils redoublèrent d'activité, multiplièrent leurs pas, arrêtant pour ainsi dire chaque personne au passage. Mais toutes leur

150 LE r.RAND FRERE

faisaient la même réponse désespérante. Aucune ne consentait à se dessaisir de son billet.

Knfin, vers trois heures et demie, Pied-légerpariil. il retrouva ses deux camarades abattus et découragés.

— Eh bien, leur cria-t-il, dès qu'il les eut aperçus, avez-vous un second retour ?

— Non, rien, répondit Julien^

— Et votre paquet ? Comment ? vous ne l'avez pas apporté ?

— l'uisque nous parlons pas...

— Cola ne fait rien, répliqua Pied-léger ; il fallait toujours le prendre. On ne sait jamais. Quelquefois c'est au dernier moment que les voyageurs vous ofTrent des billets qui ne leur servent plus.

— Faut-il aller le chercher? demanda Louis.

— Mais certainement.

Et Pied-léger proposa :

— Que .Julien y aille, pendant que nous essaierons encore de trouvei* un retour...

Il n'y avait pas de temps à perdre. Julien se chargea de la commission.

— Oij vous retrouverai-je ? demanda-t-il en s'éloignant.

— Ici, sous l'horloge.

— Qu'est-ce qu'il faudra dire à M. Caffin ?

— Ce que tu voudras Ya ! pars ! et reviens vite ! Julien se mit à courir et disparut.

Resté avec Pied-léger, Louis réitéra ses demandes, allant, revenant, s'élançant d'une personne à l'autre au milieu de cette foule qui augmentait de minute en minute. Les abords de la gare étaient à présent tout encombrés. Les personnes arrivaient par groupes de trois, de quatre, avec des paquets, des sacs, des paniers, des cages de perroquets renfermant des poules vivantes. C'étaient tous les voyageurs du train de plaisir qui se letrouvaient pour le départ.

Louis trépignait. Un énervement commençait à s'emparer de tout son être. Il éprouvait cette agacerie, cette impatience des gens qui sont à deux pas du but et qui ne peuvent l'atteindre. Soudain, il entendit une voix dominer le murmure delà foule.

— Louis !.. Louis !..

— Quoi donc ?

C'était Pied-léger qui l'appelait.

Page 1