‹ Le grand frèreChapitre 34 sur 84 · EN TRAIN DE PLAISIR! I · texte numérisé non relu

EN TRAIN DE PLAISIR! I

— Une de Pierre Dupont, reprit V'iad-lé'^cv : Les Bœufs !

— Et il commença :

J'ai deux grands bœufs dans mon étable,

Deux f^rands bœufs blancs marqués de roux :

La charrue est en bois d'érable.

L'aiguillon en branche de houx !

C'est par leurs soins qu'on voit la plaine,

Verte l'hiver, jaune l'été...

Ils gagnent dans une semaine

Plus d'argent qu'ils n'en ont coûté...

Il eut à peine achevé le dernier vers, que tout le compartiment Toisin en chœur reprit :

S'il me fallait les vendre !...

Ce s'il me fallait les vendre! entonné à la fois par dix ou douze voix rauques, fut quelque chose d'abominable, d'ahurissant, qui cassa les oreilles delà dame du coin.

— Ah ! c'est épouvantable !.. s'écria-t-elle en bondissant sur place ; il n'y aura donc pas une station où l'on puisse descendre ! Et plus Piedléger la voyait se démener, plus il mettait d'ardeur à crier.

J'aimerais mieux me pendre !

— Eh pends-toi donc une bonne fois et que ça soit fini ! hurla sa voisine exaspérée.

Mais bah ! sa voix fut à peine entendue dans ce chaos général et la voyageuse en fut quitte pour se boucher les oreilles avec des signes dimpalieuce qui ne manquaient pas de drôlerie.

Jusqu'alors les deux frères Dupont s'étaient contentés de regarder et d'écouter ; mais excités par le contact, ils cédèrent à l'entraînement, et se mirent à chanter et à crier comme les autres. Celte fois le vacarme devint assourdissant. Ce fut une folie, un délire, au milieu duquel le perroquet delà dame lançait ses notes perçantes et le chien poussait, du fond de son panier, des cris semblables à celui des cordes de violon qui se détendent.

Louis elJulieu n'avaient jamais tant ri. Oh ! quel dommage, pensaientils, s'ils avaient manqué le traiu, ou si leurs ressources ne leur eussent pas permis d'acheter le second rclour !.. Pied-léger leur avait donné une fameuse idée en les engageant à faire avec lui le voyage !

Cependant, le traiu poursuivant sa marche, filait toujours vers Paris.

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Deux longues heures s'étaient déjà écoulées depuis le départ et, le momeut du diner approchant, chacun sortit ses provisions. Aussi bien les chanteurs eux-mêmes comprenaient-ils ([u'ils avaient fait assez de musique, et que l'heure était venue de songer à prendre un peu de nourriture.

Le calme s'étant donc rétabli, la grosse dame du coin étala un journal sur ses genoux, lira son sac de dessous la banquette cl y prit un morceau de veau froid plié dans du papier jaune. De son côté, la femme au perroquet sorlil d'un panier un morceau de jambon et des œufs rouges ; tandis que le brave paysan déroulait une serviette contenant un énorme morceau de saucisson confit entie deux épaisses tranches de pain bis. Les autres voyageurs, comptant sans doute dîner à l'arrivée, se contentèrent provisoirement de regarderies autres et d'échanger quelques réflexions à voix basse.

A partir de ce moment, les deux frères Dupont cessèrent de plaisanter pour prendre une attitude plus grave. L'odeur du veau rôti, du jambon fumé et du saucisson leur rappela qu'ils n'avaient rien mangé depuis la veille au soir. Leur attention, partagée un instant plus tôt entre Piedléger elles chanteurs dà côté, se portait toute maintenant sur la dame du fond, sur la propriétaire du perroquet et sur le paysan. Julien poussa son frère du coude.

— J'ai faim, murmura-l-il. Tu n'as rien apporté?

— ?s'on, rien.

— Nous avons encore un peu d'argent ; si nous pouvions descendre pour acheter du pain ?

— C'est impossible ; le train ne s'arrête pas...

Force leur fut de prendre leur mal en patience et de se résigner en regardant manger les autres. Pied-léger, lui, fixait l'horizon d'un air insouciant en grignotant une tablette de chocolat. Pelit à petit, le wagon se transforma en une grotesque salle à manger, où les odeurs de cuisine les plus variées se mêlaient à ceUe du tabac, du cidre et des liqueurs. La dame au perroquet partagea son morceau de jambon avec sa voisine. La propriétaire du chien, enhardie par l'exemple, sortit de sa poche une cuisse de poulet qu'elle abandonna, à moitié rongée, à son vilain gnlfon. Les autres voyageurs se décidèrent aussi à exhiber leurs provisions, restées jusqu'alors cachées ; et les deux frères Dupont furent les seuls de tout le compartiment qui n'eussent rien à manger.

A leur nez, le Jacquol mordait de son gros bec pointu dans l'œut

durci que lui présentait sa maîtresse ; le chien faisait craquer avec délices l'os de poulet qu'il broyait sous sa dent. Louis et Julien assistaient à ce spectacle, l'estomac vide, tourmentés parla faim, muets, consternés, épuisés.

Jamais ils n'auraient osé demander à qui que ce fût un simple morceau de pain, dans la crainte qu'on ne le leur refusât. Cependant, ils fixaient sur le paysan des regards suppliants et d'une convoitise si pitoyable que l'homme comprit, et, leur tendant un morceau de pain qui supportait deux tranches de saucisson :

— Tenez, mes amis, leur dit-il; c'est sans cérémonie; je vous offre ce que j'ai... On ne doit pas être difficile, à votre âge...

— Oh ! merci bien^, répondit Julien en se penchant aussitôt de son «ôté pour accepter cette offre.

— Merci, monsieur, dit à son tour Louis...

Les deux fi'ères se partagèrent cette portion copieuse, et engloutirent plutôt qu'ils ne mangèrent ce pain et ce saucisson, qui leur parurent succulents. — Pendant ce temps, la grosse dame du coin dévorait toujours son veau, en l'arrosant par instant d'une longue gorgée de vin pur, qu'elle buvait à même une bouteille de litre.

Eufin, vers sept heures, chacun ayant terminé son repas, les bouteilles remises dans les paniers, les papiers froissés cl jetés par la portière, les voyageurs s'installèrent commodément dans l'attitude de gens qui s'apprêtent à dormir. Maisbrusquemment un bruit de cor de chasse retentit, et cette fois avec un telle intensité que chacun tressauta sur sa place. La grosse dame du coin éprouva même une frayeur si violente qu'elle poussa un cri perçant, et se levant aussitôt pour admonester l'intrus qui jouait ainsi du cor:

— Ah! ça, gronda-t-elle ! . . . je pense que vous n'allez pas recommencer, nous voulons dormir.

— Eh bien! dormez, répondit une voix lointaine, dormez ! dormez en paix, vous être libre !...

Et un nouvel éclat de cor de chasse retentit plus fort encore que le précédent. Si compatissantes que fussent les voisines de cette malheureuse voyageuse qui se plaignait de tout, elles ne purent réprimer un éclat de rire, en présence de son exaspération.

— Oh ! décidément, lui dit l'une d'elles, ma pauvre dame, vous n'avez pas de chance...

— iS'ous verrons à la prochaine station, répondit la femme acariâtre, les yeux gros de menaces!... Il faut que ça finisse !... D'ailleurs, qu'on le veuille ou non... je descendrai !. . Peut-on se trouver au milieu de gens si grossiers !... Oh ! c'est abominable !... Ah I je m'en souviendrai de ce voyage.

Dans sa colère, elle tremblait, ne trouvait plus ses mots, fulminait du regard son voisin Pied-léger qui, par son seul air, son attitude impertinente, encourageait le bruit fait autour de lui, disposé au besoin à le provoquer.

Comme on le pense, au lieu de s'arrêter, le cor joua de plus belle tous les airs de son répertoire, le Roi Daf/obert^ ton ton ton taine ton ton^ avec des roulades, des éclats qui écorchaient les oreilles.

Enfin la station si impatiemment attendue arriva.

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