‹ Le grand frèreChapitre 33 sur 84 · EN TRAIN DK PLAISIR · texte numérisé non relu

EN TRAIN DK PLAISIR

— Allons, mon gros, mets-toi là, sur mes genoux; tu ne dois pas être

bien lourd.

L'enfant, heureux de cette offre, l'accepta avec empressement. De son côté, Pied-léger se serra pour laisser asseoir Louis auprès de lui^ et comme, en somme, ils n'étaient gros ni l'un ni l'autre, on ne so trouva guère plus gêné que si Ton n'eût été que cinq sur la même banquette, nombre réglementaire dans les compartiments de troisième classe.

Le malheur, c'est qu'une autre voyageuse, coiffée d'un bonnet blanc à brides bleues, était de formes assez opulentes. Elle avait eu, en outre, la singuhère idée de rapporter de Rouen un perroquet dans une cage ; et chaque fois qu'un mouvement de voyageurs se produisait, elle jetait de hauts cris dans la crainte qu'on ne vînt à la bousculer, elle et son .Jacquot.

Tl fallait compter aussi avec sa voisine de gauche qui, pour ne pas payer le transport de son chien dans le fourgon spécial, lavait enfermé dans un panier, placé sous la banquette. Ce panier, joint à celui ■que la grosse dame du coin avait apporté rempli de volailles vivantes, mettaitles voyageurs d'en face dans l'impossibihtéd'étendre leurs jambes, ou de les remuer. Mais ceux-ci étaient heureusement des gens aimables et de mœurs paisibles, qui acceptèrent ces désagréments sans se plaindre. Ils eurent même l'obligeance, en voyant l'embarras des enfants, de leur prendre le gros paquet dont ils étaient chargés et de le mettre dans un coin du wagon, sous la banquette.

Enfin, le premier moment d'irritation passé, les uns et les autres se pressèrent, s'écartèrent, de façon à égaliser les places et personne ne dit plus mot. Seuls, les animaux se faisaient entendre. Les poules caquetaient dans leur panier; le perroquet jacassait dans sa cage, on mordant les barreaux de fil de fer; et le chien, blotti dans sa prison, impatient d'être rendu à la liberté, poussait des gémissements plaintifs.

Jusqu'à la première station, chacun parut assez calme ; mais, quand on arriva à Pont-de-l'Arche, la grosse dame du fond, celle qui avait tant crié à l'arrivée de Pied-léger et de ses camarades, n'y tint plus:

— Je ne peux pas voyager ainsi... Je vais descendre !... grommelat-elle.

Elle eut toutes les peines du monde à retirer son panier de poules de dessous la banquette, réunit ses paquets; et, rouge de colère, elle

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passait déjà la main par la poilière pour rouvrir et mettre pied à terre, loriïqu'niie voix d'employé lui cria...

— .Madame !. . . Madame... ou ne descend pas. . !

— .Mais nous sommes douze!... répliqua-t-elle en essayant de sortir son panier, malgré la défense de remployé.

— .le vous dis qu'on ne descend pas ! Vous savez bien que les trains de plaisir ne laissent pas de voyageurs en route ?

— Mais je vous dis que nous sommes plus ([ue le nombre réglementaire.

— Taut pis ! il ne fallait pas monter...

— Comment? monsieur !... Âh ! c'est trop fort, par exemple ! mais ce sont les autres qui sont montés... Trois petits drôles....

— Il fallait les empêcber...

Et riiomme de la compagnie referma la portière.

— Oh ! c'est un peu trop fort, répéta la grosse dame, en rentrant ses énormes paquets qui frôlaient le visage des autres voyageurs, comment ! je suis incommodée par des gamins et l'on vient encore me donner tort ?

Un éclat de rire général accueillit la répliq-ae de la voyageuse récalcitrante et sa rentrée véritablement comique. Sous la charge de ses paniers qu'elle ne parvenait plus à caser, droite dans le wagon tellement bondé de monde qu'elle pouvait à peine s'y mouvoir, elle enrageait, écumait et voulut même faire une nouvelle tentative pour sortir du compartiment. Mais elle eut beau crier, se répandre en injures contre ses jeunes voisins, contre la compagnie, contre tout le monde, elle dut renoncer à descendre et regagner piteusement son coin. Le train s'était déjà remis en marche depuis plusieurs minutes, qu'elle n'était pas encore arrivée à replacer son panier de poules, au grand divertissement de la galerie qui faisait à son sujet les quolibets les plus cocasses. En un instant, elle devint la risée du wagon et principalement de Pied-léger qui, n'ayant pas sa langue dans sa poche, lui donna deux ou trois fois la réplique sur un ton qui mit le feu aux poudres.

— Impertinent !... petit mauvais drôle, s'écria la dame exaspérée, en le menaçant de sa grosse main gantée !... Ce n'est pas juste que je me laisse ainsi malmener par un gamin de ton espèce !

— .Mais dites donc, je ne vous ai rien fait !

— Comment rien fait? insolent ! d'abord tu n'aurais pas dû monter!

— .l'ai pavé »i^ place... Et je ne vole pas la compagnie... Ce n'est pas comme vous?...

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— Comme moi? Comme moi? riposta la voyageuse, si furieuse qu'elle ne pouvait plus parler...

— Certainement, répondit Pied-léger avec son insouciance gouailleuse, est-ce que vous n'auriez pas dû mettre vos poules aux bagages?... Et y rester avec elles?...

Cette fois, la colère de la grosse dame ne connut plus de bornes et, dans son exaspération, elle allait se livrer sans doute à quelque violence fâcheuse, lorsqu'elle fut arrêtée par la voix goguenarde d'un soldat qui, surgissant soudain, vint s'accouder sur la cloison de sépai'alion et lui crier presqu'à l'oreille :

— Eh bien, quoi donc? Quoi donc? Xous nous disputons par ici? La voyageuse tressauta et répondit sèchement :

— D'abord je ne vous parle pas, à vous... je \ous prie de me laisser tranquille !...

— Oh, n'ayez pas peur, n'ayez pas peur, la grosse mère, j'ai le respect des antiquités !...

Un nouvel éclat de rire souligna la grossièreté du soldat. La vovageuse était écarlate. Pied-léger se forçait pour rire bruyamment, et les deux frères Dupont, entraînés par l'hilarité générale, commençaient aussi à s'égayer.

— Ah ! ah! reprit le militaire, alors nous sommes de mauvaise humeur? eh bien, moi, je suis très joyeux, si joyeux que nous allons chanter...

Il regarda Pied-léger, lit un signe insolent à l'adresse delà grosse dame du coin, et lui dit:

— .N'est-ce pas, mon gros, nous allons chanter?

— Oui, oui !... très volontiers ! répondit Pied-Léger.

— A la bonne heure ! Chantons ! Vive la gaité I...

— LaL3Jarseiiiaise !... La Marseillaise !... crièrent de grosses voix. Des chut énergiques partirent de différents côtés et le soldat entonna

au milieu des cris de tous :

« Allons, enfants de la palrio !,..

« Le jour de irloire est arrivô !... »

— Assez !... assez î... hurlèrent d'autres voyageurs !... quelque chose de plus gai ! . . .

— Faites donc silence !... Antoine va chanter I...

— Oui!... oui, Antoine!...

— Bravo, Antoine!...

Celui qu'on désignait sous le nom d'Antoine et qu'on ne voyait pas (lu compartiment oh se trouvaient Pied-léger et ses camarades, devait cire un colosse, car il avait une voix de stentor.

Après le premier couplet, ses voisins qui connaissaient aussi la chanson, entonnèrent le refrain, en chœur, en faisant différentes parties ; les altos, les basses, les ténors légers s'unissaient pour produire un vacarme étourdissant. Ce concert improvisé dégénéra vite en cacophonie. Enfin, lorsque chacun se fut assez égosillé, après un tonnerre d'applaudissements, les chanteurs se turent.

La grosse dame du coin enrageait. Elle guettait le moment où elle pourrait placer un mot pour dire à sa voisine.

N'est-ce pas ridicule de chanter de la sorte ?... Il m'ont rendue

malade 1...

Oh ! répliqua l'autre voyageuse, vraiment on se croirait à la

foire !... Quand on se trouve avec des personnes comme il faut, il me semble qu'on devrait se tenir tranquille ! ..

— Qu'est-ce que vous voulez, reprit la grosse dame, des gens qui n'ont pas de savoir-vivre !

— Mais ne vous fâchez donc pas ! laissez-les donc chanter ! dit tout à coup le brave paysan du coin opposé, celui qui supportait Julien sur ses genoux.. Il faut bien que tout le monde s'amuse !

— Vous avouerez que ce n'est pas une manière de s'amuser ! se mêla d'observer la dame au perroquet, qui semblait prendre le parti de la grosse dame du coin.

Seulement, comme il arrive souvent en pareil cas, sa bonne intention ne fut pas récompensée ; car au lieu de se tenir tranquilles, en entendant les voisins se plaindre, les chanteurs recommencèrent leur tapage. Pied-léger aurait bien donné quelque chose pour être du nombre des artistes bruyants, de l'autre côté du compartiment et faire chorus avec leurs camarades. iMalheureusement, il ne connaissait pas la nouvelle chanson qu'ils venaient d'entonner et il dut se borner h écouler. Mais petit à petit il s'enhardit, monta sur la banquette et cria après le dernier couplet :

— Eh bien, moi aussi, je vais vous en chanter une !

— Cest cela ! Bravo !... Chantons encore ! Chante, mon ami...

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